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LES PEINTRES, LES ATELIERS ET LES MODÈLES

nom de l’école française moderne, de MM. Cabat, Fiers, Corot , Théod. Rousseau et de quelques autres encore. Et c’est le cas d’ajouter avec don Uuy Gômez de Sylva :

J’en passe, et des meilleurs.

Maintenant que nous avons montré les peintres, il nous reste à entr’ouvrir , suivant notre promesse , les portes des ateliers des artistes les plus célèbres.

Nous commencerons par un atelier de sculpteur , celui de M. Dantan aîné; c’est le seul que nous ayons à visiter. Nous aurions voulu pénétrer dans celui du plus grand de tous les statuaires, mais l’exil a emporté les clefs de la maison de la rue d’Assas, où habitait M. David. Restait celui de M. Rudde, mais il ressemble à une grange , et le moyen de faire un dessin avec une grande pièce carrée sans autre ornement ou décoration que le gigantesque modèle en plâtre de la tête de la Guerre qui couronne l'admirable trophée de l’arc de l’Étoile. La mort a fermé récemment les portes de l’atelier de Pradier , et celles de l’atelier de M. Feuchères ; heureusement que M. Dantan aîné a bien voulu nous ouvrir les siennes.

En général , il ne fait pas bon visiter un atelier de sculpteur. La plupart ressemblent trop souvent à celui deM Rudde. Les travaux de la statuaire s’accom-

.Uv.'htT de Dantm aîné, statu i ce.

venir pair de France à la veille de la révolution de Février.

M. Decamps, dont les traits énergiques décèlent le talent opiniâtre et persévérant, figure à sa place dans cette galerie des maréchaux de la peinture. C’est de tous les peintres de genre celui dont les qualités relèvent le plus du grand style et des traditions des maîtres. Il lui fallut attendre longtemps aussi, avant que le public pût s’habituer aux empâtements audacieux dont il surchargeait ses toiles ; mais peu à peu l’opinion revint à ce peintre, dont le dessin plus magistral que correct, le coloris plus puissant et plus | intense que varié ou vrai , a produit des œuvres qui s resteront, et qui depuis longtemps se vendent au poids de l’or à ceux même des amateurs qui ont le plus | longtemps hésité à reconnaître ce talent original et ! vigoureux.

On comprend que nous ne voulions point passer en | revue tous les talents qui ont su conquérir une part i! légitime de renommée. Nous nous sommes borné à j vous faire voir les gloires en quelque sorte officielles. Sans cette précaution prudente , il nous aurait fallu allonger au delà des limites du possible la liste i et la galerie des grands hommes plus ou moins conf testés de l’art contemporain. A côté de M. Ingres, nous aurions dû mettre M. Gleyre , ce fils poétique -Ides Poussin et des Lesueur , et M. H. Flandrin. Dans

la phalange des coloristes , nous n’aurions pu omettre ni M. Couture, ni M. Diaz, ni M. L. Boulanger, ni

M. Roqueplan , ni tant d’autres. Nous ne dirons rien non plus des paysagistes qui ont porté si haut le re¬

modent mal d’une belle décoration , que le voisinage des pains de terre glaise, les éclats jaillissant d’un marbre en voie d’exécution compromettraient gravement. L’atelier de M. Dantan , situé avenue Marguerite, quartier Beaujon, fait une heureuse exception à la règle. Aussi est-il divisé en deux parties : la première est l’atelier du travail, celui qu’on livre au praticien pour y dégrossir le bloc qui sera terminé plus tard par l’artiste. Cet atelier est garni de presque tous les modèles en plâtre des statues exécutées par M. Dantan , en bronze ou en marbre. Celui que vous voyez derrière l’artiste lui-même est le modèle de la Danseuse napolitaine , bronze qui a eu un succès légitime à l’exposition du Louvre, et dont la réduction se trouve dans plus d’un cabinet d’amateur. Des deux côtés de la pièce sont deux bustes : le premier à gauche représente mademoiselle Rachel , celui qui est à

droite représente mademoiselle Doze, M. Dantan est le sculpteur de ce temps-ci qui a le plus modelé de bustes. Cette circonstance explique suffisamment le second atelier qu’on voit après celui-ci , sorte de sanctuaire peuplé de souvenirs artistiques , où les belles dames qui viennent chez le maître savent au moins où poser un pied chaussé d’une bottine de satin turc, sans craindre les éclaboussures de la barboterie, et sans s’exposer à voir leur toilette blanchie par le plâtre ou la poussière de marbre.

