LES PEINTRES, LES ATELIERS ET LES MODÈLES
I es peintres dans les départements, — Les pensions allouées par les conseils municipaux. — Les versements au massier. — La vie d atelier. — Les nouveaux. — La bienvenue. — Les épreuves subies ' " 1)ar les nouveaux. — Monter à l'échelle. — V épreuve du feu. — Des épreuves trop fortes. — Un proverbe d’atelier. — Le peintre dans ses meubles. — Caractère et vie du rapin. — Son costume. — Les romantiques. — Leur disparition. — Une soirée Véronèse. — Le bourgeois. — l.e maître. — Le culte de la couleur. — Les revers de la médaillé dans la vie d artiste.
Les artistes-faiseurs. — Les grands peintres contemporains. — M. Ingres. — M. Eugène Delacroix. — M. Paul Pelaroche. M. Horace Vernet. M. Decamps. M.Gleyre.
— M Flandrin. — Ateliers de üantan aîné, d’Eug. Giraud, de Paul Delaroclie. — Atelier de décorations aux Menus-Plaisirs. — Les modèles. — Types de modèles.
Si le lecteur veut consentir à nous suivre, il faut qu’il se prépare à un long voyage. Nous allons visiter une de ces \ nombreuses colonies parisiennes dont la population se recrute sur tous les points de la France et de l’étranger; race à part, qui a ses mœurs , ses habitudes distinctes, et qui, hier encore, portait un costume à elle. Nous lui ferons nouer connaissance avec la famille des peintres et des sculpteurs; nous entrouvrirons pour lui les portes des ateliers; nous lui dirons les secrets de ces mille existences curieuses à étudier et a suivre dans toutes leurs pnasës dramatiques , originales ou glorieuses; nous lui montrerons la médaillé sous sesdeux faces: celle qui porte inscrite la devise de l'Espérance, et celle où l'implacable main de la Destinée a gravé les figures revêches et tristes du Découragement et delà Déception i Nous allons prendre l’artiste non dans son berceau,
Une commande pressée.
mais dans sa ville natale, au moment où les autorités constituées viennent de ceindre sa tête, facile à éclater
d’au moins six pieds pour la cathédrale, un tableau ou un groupe pour le musée du chef-lieu, sans compter d’autres œuvres de dimensions moindres , destinées à l’ornement de l’hôtel de ville ou de la préfecture.
On comprend tout de suite qu'un jeune homme qui se sent le cerveau embrasé de si hautes espérances ne songe guère à se livrer à ce qu’on appelle la petite peinture, ou à la sculpture industrielle, celle qui décore nos candélabres ou nos pendules. Ce n’est pas assez pour lui d’arriver à Paris, il faut qu'il devienne un jour, pendan cinq ans, aux frais de l’État, un habitant de la ville éternelle. L’art sérieux s’en va, les grandes traditions sont perdues ; c’est de lui qu’ils attendent un sauveur :
M. le préfet le lui a assuré la veille de son départ, et il croit à la parole prophétique de cet éloquent fonctionnaire. Dans ce but , il se rend à un des deux ou trois ateliers qui sont
Un peintre universel.
L’atelier.
d’orgueil, d’un laurier, présage futur de ses hautes destinées. N'en déplaise à la grande ville , on encourage les arts en province. Tel conseil général d’un département que je pourrais nommer envoie tous les ans à Paris , au moins, un Raphaël ou un Michel- Ange en herbe. Quelquefois, mais rarement, le conseil municipal du chef- lieu en expédie un autre ; d'ordinaire les deux conseils se cotisent pour combler de eur munificence un unique sujet, espoir commun du département et de sa capitale. Ceci fait, les journaux de la localité entonnent les louanges du mortel com blé de tant de faveurs ; ils redisent les luttes où il a remporté sur ses rivaux un profitable triomphe, rappellent les phrases mémorables du discours dans lequel M. le préfet, ajustant lui-même sur la tête du vainqueur le laurier triomphal, le félicitait, avec cette éloquence administrative qui va si bien à un homme chargé d'embonpoint, de ses progrès, de ses habitudes laborieuses, du bonheur d’être né dans la ville de L..., de vivre sous le meilleur des gouvernements.
Ainsi encouragé, notre jeune homme monte en diligence ou en chemin de fer, et arrive à Paris le cœur gros d’espérances, et la poche garnie du premier mois de la pension qui lui a été votée par son conseil général, soit d’une somme ronde de cent francs, si cette pension est de douze cents francs par an, soit d’une somme de soixante-six francs, si elle ne monte qu’à huit cents francs. Tels sont, en effet, les chiffres annuels des encouragements votés par la province à ceux de ses enfants qu’elle envoie suivre, à Paris, la route aussi glorieuse que difficile des Poussin et des Lesueur. Encore est-il nécessaire d’ajouter que le chiffre de soixante-six est plus commun que le premier, et que la pension est remise ordinairement en question au bout de quatre ou cinq ans, pour peu que le titulaire ait oublié d’adresser, pendant ce laps de temps, d’abord une toile ou une statue de marbre