CHAPITRE XLI1I. — LES PEINTRES, LES ATELIERS ET LES MODELES
l’héritier des traditions gothiques , qui marchaient alors coalisés contre l’école impériale , vêtus en redingotes taillées en pourpoints dans le velours-coton , les moustaches en croc, le feutre pointu en tête, et les bottes à la polonaise aux pieds. Qui chantera jamais l'Iliade de cette guerre du romantisme contre l’école classique, alors l’école officielle"? qui redira à la postérité le côté sérieux et le côté grotesque de cette tragi-comédie qui se jouait il y a quelques dizaines d’années seulement, et sur laquelle tout le monde se trompe aujourd’hui? Lorsque M. Gaume et M. de Montalembert, revenant aujourd’hui avec une certaine complaisance sur le mouvement qui entraîna, à la fin de la Restauration et pendant les premières années du règne de Louis-Philippe, les arts et les lettres vers le moyen âge, rattachent ce mouvement aux idées sociales, religieuses et politiques qu’ils défendent, ils commettent une erreur que je veux croire involontaire. L’armée romantique, répétons-le, — poètes, prosateurs ou artistes, — était une armée révolutionnaire : elle arborait pour oriflamme l’étendard de la liberté dans l’art. Bien Loin d’en vouloir à la renaissance, les peintres gothiques se prétendaient les fils légitimes de Raphaël et de Léonard de Vinci , et partageaient également leur enthousiasme entre l’architecture et la statuaire du douzième siècle et celles du temps de François Ier, qu’ils accusaient, avec raison, l’école de l’Empire d’avoir méconnues. Aujourd’hui que des événements graves sont venus faire oublier ces querelles d’atelier et de feuilleton, il est peut-être permis de se tromper sur leur véritable portée; mais de telles erreurs ne tiennent pas devant un examen un peu attentif et réfléchi. L’expérience d’ailleurs ne le permet guère : les alliances hypocrites sont rompues, les incompatibilités d’humeur n’ont pas tardé à éclater. L’école académique a fait des concessions , les gothiques purs ont trouvé moyen de se tailler des domaines dans les vastes champs du budget : à eux la restauration de nos églises et de nos palais. L’armée révolutionnaire, abandonnée de ses chefs les plus glorieux, qui n’ont pas su ou qui n’ont pas voulu lui donner l’enseignement profitable qui aurait amené une unité féconde, combat à la débandade, s’épuise en efforts individuels et en avortements souvent stériles, produisant ça et la des œuvres éclatantes, mais auxquelles manquent d’ordinaire la perfection résultant de la persévérance et du travail obstiné.
Mais alors on était plein de confiance; les maîtres, — beaucoup devaient à Rome des succès un peu trop rapidement obtenus, — fraternisaient avec les élèves. La littérature et l’art se donnaient la main : David modelait le buste de Victor Hugo, pendant que le bibliophile Jacob dédiait ses romans moyen âge à un tailleur d’images de cette époque, J chu» (sic) Duseigneur. Aujourd’hui, le grand poète et l’illustre sculpteur montrent par leur exil que le mouvement romantique n’avait point pour but la restauration de l’ordre social et de l’art contemporains de saint Louis. M. Duseigneur, redevenu Jean tout court, modèle des saints pour les églises; il sera peut-être demain de l’Académie, et le bibliophile Jacob rédige des catalogues. Les mœurs publiques et privées du rapin ont perdu de leur pittoresque ; on ne rencontre plus guère de cheveux inondant de leurs Ilots abondants le dos d’une casaque de forme excentrique, et je ne connais guère de jeunes élèves qui consentiraient aujourd’hui à figurer, comme cela s’est vu en 1 834, dans une soirée donnée par les frères A. et E. Dévéria, — une soirée Véi on esc, disaitt-on alors, — vêtus d’un pourpoint et de chausses miparties oranges et bleues , coiffés d’un tocquet à plumes de couleurs assorties, et tenant en laisse deux superbes lévriers. — Je prie le lecteur de croire que je suis un historien exact, et que les choses se passaient ainsi il y a une vingtaine d’années : l’un des deux pages de 1834 est devenu un peintre fort distingué.
