CHAPITRE XUII.— LES PEINTRES, LES ATELIERS ET LES MODÈLES
dirigés soit par un membre de l'Institut, soit par un artiste cpii aspire à le devenir.
Il voit le maître, qui le renvoie au massier de l’atelier, lequel lui apprend qu'il devra verser entre ses mains , le 1er de chaque mois, une somme de vingt-cinq francs, s'il s’agit de fréquenter un atelier de peinture, et de douze francs seulement si notre jeune homme préfère l’ébauchoir à la brosse. Ceci nous conduit à apprendre à nos lecteurs que le maître plus ou moins illustre qui professe dans un atelier de peinture, ne prodigue pas ses conseils gratuitement. Il n’en est pas de même des sculpteurs : les douze francs par mois payés par chaque élève représentent uniquement les frais généraux de l’atelier, dépenses de modèles, de loyer, etc. Le maître ne prend rien. D’où vient cette différence entre les sculpteurs et les peintres? Je n’en sais rien, mais elle nous semble assez singulière pour être constatée.
Ici commence pour le débutant les diverses phases d’une rude initiation. Notre rapin n’est encore qu’un nouveau ; tel est le titre dont l’affuble la tradition des ateliers. Kn sa qualité de nouveau , il est soumis à toutes les épreuves qu'il plaira à la tyrannie des arnicas de lui imposer. D’abord et avant tout il doit payer la bienvenue. : il n'est personne qui ne sache ce que ce mot veut dire; l’origine de la bienvenue se perd dans la nuit des temps. C’est un symbole, m’a affirmé un rapin archéologue,
Discussion sur la couleur
qui signifie que chaque homme doit payer sa dette à la société. Les confrères du nouveau jugent d’ordinaire,
à la façon dont il remplit ce premier devoir, de quelle façon il doit être traité, et, nous devons le dire à leur louange, ils lui tiennent bien plus compte de sa bonne volonté que de sa magnificence. La misère n’a rien de déshonorant pour le rapin, aucune classe de la société ne professe un plus profond dédain des richesses chez les autres. Presque tous, d’ailleurs, parmi les anciens, sont d’anciennes connaissances de la pauvreté ; aucun d’entre eux n’oserait insulter à celui qui porte la livrée de cette inexorable déesse. Ceci n’est pas un des côtés les moins honorables du caractère des artistes: ils peuvent avoir, comme tous les autres membres de la famille humaine, et ils ont, en effet, les défauts et les faiblesses de la vanité ctde l’égoïsme, mais on citerait difficilement, parmi les peintres ou les statuaires en renom, un seul d’entre eux qui se détourne dans la rue à l’aspect d’un confrère misérablement vêtu. J’ai assisté récemment, chez un artiste célèbre, à une soirée où se trouvaient des heureux et des puissants du monde, et j’ai remarqué que les plus cordiales poignées de main du maître du logis étaient accordées aux habits noirs un peu râpés qui faisaient partie de la réunion.
Parmi les supplices infligés au récipiendaire , le premier de tous consiste dans la lecture d’un règlement fantastique qu’il est forcé de faire à haute voix , monté sur un escabeau élevé. Tous les articles de ce règlement
Un peintre île portraits.
doivent être exécutés séance tenante, et il y en a un j difficile à franchir, oii échouent fréquemment la lourqui impose au débutant l’obligation de narrer l’his- (leur et la limicli lé , aussi bien que la blague prétentoire de sa jeunesse et de ses amours. C’est là un écueil [ lieuse d’un bec-jaune outrecuidant. Malheur à celui
15 Cent. LA L1YHAISON. — 110e Liyr. Aux bureaux de l'IHustration, rue de Richelieu. 60
La blouse d’atelier.
que des succès de clocher ont rendu téméraire (ai présomptueux outre mesure, et qui apporte du fond de sa province une morgue jusqu'alors invaincue. La
PARIS TYP. DE FIRMIN DIDOT, 56, RUE JACOB. 20 C. par la poste.
