CHAPITRE LXXVII. — LES ENVIRONS DE PARIS
ï,”lise et mairie de Bourg-la-Reine.
les robes à queue et à paniers des dames de la cour, ou les sombres vêtements de messieurs les abbés, en revanche on y trouve des groupes pleins de jeunesse et de vigueur, qui se baignent avec délices dans l’air pur qu’on respire à Cachan.
De Cachan à Bagneux , le chemin de fer s’infléchit pour passer sous la route royale de Paris à Orléans, et il traverse une tranchée d’un aspect singulier. Les couches de terrain y forment de longs rubans ondulés, qui font ressembler les talus à de la moire. Quand on quitte cette tranchée, l’œil ne rencontre plus, d’aucun côté, les plaines désolées dont nous parlions plus haut; s’il y a encore sous terre du plâtre et du moellon, audessus il n’y a plus qu’une riante campagne, des arbres verts, des maisonnettes blanches, enfin tout ce qui peut faire envie dans ce monde aux gens fatigués, comme aux amoureux, la tranquillité d’une belle nature, le calme des champs, des petits sentiers ombreux, qui vont se perdre au loin, du bonheur dans l’air et sur la terre.
Du reste, Bagneux, oii nous nous arrêtons, n’est pas né d’hier. Son nom se trouve cité dans des chartes des neuvième, dixième et onzième siècles. Le père Daniel prétend même que Bagneux existait au sixième siècle. Le village renferme un grand nombre de maisons de plaisance. On raconte qu’un des favoris du cardinal de Richelieu, un de ceux qu’il employait le plus habituellement, quand il voulait épargner au bourreau sa tâche, fit construire à Bagneux une maison magnifique avec les libéralités de son patron. Dans le jardin se voyaient deux statues; Mars, avec la figure du cardinal; Vulcain, avec celle du favori; à l’extrémité, il y avait un pavillon isolé et un puits. Ce ne fut que lors de la Révolution , la maison ayant été vendue et démolie, qu’on en découvrit la destination. Le pavillon abritait des amours cachées ; le puits renfermait les ossements de ceux qui avaient déplu au terrible cardinal, et qu’un regard de lui avait fait disparaître.
L’église de Bagneux, dédiée à saint Herbland, fut fondée au treizième siècle. C’est une des églises les
plus remarquables des environs de la capitale. Le vaisseau en est fort beau. La nef est décorée de petites galeries dans le genre de celles de Notre-Dame de Paris. Sur les côtés sont des contreforts qui soutiennent la partie supérieure de la nef. Le portail est de la plus haute antiquité : on y voyait, dans un basrelief, le Père Éternel, accompagné de quatre anges portant des chandeliers. L’ancien clocher ayant été détruit, on en a édifié un autre d’une élégante construction.
Non loin de Bagneux, se trouve le joli village de Cliâtillon-sous- Bagneux , qui sert de but de promenade à bien des désœuvrés. Il est situé sur une hauteur d’oii l’on jouit d’une vue magnifique : de cette
hauteur on découvre au loin Paris, le cours de la Seine, le Calvaire, Vincennes et les hauteurs de Montmartre; dans le lointain, la charmante vallée de Montmorency ; et, plus près, Montrouge, Vaugirard, Vanvres, Issy. Chat.illon fournit aussi son contingent de pierres aux maçons de la capitale; on cite parmi ses carrières l’une d’elles dans laquelle on descend à 85 mètres de profondeur par une galerie souterraine, dont la pente est si douce qu’une voiture attelée de trois chevaux peut y descendre et en sortir chargée.
Le chemin continue à suivre à peu près parallèlement la route d’Orléans, en tendant toutefois un peu vers Sceaux; nous continuons avoir à notre droite les coteaux de Bagneux et les petits vallons qui séparent
Bagneux de Fontenay-aux-Roses et de Sceaux. Bref, on semble devoir laisser Bourg-la-Reine bien loin sur sa gauche (et ce serait dommage vraiment de ne pas faire une pose dans ce village, dont le nom est si bien sonnant) , quand tout à coup, par une courbe de 30 mètres de rayon, vous êtes ramenés brusquement vers ce point qui paraissait abandonné. Au milieu de vastes jardins, à quelques pas de la route royale, se dresse une station qu’on aborde hardiment par un de ees tours de force familiers au système des trains articulés.
Bourg-la-Reine, d’oîi vient ce nom? Les érudits ne le savent pas; permettez-nous donc de ne pas vous le dire. Anciennement, c’est-à-dire avant le douzième siècle, il s’appelait, dit-on, Briquet ou Vertpré Briquet, à cause d’un pont de briques; Vertpré, à cause des vastes prairies qui l’entourent. La construction la plus curieuse du lieu est une maison qui a été bâtie par Henri IV pour la belle Gabrielle.
Cette maison est située au milieu d’un parc, et l’on y arrive par une allée de tilleuls. Deux grandes chambres au premier ont conservé leur dénomination ancienne ; l’une est nommée chambre de Gabrielle, l’autre chambre de Henri IV.
Bourg-la-Reine a eu aussi son château; on n’en trouve plus qu’un escalier conservé tel qu’il existait du temps de la reine Blanche.
