CHAPITRE LXXVI
LES ENVIRONS DE PARIS
La pièce d’eau de Latone.
cle. Rien, clans ces bourgeoises élégantes, qui rappelle madame de Montespan ou mademoiselle de la Vallière, mais il ne faudrait pas chercher beaucoup pour trouver dans ces physionomies rieuses de modistes échappées de la rue Vivienne, l’étoffe de madame du Barry. Au reste, et malgré l’aspect féerique que Versailles présente les jours de grandes eaux, ce n’est peut-être point ce moment-là qu’il faut choisir pour bien le comprendre et l’admirer, mais un jour de la semaine, dans cetle saison où les feuilles jaunissantes colorent les bosquets d’une teinte mélancolique, à cette heure matinale qui fait la solitude dans les allées ombreuses, et donne au jardin cette physionomie calme et solennelle qui va si bien aux grau deurs déchues.
D'ailleurs les eaux ne forment pas un aussi beau spectacle qu’autrefois ; les immenses travaux hvdraulinues exécutés sous Louis XIV
ne sont plus à la hauteur de la science actuelle, beaucoup se sont détériorés, et comme leurs restaura-
Les réservoirs souterrains des pièces d’eau.
tions exigeraient des dépenses considérables, un assez grand nombre de pièces ne jouent plus.
C’est ici le cas de raconter le plus brièvement l'histoire des gigantesques travaux exécutés pour amener les eaux à Versailles , et qui coûtèrent tant d’Or et d’hommes à la France du dix-septième siècle.
Quand Louis XIV se fut arrêté à ce projet, qui semble tout d’abord une folie, Riquet, l’illustre créateur du canal de Languedoc, proposa tout simplement de conduire dans les jardins les eaux de la Loire. H va sans dire que cet homme de génie voulait que cet immense projet fût en même temps profitable au pays , et que son canal servit à la navigation. Mais trop d’exemples ont prouvé que le despotisme, si grand qu’il puisse être, ne peut vaincre l’intrigue qui ourdit les tramés autour de lui. Perrault n’aimait point Riquet, il fit faire par l’abbé Picard un nivellement inexact, et le canal fut rejeté. Un seul homme s’y montra favorable; ce fut le
Lafpièce d’eau du char de Iseptuue.
. — 189' ET 190'’ Livr.
Aux bureaux de 1 Illustration, rue de Richelieu, 80. hm<is typ. de pirmin imdot, rue jacob, 56.
15 Cent. LA LIVRAISON
20 C. par la poste
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Nôtre. Ce grand homme, chose rare à cette époque, n’était pas plus vaniteux que jaloux, et quand il connut le projet de Riquet, il sauta de joie, disant au roi : que « ce serait une belle chose de voir descendre les vaisseaux en la Loire, le long de la colline, et s’en venir flotter en face du palais. » Ce propos prouve qu’il avait l’imagination trop vive, mais le cœur excellent.
On essaya inutilement d’autres projets, on revint à celui de Riquet et on l’abandonna de nouveau. Enfin Colbert, ayant appris un beau jour que le baron Arnold Deville avait dans son domaine une machine hydraulique, le fit venir avec l’inventeur, un charpentier de Liège, nommé Rennequin Saolem, et celui-ci reçut l’ordre de commencer les travaux de cette machine si compliquée qu’on appelle la machine de Marly. Elle fut terminée en l(>8î>, mais elle ne fournit qu’une quantité d’eau insuffisante. Alors on créa un système d'étangs artificiels, qui alimentent seuls véritablement le bassin de Versailles. La machine de Versailles, dont on reprit l’usage en I7L1, ne fournit jamais à la ville et au château que de l’eau à boire.
Reste le projet du canal de l’Eure, trouvé par un autre homme de génie, par Vauban. Tout le monde sait les immenses travaux qui furent commencés pour son exécution; les ruines de l’aqueduc de Maintenon sont là d’ailleurs pour témoigner sur quelle échelle gigantesque ils avaient été entrepris.
Mais, à la paix de Riswick, les finances étant épuisées, il fut abandonné comme celui de Riquet.
Ce serait peut-être le cas de décrire les vastes souterrains creusés sous le sol du jardin pour l’alimentation des eaux , mais un simple dessin d’une partie de cette cité aquatique vaudra mieux pour le lecteur qu’une explication, presque toujours obscure en pareille occasion.
