CHAPITRE LXXVII. — LES ENVIRONS DE PARIS (Suite
nent les couleurs nationales. Les messiers sont les principaux cultivateurs de la commune, qui forment une ligue défensive, et quelquefois même offensive, à l’effet de renforcer la surveillance insuffisante du garde champêtre, et de protéger les récoltes contre la maraude, cette plaie des maraîchers de la banlieue.
Sur les pas de cette landwher agreste, on voit habituellement s’avancer la rosière de l’année précédente , portant sur sa tête la couronne qui , de son front, va bientôt passer sur celui de la nouvelle héroïne.
Viennent ensuite diverses confréries religieuses , précédées par celle de la sainte Vierge, reconnaissable au large ruban bleu en écharpe que porte chacun de ses membres. Puis un grand nombre de femmes, les parents, les amis de la rosière en grande toilette, marchant sur deux lignes, plus loin, sur quatre; et bientôt déborde la foule compacte qui se presse derrière le cortège.
Arrivés à la mairie, les principaux acteurs de la cérémonie prennent place dans la grande salle des mariages, M. le maire entre ses adjoints et les conseillers municipaux ; la rosière, en face; à droite et à gauche, les demoiselles de la Vierge ; derrière, les parents, les amis, les officiers de la garde nationale, et autres gros bonnets de l'endroit.
Dans le fond de la salle, et au milieu d’un trophée de drapeaux tricolores, on lit en grosses lettres cette inscription de circonstance : A la vertu !
Au milieu d’un profond recueillement et d’un silence religieux, M. le maire prend la parole et prononce un discours pathétique sur les avantages de la vertu; puis, en forme de péroraison, il passe au cou de la rosière un collier d’or; il lui remet des pendants d’oreilles, une magnifique épingle-broche , divers autres bijoux dont la forme et l’usage nous échappent, et une somme de trois cents francs; enfin, il prend sur le coussin oii elle est déposée la couronne de roses blanches, et la pose sur la tète de la jeune fille, en lui disant : « Mademoiselle, veuillez recevoir, comme prix de vertu, la couronne civique que vos concitoyens sont heureux de vous décerner. « L’embranchement de Saint- Germain, où nous nous trouvons à Nanterre, rapproche le voyageur de plusieurs autres villages assez célèbres à divers titres pour qu’on leur consacre quelques lignes :
Chatou, Luciennes, Bougival, etc.
Bougival, situé non loin de Marly, dont il sera question tout à l’heure, est un assez joli petit village, tout entouré de bois, de prés, d’ilots, de maisons de campagne fraîches et coquettes, avec une petite église du douzième siècle et un château moderne. Ce qui fait la gloire de Bougival, c’est la prédilection d’un certain nombre de nos meilleurs paysagistes, qui vont s’inspirer sous ses ombrages, et qui peuplent ses solitudes durant la belle saison :
il paraît même que l’on aura, sous peu de temps, une école de Bougival, rivale de l’école de Rome ou de l’école de Florence.
Luciennes est fameux par le séjour de madame Du Barry : on y voit encore le pavillon que Louis XV fit bâtir pour elle, et qui coûta plus de six millions. Ce pavillon, tout orné de colonnes, de bustes, de peintures à fresques, de bas-reliefs, est remarquable surtout par la richesse et le fini de tous les meubles et de tous les ornements qu’il renferme : les serrures, les chambranles, les espagnolettes y sont aussi soignées, aussi précieusement travaillées que les pièces les plus importantes. Quant au hameau lui-même, il
ne se recommande guère que par sa situation agréable, sur le flanc d’une colline élevée et couverte de bois. Nous en dirons autant de Chatou, près duquel se trouve le bois du Vésinet, qui est traversé par le chemin de fer atmosphérique de Saint-Germain. Ce tronçon de 8,770 mètres, qui a coûté des sommes énormes, sert â l’application d’un nouveau système de locomotion, dont nous n’avons ni le temps ni la volonté de donner ici une description quelconque. Il commence à Nanterre; mais les œuvres d’art ne sont multipliées qu’à partir du bois du Vésinet : c’est là qu’il a fallu élever le chemin de fer sur un remblai très-considérable, et franchir la Seine pour gagner par
Viaduc du chemin de fer atmosphérique de Saint-Germain.
un viaduc considérable les hauteurs de Saint-Germain.
Le fleuve est traversé par un pont remarquable en charpente, de six arches de 31 mètres. Les arches sont séparées en deux groupes de trois arches chacun par un remblai ds 50 mètres, élevé sur une île. Après le pont se présente le viadttcque nous citions plus haut, et qui a vingt arches de 10 mètres de largeur et de 18 mètres d’élévation. Ce viaduc est, en courbe et en rampe, de 35 millimètres. 11 est lié à la montagne par un immense remblai qui conduit au souterrain de 305 mètres qui passe sous la terrasse : une tranchée le sépare d’un second souterrain de 95 mètres , qui aboutit au débaVcadère, vaste parallélogramme situé à 7 mètres au-dessous du sol.