timidité , la lourdeur même inspirent quelquefois de la commisération; la morgue ou la suffisance, l’aplomb prématuré n’obtiendront jamais grâce. Pour ce coq de chef-lieu, qui a pris sa blague et ses ficelles dans une physiologie achetée chez le libraire de son endroit, nulle rémission, il n’échappera pas aux plus redoutables tortures. Il montera à l'échelle : ce qui veut dire qu’il sera lié, la tête en bas, les pieds en l’air , sur une échelle adossée contre le mur de l’atelier, et que dans cette agréable position, il sera soumis à toutes sortes d’agaceries plus ou moins cruelles. Par exemple , il sera tondu d’un seul côté s’il porte des cheveux trop soignés , séparés par une raie sur le derrière de la tête, artificieusement bouclés , ou enduits d’une pommade odorante ; ou bien encore on chargera le plus fort coloriste de la société de peindre le visage et les mains du patient de tons variés qui le feront ressembler à un Mohican déguisé en bourgeois.
Pour aguerrir les peureux , on emploie un moyen renouvelé par les francs-maçons modernes, des épreuves imposées aux initiés de toutes les sectes et de tous les temps : on feint de retirer du poêle une barre de fer chauffée à blanc, à laquelle un élève substitue une autre barre peinte qu’il présente au nouveau venu effaré. Ceci s’appelle l’ épreuve du feu , et n’a rien, ne manque pas de dire d’un air solennel un ancien, qui doive effrayer une conscience pure.
Je pourrais multiplier les exemples de ces divers supplices, dont la variété est infinie , grâce à l’imagination des rapins. En général il dépend, je le répète, de la bonne volonté ou de la facilité de caractère du récipiendaire , d’en voir abréger la durée ou adoucir la sévérité. On connaît d’heureuses physionomies, ou des individus doués d’une musculature imposante, qui ont pris position immédiatement dans l’atelier et pour qui les charges et les scies n’ont été qu’une formalité sans conséquence. D’ordinaire , le Parisien traverse facilement le temps des épreuves ; il les connaissait d’avance et s’y prête toujours d’assez bonne grâce. Mais c’est là une exception. Le plus grand nombre des élèves suivent la route ordinaire, achètent par toutes sortes de tortures morales et physiques le droit de devenir plus tard des bourreaux à leur tour.
C’est la commune loi, non- seulement à l’atelier, mais partout.
Pourtant nous devons le dire, les scies et les charges sont devenues de nos jours beaucoup moins terribles qu’elles ne l'étaient autrefois , et c’est un grand progrès.
Certains ateliers en avaient poussé l’abus si loin qu’un des maîtres les plus célèbres de notre époque crut devoir congédier ses élèves après un événement lamentable dont les journaux ont retenti, il y a quelques années. Un nouveau était mort de frayeur à la suite d’une trop forte plaisanterie.
Les sculpteurs sont ceux qui mettent le plus de brutalité dans leur conduite avec les nouveaux. De là, peut-être, un proverbe connu dans les ateliers, et que je cite avec l’impartialité de l’historien, mais sans garantir l’exactitude du jugement qu’il porte sur les différentes classes de rapins qui se partagent le domaine des beaux - arts :
« Gueux comme un peintre , grossier comme «un sculpteur, bête comme un musicien,
« bien mis comme un architecte, » dit ce proverbe , dont je demande humblement pardon aux musiciens , en leur faisant observer toutefois que l’épithète de bien mis dont il dote les architectes est au moins aussi injurieuse dans l’opinion des rapins que celle qu’il inflige à la classe des fils d’Orphée.
Mais je ne pense pas suivre le rapin dans toutes ses tribulations, ni dans tous ses triomphes de la vie d’atelier. Il faut (pie je vous le montre dans son exis¬
tence publique et privée , avec ses excentricités feintes ou réelles, ses préférences et ses haines, ses espérances et ses déceptions.
Uu ménage d’artisto.
