CHAPITRE LXXV1I. — LES ENVIRONS UE PARIS (Suite
« fermées ou ouvertes de l’hôtel de ville. Passe-t-on ?
« tout va bien ; le reste de l’univers peut se dissou- « dre. Heureux celui qui se nomme Aaron, Abraham,
« Antoine ; il est payé le premier ; on envie son sort.
« Les bourgeois de Saint-Germain, quand ils font un « mauvais rêve, voient en songe une liasse d'acquits « au comptant, ou voient fermer les portes de l’hôtel « de ville : alors ils se recueillent , trempés d’une « sueur froide : une comète embrasée, avoisinant la « terre, les effrayerait moins que ce rêve dur et pé- « nible. Curieux en botanique, allez voir ces plantes « sur la terrasse ou à l’entrée de la forêt ; elles mar- « client en vérité, elles digèrent, elles tiennent une « canne, elles font entendre quelques sons, elles tien- « nent des cartes. La végétation va son train, et l’hi- « ver les concentre dans des serres chaudes jusqu’à « la renaissance du printemps. Ces plantes ont des « bas, des culottes, une veste et un habit. Botanistes «modernes, classez -moi ces végétaux ambulants « dont le sommet est couronné d’une perruque ronde « demi -poudrée. »
Nous ne savons pas si jamais la population de Saint-Germain a mérité les mordantes hyperboles du violent Mercier : ce que nous pouvons certifier, c’est qu’elle ne les mérite actuellement ni plus ni moins que toute autre. En effet, à l’aide du chemin de fer, qui établit un contact continuel entre Saint-Germain et la capitale , quelle différence sensible pourrait-il y avoir entre ces deux villes situées à cinq lieues l’une de l’autre?
Avant le onzième siècle, le terrain occupé par la ville de Saint-Germain était couvert d’une épaisse forêt appelée Lcdia, d’où, par corruption, Leia, puis Laia, et enfin , ÏJxye, qui se joint toujours au nom de Saint-Germain. A cette époque, la seule construction que l’on trouvât dans ce lieu sauvage était une chapelle de saint Vandrille. Plus tard, le roi Robert fit élever sur le sommet du coteau un couvent qui fut dédié à saint Germain, puis un château que Louis le Gros transforma en forteresse.
Parmi les fastes, peu nombreux du reste, de la ville de Saint-Germain , il faut remarquer qu’on élevait dans son enceinte, en 1561, la première manufacture de glaces établie en France. Un Vénitien, du nom de Thesco-Matio, avait importé le procédé de fabrication de Venise en France. Le roi, en récompense de cette précieuse importation, le naturalisa Français et l’anoblit. Par un motif beaucoup moins digne , Henri IV exempta les habitants de Saint-Germain de tout impôt , sans autre cause plus sérieuse que celle des délices chasseresses qu’il trouvait sur leur territoire. C’est peut-être en reconnaissance de ce privilège ancien que les habitants de Saint- Germain reçurent les Prussiens qui leur ramenaient les descendants du bon roi avec une longanimité peu empreinte d’esprit
national. Ils y gagnèrent de n’être pas pillés par les troupes du Nord; maison dit que les Anglais, étant venus les remplacer, poussèrent l’intégrité du pillage jusqu’à voler les bonnets des femmes qu’ils rencontraient dans la rue, pour se faire des jabots de che¬
mises ; car les soldats anglais portaient à cette époque, môme en grande tenue militaire, des jabots fortement empesés.
La ville de Saint-Germain est bâtie avec une régularité parfaite et dans des conditions de salubrité qui
Entrée du Pénitencier militaire de Saint-Germain.
font facilement comprendre sa position élevée ; aussi y trouvons-nous un grand nombre de rentiers et de bourgeois aisés qui viennent y jouir des charmes de la campagne
tout en étant fort peu éloignés de la
vie
animée de la capitale.
Le pavillon de la Muette, dans la forêt de Saint-Germain.