La gravure qui accompagne notre texte fera bien
Couronnement de la rosière.
mieux juger qu’une description en quelques lignes de l’étendue et de l’importance de ces travaux d’art accumulés sur un si petit espace, entre le 'bois et le gracieux débarcadère de Saint-Germain. Voici d abord la Seine aux replis tortueux, frémissant sous les mille ponts dont on la charge, avec ses coquettes embarcations; puis le talus qui monte rapidement de la Seine à la terrasse, avec ses bouquets d’arbres, ses vignes et ses petits cottages semés comme des perles au milieu de la verdure ; la terrasse , dont le développement est vraiment royal, et du haut de laquelle on jouit d’un magnifique panorama. Vous le savez, de là la vue s’étend jusqu’aux tombeaux de Saint-De¬
nis. dernière demeure des rois de la branche aînée, solennel enseignement devant lequel pâlit et recula le (jrand roi, si petit vis-à-vis de la mort. Enfin, audessus de la terrasse , les arbres séculaires de la forêt de Saint-Germain; au milieu de cette belle nature, les lignes monumentales du pontet du viaduc!
il faut aussi visiter le bâtiment qui donne asile aux machines, et pour cela nous userons du même procédé. Nous n’ajouterons que peu de mots au travail du dessinateur; nous sommes guidé par la cheminée qui domine la cime des plus hauts arbres de la forêt, et vomit à cette hauteur des flots de fumée. Entre la cheminée et le bâtiment des machines se trouve le bâtiment des chaudières : c’est une vaste salle qui contient six chaudières tubulaires; chacune d’elles est surmontée de deux dômes qui reçoivent la vapeur, et communiquent avec le tuyau qui la mène aux cylindres. C’est un aspect étrange et imposant que celui de cette salle, dans laquelle douze énormes cylindres, terminés par une calotte sphérique, sont dressés en batteries, peints en noir, propres et luisants comme nos militaires un jour de bataille.
Le plus remarquable en même temps que plus vaste de ces bâtiments est celui des machines pneumatiques. Ce bâtiment se compose d’une vaste cage, vitrée par en haut, et soutenue en son milieu par une colonne de fonte creuse, où passent les eaux de pluie.
Un escalier central conduit à l’étage sur lequel sont placés les organes des machines. Les cylindres sont horizontaux; vous les voyez couchés comme quatre pièces de canon. Dans la salle est installé un télégraphe électrique correspondant à un autre télégraphe placé au bois du Vésinet. Bien, du reste, n’est aussi splendide que cette salle, où se meuvent ces énormes pistons, ces roues dentées, ces volants, et oii à chaque instant le cylindre pneumatique vomit des masses d’air qu’on a été chercher à 2,400 mètres de là.
Quant à la ville de Saint-Germain , elle est située sur une montagne, à peu de distance de la Seine : ses rues sont belles et bien percées. Le château , bâti par François 1“' sur les ruines d’une ancienne forteresse féodale, dont on ignore l’origine, n’est plus aujourd’hui que l’ombre de ce qu’il fut autrefois : il est célèbre cependant à plusieurs titres.
Outre le fondateur, ce château rappelle Henri II et le duel fameux de Jarnac et de la Châtaigneraye; il servit d’asile à Charles IX, menacé par les Huguenots; Henri 111 y tint une assemblée de notables. Henri IV s’y plaisait, et il y avait fait faire un pavillon pour la belle Gabrieile d’Estrées. Ajoutons encore que Louis XIII y mourut. De nos jours même, en entrant dans le pénitencier militaire , qui a remplacé le palais d’été des rois, il ne faut pas oublier toutes les splendeurs dont il a été le théâtre. Louis XIV, qui n’aimait pas Saint-Germain , parce que des hauteurs de la terrasse on découvre- Saint-Denis, y fit pourtant d’énormes dépenses.
Dans ses tours, le long de ses vastes balcons, erra madame la Vallière, consolée par de rares visites, jusqu’au jour où son âme aimante ne trouva plus que Dieu qui pût remplir le vide laissé par le grand roi. Dans ce corps de logis qui fait face à la pelouse, Jacques 11, qui, pour être un prince imbécile, n’en dut pas être moins malheureux, passa plus d’une triste soirée , entre sa femme et sa fille, reportant sa pensée à la belle réception que lui avait faite son hôte de France, et que
Il serait assez peu intéressant de suivre les détenus dans leurs occupations journalières , à Batelier, au préau, à l’infirmerie ou tisanerie, au réfectoire, dans leurs cellules, etc.; d’ailleurs Saint-Germain
Château de Saint -Germain.