Il en est de même de la haine que le rapin affectait en ce temps-là contre les bourgeois, ou plus littéralement contre le bourgeois. Cela ne voulait pas dire que le rapin mettait hors la loi cette classe spéciale de la
société que la révolution de 1830 avait portée aux affaires. Quelques hobereaux littéraires ont cru devoir édifier sur cette interprétation erronée leur blason de fraîche date, en s’associant aux sentiments qu’ils prêtaient aux artistes. La vérité est que le mot bourgeois s’appliquait, dans l’esprit du rapin, à tout homme coiffé d’un chapeau, vêtu d’un habit ou d’une redingote, qui ne partageait pas son admiration pour le Maître et ses productions. — Le Maître, c’était M. Delacroix , si le rapin était coloriste, ou M. Ingres, dans le cas contraire; — or, cet être ignare, ce bourgeois, pouvait être tout aussi bien un marquis qu’un marchand de chandelles; le rapin n’y voyait pas de différence, et condamnait cet iconoclaste passible de toutes les charges que l’occasion lui permettrait de lui faire subir. Voici une anecdote à peu près contemporaine de la soirée Véronèse citée plus haut, qui vient à l’appui de mon affirmation , et dont un ancien magistrat, homme titré, a été la victime.
La scène se passe à la tombée de la nuit dans un atelier dirigé par un membre de l’Institut (il est bon de faire observer que ce n’est pas lui qu’une partie de ses élèves, les révolutionnaires , désignent par l’épithète de Maître). Il fait sombre dans l’atelier. A côté du poêle sont assis deux rapins déjà âgés; le plus
Maître et élève.
grand est vêtu d’une vareuse rouge ; ii a les cheveux en brosse, la baibe rousse et hérissée. Le second porte un feutre conique défoncé sur une chevelure surabondante, une impériale et des moustaches retroussées; une sorte de spencer en velours fané lui sert la taille. Le premier s’appuie sur une longue rapière; le second, assis sur un tabouret renvi rsé, fume une pipe au noir fourneau, et semble écouter son camarade tout en hochant la tète d’un air de désapprobation. Un crâne posé à terre sert de pot à tabac. Entre un bourgeois d’une physionomie respectable, vêtu avec correction , et décoré : c’est le père d’un nouveau, reçu la veille à l’atelier. Les deux rapins échangent une grimace mystérieuse et significative. Le plus grand s’avance vers le visiteur, le salue avec une majestueuse gravité :
« M. Alcibiade, votre fils, lui dit-il, un jeune homme qui donne de grandes espérances, si la science de Lavater ne me trompe point, est pour le moment hors de céans, mais il va rentrer; veuillez vous donner la peine de vous asseoir.» Et il présente au père d’Alcibiade un fauteuil gothique à pieds inégaux, sur lequel il est difficile de se tenir en équilibre. Néanmoins le bourgeois, intérieurement flatté du langage solennel et apprêté de son interlocuteur, remercie et prie nos deux rapins de continuer entre eux la conversation que son arrivée semble avoir interrompue. Les deux rapins feignent alors de reprendre une haute discussion métaphysique.
« Ainsi donc, Dur-à-cuire (je n’ai pas besoin de dire
que la présence du père d’Alcibiade vient de faire naître cette grotesque appellation pour les besoins de la circonstance); ainsi donc, s’il te suffisait de prononcer un mot, de faire un simple signe de l’index pour arriver aux honneurs et à la puissance, à la condition de causer la mort subite et sans douleur d’un mandarin inconnu situé à deux mille lieues de la capitale des arts, de la civilisation, tu hésiterais?...
— Je refuserais , répond énergiquement le rapin ainsi interpellé?...
— Mais si, au lieu d’un mandarin, il s’agissait d’un bourgeois, d’un vulgaire bourgeois?...
— Je refuserais encore.
— Mais d’une vieille femme?...
— Je ne voudrais pas même causer la mort d’une vieille femme.
— Mais si c’était une vieille femme d’une mauvaise couleur? •
— Oh! alors c’est différent... D’une mauvaise couleur ! Je dirais le mot, je ferais le geste.
— Et vous, monsieur, reprend le questionneur en se retournant du côté du père d’Alcibiade, quelle est votre opinion?
Mais le père d’Alcibiade avait déjà disparu, jurant ses grands dieux qu'il retirait son fils du péril où peut conduire l’amour immodéré de la couleur.