Nous ne sommes pas loin de l’atelier d’un peintre situé également dans le quartier Beaujon; entrons chez M. Eug. Giraud, le Latour de l’aristocratie moderne. Si M. Dantan sculpte des bustes, M. Giraud fait des portraits; aussi trouverez -vous son atelier bien autrement splendide que ceux de ses confrères qui peignent l’histoire.

M. Du Pays en parle en ces termes dans l' Illustration : A l’extrémité de la rue des Ëcuries-d’Artois, aujourd’hui rue de la Réforme, nom qui, égaré dans cette rue, semble une malice à l’adresse de la réforme des écuries et des équipages de la royauté, la ligne des maisons est interrompue au sud par un mur que son propriétaire abandonne à toutes les fantaisies des afficheurs, et que surmontent les dômes verdoyants d’arbres touffus. Si nous frappons à une porte étroite pratiquée dans ce mur , elle semble mystérieusement s’ouvrir, car, introduit sous les épais ombrages , on n’aperçoit point de portier ni à droite ni à gauche, et, sans les aboiements menaçants d’un chien peu éloigné, on serait disposé à s’abandonner à cette impression de mystère en présence d’une retraite d’apparence si paisible, qui donne l’idée de celle d’un philosophe ami de la solitude, ou de quelque homme

d’État désillusionné et morose, ne voulant plus avoir de communication avec le monde. Si par hasard personne n’est là en ce moment pour nous recevoir, et que, nous dirigeant vers le bâtiment en face , nous entrions dans la première pièce ouverte au rez-dechaussée, notre impression ira croissant encore, et se compliquera de la singularité archaïque de l’ameublement. Le lit, les bahuts , les sièges sont en bois de chêne sculpté , dont les ornements sont empruntés pour leur caractère à la décoration architectonique, et appartiennent par leur style ogival flamboyant à la lin du quinzième ou au commencement du seizième siècle. Des portraits exécutés dans la fine manière qui caractérise Holbein viennent de leur côté confirmer cette date. On peut d’ailleurs la lire précise sur un almanach du temps, accroché à la muraille. Quelques buircs, quelques lianaps sont rangés sur le bahut aux

Atelier (î’£u"ène Giraud.

gothiques serrures. Un gros livre imagié, une Bible sans doute, est là ouvert sur une table; près de là, quelques heures manuscrites , quelques vieux livres sous leur blonde reliure de parchemin vierge, attestent les graves méditations du maître de cette retraite, où rien ne rappelle les molles délicatesses de notre temps. Les sièges sont en chêne ; tout au plus un petit coussin ou deux en drap rouge, comme Lucas de Leyde en met dans la chambrette de la Vierge, quand il représente la Salutation angélique, sont là en réserve pour un vieillard infirme ou une jeune femme délicate. La partie de jardin qui est sous la fenêtre semble témoigner elle-même que les pensées des habitants sont tournées plutôt vers le ciel que vers la terre. Les plantes que les hommes, dans leur infirme langage, appellent des mauvaises herbes, profitent du bénéfice de la tolérance pour y croître, y verdir et s’y

étaler à l’aise; rare oasis dans la turbulente cité réservée à l’épanouissement de la végétation du Bon Dieu, pour reposer la vue de cette autre végétation que l’homme taille, écourte, émonde , et à qui il impose toutes sortes de difformités. Tout un parfum de recueillement ascétique s’exhale de l’aspect de cette chambrette ; on s’y rappelle involontairement ces paroles de l’Imitation de Jésus-Christ: In ccelestibus debel esse habilatio tua, etsicut in transita cuncta terrena sunt aspicienda. Mais secouons notre rêverie extatique, et, puisque personne ne vient à nous , allons au-devant du propriétaire de cette solitude, peutêtre quelque pieux cénobite des vieux jours, attardé dans cet asile parce que la mort aurait oublié de lui donner congé.

Ressortant par où nous étions entré, et allant à droite vers un corps de logis formant angle avec le

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