Au bas du coteau sur lequel s’élève Saint-Germain, et de l’autre côté de la Seine, se trouve le l ocq. Ce village se trouve cité dans les titres les plus anciens, dès le sixième siècle. En 704, Childebert III donna le Pecq, appelé à cette époque Aupec, de Alpicum ou
Alpecum, aux moines de saint Vandrille, en Normandie ; une partie d’entre eux vinrent s’établir sur cette donation, et exploitèrent à grand profit les vignobles qui couvraient ce qui est maintenant sans doute le coteau de Saint-Germain. Ils n’en retiraient pas moins, chaque année, de 350 muids de bon vin. Plus tard, Henri IV affranchit le Pecq, comme Saint-Germain, do toute taxe et impôt en échange du terrain qui lui avait été cédé' pour la construction du château. C’est au Pecq que s’arrêtait jadis le chemin de fer; mais depuis l’établissement du chemin de fer atmosphérique, comme nous le disions plus haut, le voyageur peut arriver en wagon jusque sur la place du château.
La forêt de Saint-Germain touche à la forêt de Marly. On sait que Louis XIV avait dans ce village un château magnifique, où il venait passer quelques semaines chaque année ; et l’on n’a pas oublié quelle précieuse faveur c’était que d’être des voyages de Marly. Le bois n’offre rien de particulier, et il ne subsiste que des ruines du château : nous prions le lecteur de nous permettre de lui rappeler, pour faire diversion, les vers que Delille a consacrés à cette résidence royale :
C’est là que tout est grand, que l’art n’est point timide ;
Là tout est enchanté : c’est le palais d’Armide,
C’est le jardin d’Alcide, ou plutôt d’un héros ,
Noble dans sa retraite, et grand dans son repos ,
Qui cherche encore à vaincre, à dompter des obstacles,
Et ne marche jamais qu’entouré de miracles.
Voyez-vous et les eaux, et la terre, et les bois,
Subjugués à leur tour, obéir à ses lois;
A ces douze palais d’élégante structure,
Ces arbres marier leur verte architecture;
Ces bronzes respirer; ces fleuves suspendus,
En gros bouillons d’écume à grand bruit descendus,
Tomber, se prolonger dans des canaux superbes,
Là, s’épancher en nappe; ici, monter en gerbes,
Et, dans l’air, s’enflammant aux feux d’un soleil pur.
Pleuvoir en gouttes d’or, d’émeraude et d’azur?
L’aqueduc de Marly est composé de trente-six arches, sur une longueur de 660 mètres, il est alimenté par la machine de Marly, et l’eau qu’il conduit aboutit dans les réservoirs de Versailles. Cette fameuse machine, qui se trouvait à peu de distance, au port Marly, était l’œuvre d’un mécanicien nommé Renenquin Suaient, originaire de Hollande, dont le tombeau se trouve dans l’église de Bougival.
Elle se composait de 225 corps de pompe disposés en trois étages, et mis en mouvement par 24 équipages.
Cette machine colossale, lorsqu’elle était dans toute sa force, élevait en vingt-quatre heures 27,037 muids.
Elle fonctionnait jour et nuit avec un bruit étrange qu’on entendait à plus d’une lieue.
Un appareil de cette sorte excitait d’autant plus l’admiration , à une
époque où la mécanique était presque dans l’enfance, que son inventeur ne savait pas même lire.
Saint - Germain
et Marly sont les dernières étapes de notre voyage autour de Paris : il ne reste plus qu’à jeter un regard sur l’histoire ancienne, à propos des démolitions, qui font disparaître le Paris d’autrefois pour lui substituer une cité brillante et nouvelle.
Nous terminons le Tableau de Paris avec la conviction que, malgré leurs efforts et leur zèle , l’auteur et les artistes, dessinateurs et graveurs, qui l’ont si vaillamment secondé, n’ont pu dire le dernier mot, donner le dernier trait de cette reproduction d’un modèle qui se transforme à chaque instant. Pendant que les livraisons et les séries se succédaient, Paris se métamorphosait: la plume, le crayon, le burin ne pouvaient suivre l’activité rapide des architectes et des législateurs. La peinture de nos mœurs, de nos usages, de nos vices, de nos qualités, de nos splendeurs et de nos ridicules essayait en vain de fixer, ne fût-ce qu’une minute, ce présent entre les deux abîmes du passé et de l’avenir : en nous relisant aujourd’hui, il nous semble parfois que ce présent insaisissable se confond avec le passé