CHAPITRE LXXV1I. — LES ENVIRONS DE PARIS
qu’elle y a pris peine : magnifique restauration de la rotonde entièrement décorée à neuf, orchestre parfait, éclairage a giorno , brillantes illuminations, feux d’artifice, jeux de toute espèce, rien n’a été épargné.
Le nombre et la rapidité des moyens de transport 11e contribuent sans doute pas peu à cette renaissance de l’antique prospérité du bal de Sceaux.
Autrefois, quand on voulait se donner le plaisir de cette dansante solennité, il fallait se hisser dans le coucou classique, et essuyer, outre les cahots et l’incommodité du véhicule, l’inévitable plaisanterie du conducteur de ce char antédiluvien qui , avant de se décider à fouetter son unique et poussive haridelle, s’égosillait une heure durant cà crier : « Encore un pour Sceaux! — ou deux, — ou trois. » (Le nombre 11e fait rien à la chose.)
Un entrain et une gaieté sans licence animent les jolies fêtes de Sceaux. Mais si trop de liberté en est proscrite, l’égalité y règne toujours. Fidèle à son origine populaire et patriotique, le bal admet toutes les classes, tous les rangs, toutes les parures : la merveilleuse y coudoie la villageoise, et le frac deHumann ne dédaigne pas d’y offrir la main pour le quadrille au simple fichu de percale. Toutes les danseuses sont égales devant l’archet du chef d’orchestre, et ce n’est certes pas l’un des moindres attraits de la réunion que l’aspect de nos petites-maîtresses confon dues avec les fraîches jeunes filles de Cluitenay, de
Bourg-la-Reine , de Fontenay-aux-Roses , uniformément vêtues de blanc et parées d’écharpes multicolores, indiquant le village auquel appartient chacune d’elles. C’est un coup d’œil semi-citadin, semi-agreste,
Kntréc du bal de Sceaux.
qui donne au bal un piquant tout particulier : on dirait du Lignon courant dans un coin du parc de Versailles.
De Sceaux, la voie ferrée se prolonge vers le sud jusqu’à Palaiseau, et traverse encore quelques locali¬
tés intéressantes. D’abord la Croix de Berni , où se trouvait un château magnifique, démoli par la révolution , et' qui avait servi de demeure aux ambassadeurs du roi de Siam, en lt>70; ce lieu est célèbre de de nos jours par les courses de chevaux dont il est le théâtre. Puis Châtenay, patrie de Voltaire; l’église, où fut peutêtre baptisé ce grand génie, est assez remarquable. Les environs de Châtenay sont assez pittoresques; surtout les hameaux d’Aulnay et de la Vallée aux Loups, qui en dépendent.
Ce dernier nom, comme on le sait, est celui d’une maison de campagne longtemps habitée par Chateaubriand , qui fut obligé de la vendre. Puis Antony et Massy, remarquables, l’un par son église, l’autre par son château; et enfin Palaiseau.
Palaiseau remonte au temps de Childebert, fils de Clovis; il servait de demeure à sainte Bathilde , mère de Clotaire 111.
Pépin le Bref, à qui la terre de Palaiseau appartenait en qualité de domaine royal, en fit cession à l’abbaye Saint- Germain des Prés. Ce village ne se recommande d’ailleurs que par son antiquité et par la légende bien connue, sur tous les théâtres de mélodrames d’il y a trente ans, de la servante de Palaiseau. Un peu plus au sud se trouve Orsay, fameux dans le moyen âge par son château fort, qui servait de repaire, comme celui de Montlhéry, à des bandes de brigands féodaux. Ce château est métamorphosé aujourd’hui en habitation moderne, avec un pavillon
Le bal de.Sceaux .
et un porche composé de colonnes doriques et ioniques; mais c’est encore un séjour fort agréable, et les paysages des alentours, où se trouvent encore les châteaux de Corbeville et de Launay, sont dignes au
plus haut point d’attirer l’attention du voyageur.
En si> rapprochant du chemin de fer d’Orléans, et en suivant la direction du sud, on remarque les deux bourgs de Lonjumeau cl d’Arpajon. Lonjumeau,
! dont le nom est peut-être plus connu que celui de bien d’autres localités plus remarquables, ne présente rien de curieux que son église, dont les piliers et la partie inférieure sont du treizième siècle, tandis
que la partie supérieure n’a pas deux cents ans d’antiquité. Près do Lonjumeau se trouve Chilly ou Chailly, célèbre autrefois par le magnifique château du maréchal d’Effiat, père de Cinq-Mars. 11 n en reste plus de vestiges. Quant à Arpajon, c’est une petite ville, bien située, avec de belles promenades et de vieux monuments, tels que 1 Hôtel-Dieu et 1 église paroissiale. Cette ville s’appelait d'abord Châtres ; un sieur Louis d’Arpajon, ayant acheté la seigneuiie de Châtres, résolut de lui imposer son nom, et s’y prit d’une façon assez singulière. 11 se rendait presque journellement sur les routes qui aboutissaient à sa seigneurie. « Quel est le nom de ce lieu? » demandait-il à chaque passant. Si l’individu ainsi interpellé répondait Châtres, il tombait sur lui et l’accablait de coups de canne; s’il avait le bonheur de répondre Arpajon, il le récompensait. Ce procédé un peu brutal réussit à merveille. Près d’Arpajon se trouve Chanteloup, ancien château royal, qui devint plus tard la propriété du duc de Choiseul. et où ce ministre fut exilé après le triomphe de la comtesse du Barry. Le château de Chanteloup a été reconstruit sur un nouveau plan; les jardins en sont fort agréables, ainsi que le parc, qui est de ISO arpents et qui renferme de très-beaux bois. On y a établi un superbe troupeau de mérinos de race pure , provenant de la ferme de Rambouillet.