Ce village a encore une triste célébrité. Dans son cimetière, confondu avec les ossements vulgaires, sans qu’une pierre, sans qu’un signe ait pu faire reconnaître sa tombe, repose l’illustre Condorcet. Mis hors la loi en 1793, il errait dans les environs de Paris, déguisé en homme de la dernière classe du peuple. Il parcourut, pendant plusieurs jours, les campagnes qui avoisinent Clamart et Fontenay, et passa plusieurs nuits dans les bois de Verrières. Caché dans les carrières, la faim le força à en sortir et il fut arrêté dans un cabaret, et de là jeté dans un cachot. Le lendemain il n’existait plus. Pendant la nuit il avait pris une dose d’un poison actif que dans ces malheureux temps il portait toujours sur lui, et dont la recette est attribuée au célèbre médecin Barthez. Triste destinée d’un homme auquel les sciences ont dû beau-
Coteau de Fontenay-; u .-Roses.
coup 1 Lutte terrible que celle qu’il eut à soutenir face à face avec Dieu, quand seul, dans son cachot, passant en revue sa vie déjà si remplie, sondant son génie encore prêt pour d’autres travaux, il arriva a la minute solennelle où son âme allait s’envoler et ne plus laisser qu’un cadavre à ses bourreaux !
Dupuis, l’auteur de Y Origine des Cultes, habita quelque temps Bourg-la-Reine; il y possédait le presbytère actuel avec le jardin qui en dépendait.
Un mot du marché de Sceaux. Ce marché remonte au dix-septième siècle; et se tenait alors dans un champ dépendant de la commune de Bourg-la-Reine, ce qui nous autorise à vous en entretenir ici. Il y a soixante ans, on ne vendait par marché que 5 à 600 bœuis et
15 Cent. LA LIVRAISON. — I92f1 Livr
4 à 5,000 moutons, et le revenu n’en était que de 13 à U,000 fr. par an. Il est vrai que l’entrée des bestiaux était tarifée à G centimes et demi par bœuf et
5 centimes par mouton. Aujourd’hui il se vend 1 1 à 1,200 bœufs ou vaches, 3 à 600 veaux et 9 à 10,000 moutons; le revenu s’est élevé à plus de 100,000 fr. ; mais l’entrée est de 73 centimes par bœut , 24 par veau et 10 par mouton. On voit que, s’il y a progrès dans la consommation, il y a aussi surcharge de droits, et tout cela forme un très-beau revenu.
C’est, entre Bourg-la-Reine et Sceaux que se trouvent les courbes les plus extraordinaires de ce chemin de fer construit, comme nous l’avons dit, pour éprouver le système des wagons articules; il faut
Aux bureaux de l’IIlustratioo, rue de Richelieu 60
faire deux ou trois zigzags de 30 ou 40 mètres de rayon pour arriver à Fontenay-aux-Roses.
Fontenay-aux-Roses : rien est-il plus doux, plus harmonieux, plus sympathique que cet heureux nom; et d’oii peut-il venir, sinon des rosiers qu’on y cultive? Malheureusement les agréments du lieu y ont attiré tant d’habitants, que force a été aux rosiers de céder un peu delà place qu’ils occupaient. Cependant, au printemps, les rosiers conservés donnent encore au village un aspect enchanteur. Et puis l’air qu’on y respire est si pur, si embaumé ; les petits sentiers y sont d’un sable si fin et si jaune, vous êtes si près du Plessis-Piquet et des bois de Verrières, les chemins qui y mènent sont si ombragés, que nous concevons
p^itis — typ. DE fjrmin DIDOT, 56. rue Jacob- 20 C. par la poste.
la villégiature à Fontenay -aux-Roses. Do plus, cet heureux pays a, lui aussi, ses souvenirs historiques, souvenirs que l’histoire ne marque pas en caractères de sang. Le faiseur de couronnes de roses destinées au parlement se pourvoyait à Fontenay ; les ducs et pairs, qui, eux aussi, offraient au parlement des bouquets de roses, le roi lui-même, qui n était pas exempt de ce droit , tous venaient s’approvisionner dans les champs* de Fontenay. Scarron, le cul-de-jatte , est venu égayer ce lieu de sa verve caustique, et il y attirait la ville et la cour. Le poète Ghaulieu y est né; la seigneurie de Fontenay fut achetée par Colbert à l’abbaye de Sainte-Geneviève, qui la possédait dès l’an 1168. Mais depuis elle devint la propriété du duc du Maine. Aujourd’hui, plus de seigneurie, plus de droit de haute et basse justice; mais, ea place, un maire et un garde champêtre. Progrès!
Sceaux : à ce nom que de souvenirs se réveillent, quels magiques tableaux, quelles féeries de toutes sortes passent sous nos yeux : la cour de LouisXlV, celle de Louis XV, la duchesse du Maine, le duc de Penthièvre !