Les grandes eaux jouent rarement, cela coûte trop cher, — 8 à 10,000 francs, — toutes les fois que l’on veut donner au public parisien et des environs ce magnifique spectacle. Mais tous les mois, dans la belle saison, on fait jouer les pelites eaux; cette solennité, comme disent alors les affiches du chemin de fer, attire toujours un grand nombre de visiteurs.
Il est temps de quitter le jardin; jetez encore un dernier regard sur ces vertes charmilles, si vous partagez les regrets de ces sempiternels adorateurs du passé:, copistes entêtés ou vieillards de Gil Blas, qui ne veulent pas même convenir que les pêches mûrissent en automne comme au temps de leur jeunesse. Vous verrez que, si les statues ont vu leurs blanches épaules se noircir sous les ondées; que, si la cour, en habits de fête, n’inonde plus de ses Ilots bigarrés le sable des allées; la nature, qu’il faut bien compter pour quelque chose, a fait au parc des dons splendides, qui doivent nous consoler amplement de la disparition des courtisans et de quelques filets d’eau.
Il faut être aveugle pour ne pas le reconnaître; les jardins sont plus beaux qu’au temps du grand roi. Les arbres ont grandi, les ombrages sont devenus plus épais et plus profonds; cette nature transplantée des forêts voisines a enfin adopté sa seconde patrie. Les arbres se laissent encore équarrir à leur base, mais ils étalent sous le ciel une audacieuse chevelure, et au-dessus de la charmille la forêt verdoie, toute remplie du chant des oiseaux. Et si vous ne m’en croyez pas, relisez encore dans Saint-Simon ces lignes, pour vous prouvera vous-même que le Versailles d’aujourd hui vaut bien celui d autrefois « On n’y est con- « duit, dit l’énergique écrivain, dans la fraîcheur de « l’ombre que par une vaste zone torride au bout de « laquelle il n y a plus qu’à monter et à descendre, « et avec la colline, qui est fort courte, se terminent « les jardins. La recoupe y brûle les pieds; mais sans « cette recoupe on y enfoncerait, ici dans les sables,
« là dans la plus noire fange. La violence qui y a été
« faite partout à la nature repousse et dégoûte mal- « gré soi. » Aujourd’hui le noble duc effacerait ces lignes, devenues trop sévères. La nature a vaincu, et il applaudirait comme nous à sa victoire. Et sur cette réflexion consolante, allons aux deux Trianons.
Il nous faut de nouveau traverser le jardin pour arriver jusqu'à l’extrémité du bras septentrional du grand coude. Devant nous s’élève, au-dessus d’une terrasse à laquelle on arrive par deux majestueux escaliers, un péristyle composé de colonnes de marbre vert et de pilastres de marbre rouge qui réunit dans une élégante ordonnance deux pavillons formant les constructions principales, auxquelles on a ajouté depuis, au grand préjudice de l’harmonie des proportions, des ailes en équerre.
La plus grande partie de ces constructions date de I (>(>.’); elles furent édifiées sur les dessins de Robert de Cotte, et sous la direction de Mansart. Mais on attribue l'honneur de la composition du palais à le Nôtre, qui, du reste, y a suffisamment attaché son nom par la belle décoration des jardins.
Trianon date, à vrai dire, de 1071 ; on l’appelait alors le Pavillon de Flore , et il fut construit pour abriter les amours de Louis XIV et de madame de Montespan. « Commencé , dit Felibien , à la fin de « l’hiver, il se trouva fait au printemps, comme s’il
Hubert Colbert furent chargés de tra-
Le Grand Trianon, à Versailles.
« fût sorti de terre avec les fleurs de ses jardins, et « dont les Grâces et les Amours ont été les seuls archi- « tectes. » Il paraît qu’ils n’avaient pas construit assez solidement; c’est pourquoi le pavillon de Flore fut démoli douze ans après. D'autres grâces plus sévères, et des amours plus tenaces et plus habiles habitèrent cette villa, qui devint la demeure de prédilection de madame de Maintenon.
Dans l’aile gauche se trouvait l’appartement de la reine, décoré en grande partie par Mignard, le peintre aimé de la favorite et des jésuites. L’appartement du roi était peut-être encore plus beau que celui de Versailles. Aujourd’hui Trianon est dépouillé d’une notable partie de ses richesses; mais il lui reste les jardins, d’une disposition ingénieuse et savante, et dont les allées rayonnantes paraissent s’étendre, au moyen de sauts de loup, dans la campagne aussi loin que la vue peut porter.