J’ai pris pour type le lauréat de province qui vit, à Paris, d’une pension fournie par son département. Celui-là, en général, né d’un concours, poursuit toutes les chances heureuses que d’autres concours peuvent
Raphaël et la Fornarina.
lui présenter. Il compte, dis-je, sur le grand prix de Rome. Malheureusement, un beau jour, le département se lasse, ou bien il a vu naître un autre prodige,
et il ne veut pas entretenir deux futurs grands hommes à la fois. Notre rapin, réduit à ses propres ressources, lance au ciel des imprécations d’Ajax, et cherche un atelier et des travaux. L’atelier se trouve plus facilement que les travaux; il est d’abord d'un aspect modeste quant à l’ameublement et à la décoration, et se compose, pour un peintre, d’une pièce plus ou moins vaste, éclairée par un jour du nord. C’est le grenier du poète, avec cette différence que ce grenier coûte relativement fort cher, à cause des conditions d’espace et de lumière indispensables. En général, ce premier atelier sert à la fois de salon de réception, de cuisine, de bibliothèque et de chambre à coucher. L’heureux propriétaire le meuble d’un lit de sangle, de quelques plâtres, de plusieurs fragments de tapis aussi turcs que l’occasion et le bon marché peuvent le permettre. Il accroche aux murs ses études et ses esquisses; puis un chevalet, une table à modèle, une boite à couleurs, et un poêle de fonte complètent cet ensemble peu splendide, mais qui fait sourire de joie et d’orgueil celui à qui de laborieuses économies ou des efforts héroïques permettent enfin de s’écrier, en plantant son dernier clou : « Je suis dans mes meubles ! »
L’atelier, une fois garni des splendeurs (pie je viens de décrire, reçoit chaque jour une nombreuse société. Tous les soirs, les rapins qui forment le cercle d’amis du propriétaire viennent, en compagnie de leurs épouses, lui rendre une visite qui se prolonge d’ordinaire assez avant dans la nuit. Rarement le rapin va au café; ses moyens ne le lui permettent pas, et d’ailleurs il n’en a pas le goût. Il lui faut les distractions de l’intimité, et il préfère aux jouissances que les habitués d'estaminet puisent dans la chope et dans la canette, les jouissances plus élevées de la discussion et de la controverse sur la couleur et sur le dessin, sur le style et sur l'Académie. Je ne veux pas faire nies héros plus sages qu’ils ne le sont en effet, et je dois dire, pour être vrai, (pie toutes les soirées des rapins n’offrent pas ce calme patriarcal et cette candeur bourgeoise.
Néanmoins, et pour en finir tout de suite avec un préjugé auquel de récentes publications ont donné une grande vogue, je maintiens que les mœurs par trop bohèmes dont on a affublé la classe des peintres et des statuaires sont plus exceptionnelles qu’on ne le prétend dans une certaine littérature. Le rapin a l'amour du chez soi, parce qu’en général il a l’âme indépendante et fière; et, de tous les jeunes gens qui vivent à Paris, c’est peut-être celui qui ameute le moins de créanciers, fl malmène le bourgeois dans ses discours, il fait des charges a son portier ou à son propriétaire; mais soyez sûrs qu’il se consumera en efforts persévérants pour payer son terme ; et s’il promène avec un apparent orgueil, dans les gargotes de son quartier, une vareuse un peu tachée d’huile, ou un feutre pleureur, lui qui, par état et par goût, a l’instinct de l’élégance et du luxe, c’est qu’il ignore et surtout qu’il dédaigne l’art de s'ouvrir un crédit illimité chez un tailleur.
Nous ne sommes plus au temps oii le rapin prolongeait le temps de ses études au delà de sa trentième année. A cette époque, les rapins formaient une sorte de corporation dont les mœurs et le costume se sont plus ou moins effacés. La raison de ce changement est facile à comprendre. Le temps dont nous parlons était celui de la lutte entre l’Académie et les romantiques, ou, pour mieux dire et plus justement, les révolutionnaires de l’art. La jeune armée avait son costume, parce qu'il faut un costume spécial à l’homme qui s’en va en guerre, depuis le sauvage qui zèbre sa poitrine et son visage de couleurs éclatantes et se coiffe de plumes, depuis le Prussien si sévère en sa tenue, jusqu’au fougueux disciple de la couleur ou à