Le chemin de fer qui doit rattacher dans un avenir prochain Paris à Bordeaux, et que nous ne suivrons pas au delà d’Etampes, parcourt un pays peutêtre moins pittoresque que les autres railivnys; mais l’amateur de paysages pas plus que l’archéologue, le moraliste et l’économiste lui-même ne doivent dédaigner ce modeste parcours. D’ailleurs, en suivantle mode de pèlerinage que nous avons adopté,
et en nous écartant à droite et à gauche du railway, sitôt qu’un site curieux, un trait de mœurs, un souvenir historique, une particularité quelconque nous appelle, nous pourrons faire encore une excursion ne manquant pas d’intérêt.
Le premier village qui s’offre aux regards, en sortant des ateliers du chemin de fer, c’est celui d’Ivry : de charmantes maisons de campagne l’environnent;
CliMeau d’Ivry.
l’une d'elles est entourée d’un véritable parc. La maison pour le traitement des aliénés, fondée par le savant docteur Esquirol et maintenant sous la direction de son digne successeur, le docteur Métivier, présente au voyageur sa verte pelouse environnée de charmants bosquets; plus loin, on se trouve en face du château d’Ivry, vaste résidence que ses chaînes de pierre et ses remplis en briques font dater du dix-sep¬
tième siècle, véritable spécimen des constructions au temps de Louis XIII. C’est à Ivry que s’est éteinte la vie d’un homme dont quelques vers ont eu la puissance d’électriser des millions de Français : Rouget de liste, auteur de la Marseillaise, y est mort il y a quelques années.
Saint-Frambourg, situé à peu de distance d’Ivry, ne présente rien qui puisse intéresser.
Si vos regards se portent vers la gauche, vous pourrez apercevoir une longue ligne de maisons cpii se réfléchissent dans la Seine et dans sa tributaire, la Marne. C’est le triple village de Conflans, Charentonle-Pont et Charenton-Saint-Maurice. Le premier possède la résidence d’été des archevêques de Paris ; une longue suite de bâtiments couronne d’une manière monumentale la colline au pied de laquelle est situé Saint-Maurice. C’est le nouvel établissement pour les aliénés, qui donne à Saint-Maurice une triste célébrité; la Marne, qui près de là se joint à la Seine, a ses deux rives reliées par le pont de Charenton, à l’extrémité sud duquel se trouvent le village et l’école vétérinaire d’Alfort, que l’on aperçoit très-distinctement de la voie de fer.
L’école d’Alfort a été fondée en 17(3(3; elle était cadette de celle de Lyon, due à Bourgelat. La troisième école vétérinaire, celle de Toulouse, ne tut fondée que beaucoup plus tard, afin de dédommager l’ancienne capitale du Languedoc, qui n’avait pu obtenir la préférence pour l’école d’arts et métiers dont fut gratifiée la ville de Châlons.
Jusqu’en 1789, l’histoire d’Alfort est muette. Cet établissement, doublement menacé par la révolution française, à cause de son titre d École royale, sembla un moment ne point survivre à la proscription générale. Malgré les protestations éloquentes de Talley-
l'cole vétérinaire d’Alfort Amphithéâtre.
rand-Périgord et de Vicq-d’Azyr, il ne put être sauvé qu’au moyen de l’organisation militaire qui fut proposée par le docteur Vitet, maire de Lyon, et appliquée aux professeurs, aux répétiteurs et aux élèves.
Sous la Convention, la nécessité fit à cette assemblée une loi de maintenir l’Ecole; elle y vit sans doute une pépinière destinée à fournir aux régiments de cavalerie des maréchaux experts • mais toujours est-il qu’elle considéra Alfort comme une institution qu'il fallait
conserver, soit en vue de la guerre, soit en vue de la paix. C’est aussi probablement dans ce but que, par un décret du 20 mars 1793, elle exempta de la loi du recrutement les professeurs et les élèves des écoles d’Alfort et de Lyon.
En l'an III, ces deux écoles, rétablies de la violente secousse que le régime de la Terreur avait imprimée à tout ce <pii existait sur le sol français, prirent le titre, plus en harmonie avec leur organisation et leur but,
d 'Ecoles d’économie rurale vétérinaire. Seulement, pour rompre les traditions du passé, on ordonna que Rétablissement serait transféré à Versailles; mais cette translation n’eut pas lieu.
Napoléon avait reconnu la place que devait occuper renseignement vétérinaire. Par ses ordres, les officiers de l’armée suivaient, tant à Alfort qu’à Lyon, un cours d’hippiatrique, et des haras d’expériences furent ensuite attachés aux deux écoles. Enfin un décret