Puis, après tout cela, la Révolution, le marteau des démolisseurs, la destruction du château et du parc ! Certes jamais terre ne fut plus labourée par les événements, jamais, nulle part, le soc des révolutions ne traça plus profond sillon : et cependant, encore aujourd’hui, on rit et on fait l’amour à Sceaux; l’orchestre y donne le signal de la joie, d’épaisses charmilles y abritent ceux qui cherchent la retraite à deux : ce ne sont plus des duchesses, mais des grisettes; ce ne sont plus de grands seigneurs, mais des étudiants; ce n'est plus le palsembleu musqué, mais d 'énergiques jurons. Enfin Sceaux n’est plus ce qu’il était ; mais il est autre chose qui ne vaut pas moins et
qui vaut même bien mieux, depuis que le chemin de fer y jette par Ilots les danseurs et les danseuses, marée qui monte toujours, jusqu’à ce que les derniers convois la fassent baisser et disparaître.
Sceaux a eu bien des fortunes diverses, depuis le jour oii Colbert en fit l’acquisition, et y reçut deux fois son souverain. La duchesse du Maine en fit un séjour délicieux, où les fêtes se succédaient sans interruption, bal, illumination, comédie, mascarades; son esprit infatigable inventait chaque jour de nouveaux divertissements. Là fut créé l’ordre de la mouche à
Mairie et vue latérale extérieure du débarcadère à Sceaux.
miel avec cette devise : Piccola s), ma fa pur gravi le fente (elle est petite, mais les blessures qu’elle fait sont graves). La duchesse du Maine menait de front les plaisirs et les conspirations, mais les uns lui réussirent mieux que les autres ; elle les expia par la captivité; en 1753, elle mourut âgée de soixante-dixsept ans, et fut enterrée dans l'église de Sceaux. A la duchesse du Maine succéda le comte d’Eu, son fils, qui entretint le château et le parc avec un luxe vraiment royal.
Le chemin de fer a placé son débarcadère dans la situation la plus heureuse qu’on puisse imaginer. Sa façade extérieure donne sur le jardin de la mairie et sur l’allée qui conduit au parc. A côté, et de l’autre côté de la rue, se dresse l’église. Le parc lui-même, dont le mur, surmonté d’une grille, et d’où les promeneurs jouissent de la vue des convois, fait un des côtés de la gare; le parc a été loué par la compagnie du chemin de fer et sous-loué au fameux chet d’orchestre Valentino. Déjà les allées sont nettoyées, les statues blanchies, les arbres taillés, la salle de bal restaurée; l’orchestre est prêt, le bal va commencer.
C’est que la réputation du bal de Sceaux ne date pas d’hier.
Son origine se confond avec celle de la révolution française; et on nous saura gré d’en dire quelques mots.
Nous venons de dire que le parc de Sceaux avait appartenu à la duchesse du Maine : mais il avait été planté par Colbert sur les dessins de le Nôtre ; et cette illustration ne l’aurait pas sauvé.
Devenu propriété nationale en 1 793, le parc de Sceaux fut vendu en l’an VII, et allait être impitoyablement défriché, puis semé de blé et de luzerne, lorsqu’un certain nombre d’habitants de la commune formèrent une société par actions, dont le but était d acquérir cette promenade et d’en offrir gratuitement la jouissance à leurs concitoyens. Cette louable pensée reçut aussitôt son exécution, et la nouvelle destination donnée au parc seigneurial fut attestée par le quatrain patriotique ci-après, gravé au-dessus de la grille :
De l’amour du pays
Ce jardin est le gage :
Quelques-uns l’ont acquis ;
Tous en auront l’usage.
Vue intérieure du débarcadère à Sceaux.
Trouvez-moi quatre vers qui puissent , comme ceux-ci, défier hardiment toute critique et se passer de poésie pour plaire! Je pose en fait qu’il n’est pas un seul lecteur de ce quatrain qui ne Fait trouvé admirable.
Un bal fut établi dans la promenade civique sous une vaste tente, que bientôt remplaça la rotonde où les danses ont lieu aujourd’hui encore, et que repré-' sente notre gravure.
Les fondateurs de la société à laquelle nous devons le bal de Sceaux ne voulurent pas que les actions de
l’entreprise fussent exposées à tomber en des mains étrangères au pays, et qui dès lors ne seraient point intéressées au maintien de l’œuvre commune. C’est pourquoi il fut décidé, par les statuts de la fondation, que les actions resteraient annexées aux propriétés possédées par les actionnaires primitifs. Ainsi, nul ne peut acquérir l’une de ces propriétés sans devenir par le fait même actionnaire du bal de Sceaux. Grâce à cette disposition tutélaire, la société s’est perpétuée jusqu’à nos jours dans des conditions locales qui seules pouvaient en assurer l’existence et la prospérité.
L'héritier d’un beau nom militaire, M. le duc de Trévise, a entrepris de son côté de rendre toute son ancienne splendeur à une partie de l’ancien parc, qui avait été mis en culture au moment de sa première vente, et il poursuit l’accomplissement de cette tâche avec une persévérance et une ferveur artistique bien dignes d’éloges.
L’administration actuelle du bal a entrepris de ramener le public, qui négligeait ce bal, à l’objet de son ancien culte, et nous devons convenir que le succès a pleinement justifié son attente. Il est vrai de dire