Après Louis XIV, Louis XV ; après madame de Montespan, voici venir Jeanne Poisson, comtesse du Rarry. C’est, pour elle , en effet, que le roi du Parc aux Cerfs fit construire, par Gabriel , l’élégant pavillon à deux étages, ornés d’un portique corinthien de quatre colonnes cannelées, et surmontées d’une balustrade, du Petit-Trianon.
Le Petit-Trianon, dit un auteur d’une histoire de Paris, était une annexe des petits appartements de Versailles, lion mystérieux oii la grandeur souveraine
se laissait aller à toutes les délices d’uneviesybaritique. Los débauchés et, les femmes galantes que Louis XV admettait à ses plaisirs secrets le suivaient dans ce qu’il appelait son vide-bouteille du parc. 11 serait fastidieux de nommer les gentilshommes et les beautés qui figuraient sur cette liste d’élus aux mystères du Petit-Trianon. Une princesse du sang, Mademoiselle de Charolais, était l’une des princesses de ce temple. Quelquefois le monarque, las des délires de la galanterie, se rendait à son vide-bouteille, avec ceux de ses intimes reconnus pour intrépides buveurs. Alors les délassements de Sa Majesté et de sa compagnie descendaient jusqu’aux plus hideux désordres de l’orgie : on se portait des défis, le verre à la main et souvent la plupart des athlètes glissaient, ivres morts, sous la table, d’où les valets étaient obligés de les enlever pour les porter sur des lits.
Toutefois le temple de l’Amour et des Grâces, comme on disait alors, devint ensuite l’asile d’Eseulape; ou, pour parler sans périphrases, il fut consacré à la botanique, sous la direction de Bernard de Jussieu, puis d’Adanson, qui eut à y subir toutes les tribulations qui s’attachent au génie incompris, envié et méconnu. Des arbres exotiques y furent apportés d’Angleterre par Laurent Richard, ainsi (pie des plantes tropicales; puis la science fut chassée à son tour de ce domaine par Marie-Antoinette.
Le temple de l’Amour devint celui de la Nature. On aimait beaucoup la nature alors et les pastorales, la jeune reine surtout. Aussi voulut-elle réaliser sur une grande échelle les rêves qu’avaient fait naître dans son esprit la vue des bergeries de Boucher et la lecture des L’architecte Migne et le
idylles de Gessner.
peintre
cer les jardins dans le genre anglais, devenu fort à la mode. Ils élevèrent au milieu des plantations d’Adanson un hameau convenablement pourvu de vaches, de poules, de moutons, de chèvres et de dindons. De ces constructions rustiques il reste encore la tour de Marlborough, le manoir la maison du bailli, et le moulin. Le hameau bâti et peuplé de volatiles, la reine et les intimes vinrent jouer à la fermière, à la bergère, à la laitière, et même à la boulangère. Le comte d’Artois prenait une part active à ces jeux innocents, qui devaient avoir un dénoûment si terrible. Aujourd’hui l’aspect du hameau du Petit-Trianon est véritablement charmant ; la nature, la vraie, a prêté des beautés véritables à toutes les fabriques, dessinées d’ailleurs avec beaucoup de goût par Hubert Colbert, artiste plein d’imagination.
L’intérieur du Petit-Trianon a conservé en grande partie son riche et gracieux ameublement et ses décorations. Malheureusement il fut habité par la reine Hortense, comme le Grand-Trianon le fut par Napoléon. Nous disons malheureusement , à cause de ces meubles si lourds, si savants, si gauches, si incommodes qui attestent le séjour de ces augustes personnages. Les conquêtes de l’Empire font partie de nos gloires nationales, mais non les fauteuils de ses tapissiers.
Je croyais en avoir fini avec les musées, et j’en oubliais un : celui des voitures et des harnais historiques. On l’a établi, il y a deux ans, dans un bâtiment neuf construit entre les deux Trianons. 11 n'est pas encore fort riche, mais nous n’en devons pas moins le visiter, car c’est un musée original , et assurément le premier du même genre qui ait jamais existé.
Il ne compte que cinq voitures , mais ce sont des voitures royales. On s’étonnerait de ce petit nombre, si l’on ne se rappelait que les révolutions les brûlaient quelquefois, et que, dans l’ancien régime, après la mort du monarque, elles revenaient de droit, ainsi que les harnais, au grand écuyer, lequel en tirait profit comme il l’entendait. Parmi ces voitures, la plus belle est, sans contredit, celle du sacre de Charles X construite sur les des-