Nous avons montré notre rapin au moment où il vient d’emménager. Le voilà maintenant seul en face de son talent et de la misère, qui a dix chances pour une de venir le visiter. S’il est peintre d’histoire, il vivra tant qu’il pourra avec les copies que lui procurera la munificence de l’administration des beauxarts, à la condition toutefois qu’il sera protégé par une haute influence. S'il est peintre de genre ou paysagiste, il sera exploité par les marchands de tableaux, et il lui faudra passer de longues et laborieuses étamines avant d’arriver à flatter le goût des amateurs riches qui seuls peuvent lui commander des travaux. En attendant, il vivra au jour le jour, péniblement, travaillant toujours à une œuvre sur laquelle il fonde toutes ses espérances, économisant jour par jour l’argent indispensable pour payer les frais presque toujours relativement énormes de la toile qui doit assurer sa réputation... Puis viennent les refus du jury; puis, ce qui est plus terrible pour l’artiste , les doutes amers sur la puissance réelle de sa vocation , sur la voie à suivre. Mais je ne veux pas vous arrêter plus longtemps à ce triste coin du tableau, je ne veux pas vous redire les sanglots étouffés qui sortent chaque soir de ces poitrines oppressées, ces luttes opiniâtres soutenues contre la faim avec un courage et une persévérance qu’on ne loue pas assez parce qu’on les ignore ordinairement. Le génie succombe rarement dans ces duels désespérés, mais le talent y est souvent vaincu. Le jour où l’artiste découragé a capitulé avec sa conscience, où il s’est dit résolùment que mieux valait pour lui peindre de méchants portraits ou fabriquer des commandes officielles que se résigner à toujours souffrir, le jour où il est perdu et sans retour, il a beau se promettre qu’il reviendra à l’art sérieux dès que la fortune lui en aura fourni les moyens : quand cette heure sera venue, il aura oublié les engagements pris envers lui-même, ou il sera hors d’état de les tenir.
D’ailleurs la classe des artistes ne renferme pas seulement des natures héroïques, elle compte aussi, comme toutes les autres classes de la société, ses habiles et ses faiseurs : nous en pourrions citer, et plus d’un, chez qui l'adresse et la conduite remplacent le talent ; il en est de fort à la mode aujourd’hui, dont le nom sera tout à fait oublié demain. Ce genre de succès dépend de l’adresse à manier la réclame et à s’en servir, d’une camaraderie de feuilleton, du physique avantageux de l’artiste, de la manière de se présenter dans le monde, et surtout, s’il veut réussir comme portraitiste, de la façon plus ou moins splendide et historique dont il a décoré son atelier. Nous ne nous arrêterons point à décrire les membres de cette famille qui arrivent à la réputation et à la fortune de la
même façon que certaines célébrités de Part des perruquiers ou de l’art du tailleur.
M. Ingres.
Nous aimons mieux vous ouvrir la galerie à peu près complète des illustrations de la peinture contemporaine. Après le tableau que je viens de faire plus
haut du triste sort qui attend l’artiste malheureux, il est consolant de vous faire voir ceux dont une suite de succès presque toujours légitimes a assuré la fortune et la renommée. Je tiens la baguette, suivez mes indications.
Je vous présente face à face les deux illustrations de ce temps dont le nom a le plus souvent retenti dans les colonnes des journaux, dont les œuvres ont été le plus violemment discutées. Deux adversaires d’une égale renommée, deux talents, leurs admirateurs disent deux génies de nature essentiellement différentes; M. Ingres et M. Eugène Delacro x. Le premier par l’âge, celui chez lequel la vieillesse n'a rien ôté de la pénétration et de la vivacité de son regard, et dont l’apparence placide ne dissimule pas le caractère persévérant et tenace, est M. Ingres, le chef de l’école des dessinateurs. M. Ingres, que l’Académie place aujourd'hui au premier rang des maîtres contemporains, ne fut pas admis pourtant par elle sans contestation et du premier coup. Sous l’Empire, et dans les premières années de la Restauration, pendant que les membres de 1 Institut prétendaient à la gloire de posséder seule les véritables traditions du grand style et de la peinture historique, M. Ingres se présenta au public avec des œuvres qui causèrent une stupéfaction dans les régions de l’art officiel. Les connaisseurs de l’époque, qui avaient l’habitude de regarder Raphaël à travers le dessin de Girodet et de Pierre Guérin, ne compri¬
rent pas grand’ chose à ce contour austère jusqu’à la sécheresse, à cet archaïsme audacieux qui remontait
M. Eugène Delacroix.
à des sources depuis longtemps inconnues ou ignorées, s’inspirait tantôt de la statuaire antique, tantôt des chefs-d’œuvre des maîtres primitifs, tantôt de
Atelier d’Eugène Delacroix.