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CHAPITRE XLIII. — LES PEINTRES, LES ATELIERS ET LES MODÈLES

ceux des peintres de la renaissance. Le plafond & Homère, au Louvre, consacra la gloire de M. Ingres ; les envahissements et les progrès de l’école des coloristes le poussèrent à l’Académie, où il fut admis comme un auxiliaire redoutable à opposer à des novateurs chaque jour plus menaçants. Depuis cette époque, M. Ingres n’exposa pas un tableau qui ne fût I en quelque sorte l’occasion d’une lutte opiniâtre entre les adversaires de son talent et ses admirateurs ; passionnés. Le Martyre de saint Symphorien, le dernier ouvrage qu’on vit de lui au Louvre, amena une , véritable émeute, et l’illustre peintre, fatigué et blessé ■ du langage de certains feuilletons, jura de ne plus , exposer désormais : il a malheureusement tenu pai rôle. Quand il produit une œuvre nouvelle, les ama¬

teurs sont invités à venir la voir dans le modeste atelier qu’il occupe à l’Institut. Dans la dernière de ces expositions intimes, le portrait de madame M... nous a montré que le pinceau de M. Ingres n’avait rien perdu de sa précision et de sa fermeté.

Aujourd’hui que les luttes violentes sont passées de mode, il est généralement admis que M. Ingres a produit les seuls portraits qui resteront de l’art contemporain , et ses adversaires, même les plus acharnés, consentent à lui reconnaître quelque talent. Ce n’est pas ici le lieu d’apprécier l’œuvre peu nombreuse de ce maître et l’influence qu’il a exercée. A l’exception du plafond d’Homère, de la Stratonice, et de quelques autres toiles, les plus importantes ont été reproduites par la lithographie et parla gravure. Tout

le monde connaît les copies des portraits de M. Bertin , de M. Molé , et des tableaux du Tu Marcellus eris, du Saint Pierre, de la Vierge à l’Hostie et du Vœu de Louis XI 1 1, son chef-d’œuvre peut-être.

Il convient d’ajouter que M. Ingres passe pour un amateur de première force sur le violon ; qu’il sait le latin comme un professeur de la Faculté, et qu’il est revêtu de toutes les dignités officielles dont un peintre puisse être honoré. Depuis longtemps membre de l’Institut, il a été directeur de l’école de Rome et est grand officier de la Légion d’honneur.

La vie de M. Eugène Delacroix présente le grand et profitable spectacle d’une série de luttes soutenues par un artiste de génie avec une persévérance et une énergie que rien n’a jamais pu faire faiblir. Élevé

dans l’atelier de Pierre Guérin, M. Delacroix a commencé par dessiner des études aussi roides de contour, aussi froides de modèle que tous ses condisciples. Mais son début au Louvre fut un coup d’audace dont le retentissement dure encore. Au lieu de puiser son inspiration dans la mythologie ou dans l’histoire grecque et romaine, il s’attaqua du premier r coup à cette âpre poésie du Dante, et lui prêta desacij cents et un caractère terrible jusqu’alors inconnus, ij Quand on compare, au Luxembourg, où il se trouve ; aujourd’hui, ce tableau du Dante et Virgile aux evj'ers avec les œuvres contemporaines qui y sont exposées, on se rend facilement compte de la stupeur : qu’il produisit alors. Un homme qui devint célèbre à son tour, M. Thiers, eut le premier la gloire de devi-

15 Cent. LA LIVRAISON. — 111e KT 112e Eivr.

Atelier île Paul Delaroche.

ner un maître dans l’auteur de cette œuvre qui semblait si étrange, et de l’annoncer dans les colonnes du Constitutionnel. Le sentiment de M. Thiers trouva des partisans parmi les jeunes artistes, et quand M. Delacroix exposa, en 1827, son tableau du Massacre de Scio, il comptait des admirateurs et des adversaires également passionnés. Depuis, il ne cessa pas d’essuyer chaque année au salon les violences de la presse ennemie: les refus du jury ne le découragèrent jamais. Je ne saurais donner une idée, même en l’abrégeant, de la liste des travaux qui ont marqué chaque pas de cette laborieuse carrière; qu’il me suffise de dire que M. Delacroix a abordé tous les genres, sans exception.

Depuis déjà plusieurs années, M. Delacroix n’expose plus que de petites toiles, absorbé qu’il a été par

Aux bureaux de l'Illustration, rue de Richelieu, 60.

ses immenses travaux de décoration au Luxembourg, au Palais-Bourbon et au Louvre. A l’heure où nous écrivons, il travaille à la décoration d’une des toiles de l’Hôtel de ville, en attendant qu’il mette la main aux peintures qui lui ont été commandées pour Saint- Sulpice.