nier siècle : « Si l’on veut voir des êtres bien vides «d’idées, bien ennuyés, lourdement maussades, il « faut visiter Saint-Germain. Ces rentiers aux jambes « cylindriques a’ aperçoivent, ne rêvent qu’aux portes
suivit l’abandon nécessairement réservé au malheur qui s’abrite trop près des grandes prospérités. Le triste monarque, dont le doyen de Killerine nous montre la modeste cour, mourut là , faisant ces rêves de restauration que plusieurs générations devaient continuer; sa femme, sa fille, y moururent après lui. Depuis lors, les princes de France semblèrent éviter la contagion de déchéance dont les murs de Saint-Germain étaient imprégnés; le château devint une caserne, puis une école militaire de cavalerie, et enfin il est devenu ce que vous annoncent ces grilles , ces verrous, ces murs qui s’ajoutent à la profondeur des fossés, un péni tencièr militaire.
Les détenus militaires occupent maintenant tous les appartements, toutes les salles, divisées eu cellules; les grandes pièces ont été transformées en ateliers et en réfectoires, et une caserne un peu plus rigoureuse que les autres, avec son règlement, ses punitions, sa vie alignée et monotone, a remplacé la cour et ses agitations. La chapelle où Louis XIV a été baptisé est aujourd’hui dépouillée du tableau du Poussin, représentant la Cène, qui est actuellement au Louvre : elle reçoit tous les dimanches les prisonniers, qui assistent au service divin. On ne peut se défendre d’une vive émotion, lorsque, au moment où le prêtre élève l’hostie, cette masse compacte , par un seul mouvement, met le genou en terre, et écoute, dans un pieux recueillement, les chants que font entendre quelques-uns de leurs camarades placés derrière l’autel. On est bien plus impressionné encore si l’on vient à apprendre là que ces voix énergiques chan-
Chemin de fer atmosphérique. — Vue des machines pneumatiques.
nous offre des points de vue plus agréables qu’une prison militaire.
Citons d'abord la terrasse, qui est en avant du château, dans une des plus belles positions du monde. Non loin de là, le pavillon Henri IV, où naquit LouisNIV. Ce pavillon, avec son cabinet en rocaille, décoré par Jean Goujon, est aujourd’hui la propriété d’un restaurateur, d’un entrepreneur de concerts: il n’a pas pourtant trop dégénéré.
Nous ne saurions dire si beaucoup de reines et de princesses choisissent le restaurant Gallois : mais les gentilshommes et damoiselles que Saint -Germain attire et qui chevauchent à travers la forêt y font halte; et vraiment, c’est faire preuve de goût et de savoir-vivre ! Le pavillon de M. Gallois est un véritable Édcn : tout s’y trouve réuni; M. Gallois ne vous refuse rien : il séduit les yeux par ses magnifiques salons ouverts sur une immense campagne ; il contente l’appétit par des mets succulents ; il charme l’oreille par des concerts d’harmonie, et pour peu que vous soyez en fantaisie d’archéologie, pour peu qu’il vous plaise de faire dans 1 histoire une agréable course rétrospective.
M. Gallois vous satisfait le plus largement du monde : entre deux services, tandis que le champagne se glace ou que votre café chauffe, vous pouvez visiter la chambre ou naquit Louis XIV, le salon sculpté par
Jean Goujon, et la grotte de Charles V; après quoi, vous déjeunez où vous dînez excellemment et du meilleur appétit. — Un poète du terroir a célébré les vertus du pavillon Henri IV dans une épitre dont nous allons citer quelques vers sans nous en rendre caution :
Pavillon enchanteur, l’opulence empressée
Vole de toutes parts vers ce doux Êly-
[sée.
Le tilbury galant, ainsi qu’un char de
[joncs,
Y porte nos banquiers, Lucullus- [ Phaétons,
Qui, désertant Paris, et sa pluie, et [ sa boue,
Viennent chercher ici leur nouvelle [ Capoue.
Cette poésie, àdéfaut d’autre chose, prouve au moins l’enthousiasme qu’excitentM. Gallois et le pavillon d’Henri IV.
Et que peut-on ajouter après les poètes !
La forêt de Saint-Germain est une des plus belles de la France; elle est percée de routes magnifiques, et renferme une quantité de cerfs, de daims, de chevreuils, de sangliers, qu’on peut chasser en tous temps. Au centre de la forêt, et à l’intersection de huit routes, s’élève le pavillon de la Muette, charmant édifice surmonté d’un belvédère que François Ier fit construire pour servir de rendezvous de chasse; on y remarque aussi le pavillon de Noailles, œuvre de Mansard.
Comme ville , Saint- Germain-en-Laye et ses habitants n’ont rien de particulier, et nous aurions grand tort de nous écrier, comme le faisait Mercier au der-
Pavillon de Henri IV, à Saint-Germain.
tent des vers composés par un de ceux qui les a précédés dans ce séjour d’expiation, un jeune soldat que son talent, ses malheurs et son repentir avaient rendu célèbre, il y a quelques années.