Voici M. Delaroche, un talent qui est devenu populaire, avec dix fois plus de facilité que M. Delacroix n’en a eu seulement pour être toléré. Je n’ai pas besoin de raconter la vie artistique de M. Delaroche; Pendant que les ingristes et les coloristes se disputaient le champ de bataille, il arrivait du premier coup à remporter la victoire par des œuvres d’autant plus sympathiques à la foule , qu’elles s’adressaient directement à ses instincts. Ni romantique, ni classique

PARIS, TVP. DE FIRMIN DIDOT, 56, RUE JACOD. 20 C. par la poste.

dans l’acception donnée à ce mot , il a eu la bonne fortune de Casimir Delavigne, à qui on 1 a plus d’une fois comparé. De même que Casimir Delavigne, il a obtenu des succès de tragédie bourgeoise, dont le public s’étonne lui-même aujourd’hui, quand il revoit, par exemple, comme cela a eu lieu il y a cinq ans a l’Exposition, le tableau de Jeanne Gray , le triomphe le plus éclatant du salon de 1847.

M. Delaroche ne s’est pas accommodé du refroidissement du public . et moins encore de certaines critiques qui manquaient de mesure, il a imite M. Ingics, en se retirant sous sa tente, il y a une douzaine d années. Depuis il a essayé de modifier son talent par une tendance plus marquée sur ce qu’on appelle le style. Cette modification, déjà sensible dans la décoration de l'hémicycle de l’École des beaux-arts, oii il y a d’ailleurs de fort belles choses, ne nous semble pas heureuse. Pourquoi M. Delaroche n’a-t-il pas peint toute sa vie des toiles de genre historique, comme la mort du duc de Guise? celle-là est un chef-d’œuvre.

M. Delaroche n’en est pas moins un artiste d’un talent réel et sérieux; c’est, de plus, un homme que son honorable caractère et la dignité de sa vie ont entouré d’une générale estime. Lui aussi est de 1 Institut, officier de la Légion d’honneur. Il a été remplacé dans ses fonctions de membre de la commission municipale, dont il s’est démis après le 2 décembre 1851, par M. E. Delacroix.

Cette physionomie moitié civile et moitié militaire, cette veste de maître d’armes, vous représentent M. Horace Yernet. Ce nom-là dit tout; il raconte une suite de succès qui se sont succédé presque sans interruption; succès prématurés d’abord, et qui s’appuyaient

un peu sur des réclames politiques. M. H. Verneta débuté, sous la Restauration, par des tableaux militaires dont le Constitutionnel du temps chantait les louanges.

parce que ces compositions, qu'il ne faut pas revoir aujourd’hui, humiliaient les Bourbons de la branche ainée. M. H. Yernet fut l’artiste officiel du gouvernement issu de la révolution de Juillet. A lui seul il a peint, d'une brosse infatigable, une notable partie des

toiles qui couvrent les murs du musée de Versailles. Personne mieux que lui n’excelle à représenter certains côtés de la vie militaire, tels qu’on les voit dans les revues, dans les parades et au Cirque-Olympique. Ce n’est point un grand peintre, mais c’est un artiste d’un talent considérable. Il a le sentiment d’un certain pittoresque vulgaire, français et troupier; et s’il ne possède ni le don de la couleur, ni la science du coloriste, il a cette exécution prompte, facile, aisée à comprendre, qui flatte et séduit la multitude. Il faudrait plusieurs pages pour contenir les titres de tous ses tableaux, presque aussi nombreux que ses décorations. M. H. Vernet est l’homme le plus décoré de / France. Malgré ses antécédents de peintre libéral, son talent a séduit tous les souverains non-seulement d’Europe, mais du monde entier, qui tous lui ont envoyé des marques de leur admiration. Aussi le czar, oubliant que M. Vernet avait fait jouer dans ses tableaux toutes sortes de rôles héroïques aux Polonais, n’a pas hésité à lui confier la commande d’une toile représentant l’entrée des Russes à Varsovie. M. H. Vernet a accepté avec un empressement qui a beaucoup été admiré à Saint-Pétersbourg.

Nous devons dire que M. H. Vernet a séduit les augustes souverains dont nous venons de parler , nonseulement par son incontestable talent, mais surtout par ses qualités personnelles, principalement par l’aplomb militaire avec lequel il porte l’uniforme. M. H. Vernet, en effet, commande un escadron ou un régiment avec autant d’habileté qu’un vieux soldat , et monte à cheval comme un capitaine d’instruction de Saumur. Sous Louis-Philippe , il remplissait les fonctions de chef de bataillon de la garde nationale

Atelier d’Horace Vernet.

avec la même régularité que celles de membre de l'Institut. Je l’ai vu professer à l’École des beauxarts en grand uniforme, pendant qu’un municipal tenait dans la cour son cheval par la bride, et l’on as¬

sure que l’empereur Nicolas le trouvait sur le tant- l bour d’une force égale à la sienne. Or, on sait, que ce monarque a la prétention d’être un virtuose incomparable sur cet instrument.

Grâce à des talents si variés, M. IL Vernet, académicien, professeur à l’École des beaux-arts, ancien directeur de l’école de Rome , grand-cordon , officier ou chevalier de tous les ordres , était en train de de-

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