‹ Tableau de ParisChapitre 28 sur 257 · CHAPITRE XLIII. — LES PEINTRES , LES ATELIERS ET LES MODELES · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIII. — LES PEINTRES , LES ATELIERS ET LES MODELES

premier, nous apercevons sous une sorte de vestibule une porte à pleines ferrures ouvragées, semblant être la porte d’une chapelle. C’est là sans doute que nous allons trouver notre solilaire en prière ou recueilli dans quelque méditation religieuse. Ouvrons avec précaution, de peur de le troubler. Mais quelle est cette grande salle remplie de toutes parts jusqu’au plafond d’une foule d’objets divers et confus où l’œil se perd? Dieu le sait, mais ce n’est certainement pas une chapelle consacrée à son culte. C’est plutôt le séjour de quelque sorcier. Voici là-haut un aigle aux ailes immenses éployées. Près de la porte d’entrée, un beau chien lévrier trop immobile pour être un chien vivant, trop naturel et trop vrai pour être un chien em¬

paillé; voici des squelettes , des ossements , des mâchoires, des instruments de musique inusités, des poignards, des armes bizarres, des harnais, des étriers, des selles de toute espèce; voilà surtout des pipes de toutes formes et de toutes longueurs. On fume ici comme dans un estaminet. Le fantastique commence à s’évanouir. Il paraît décidemment que nous sommes en plein dix-neuvième siècle; siècle des fumeurs non moins que des journalistes et des émeutiers. Probablement il n’y a ici ni anachorète, ni sorcier, ni aucune de ces bizarres excentricités dont les romanciers aiment tant la mise en scène, et qui s’offrent si rarement à la curiosité dans l’uniformité de notre monde moderne , valétudinaire jusqu’à la robe

de chambre ouatée et aux pantoutles fourrées pour le coin du feu, jusqu’aux claques et au caoutchouc pour les jours de pluie. Mais du fond obscur de cette longue salle, et se dégageant des nuages fumeux du tabac, s’avance vers nous un cavalier que notre amour du merveilleux voudrait au premier moment transformer en homme de guerre ayant sur son bras gauche un petit bouclier, et tenant de la main droite un javelot ou une longue épée, mais dans lequel la réalité nous force à reconnaître un peintre armé de sa palette et de son appui-main. C’est M. Eugène Giraud.

Comme beaucoup d’artistes , M. Giraud ne trouva pas la voix du premier coup. 11 s’était d’abord adonné à la gravure , lorsqu’un beau jour, deux toiles égril-

Atelier de Jollivet

lardes, dont tout le monde connaît les copies lithographiées, Avant et Après, tels étaient les titres de ces épisodes de la vie galante des gardes-françaises, lui firent tout à coup une réputation populaire. Un premier succès en amène un autre. M. Giraud fit partie de l’escorte d’assises qui accompagna M. Alexandre Dumas dans un voyage en Espagne , et son nom prit depuis dans les Impressions du romancier touriste la place jadis occupée par celui de M. Jadin. Dès ce moment-là la gloire de M. Giraud se trouva assise sur des bases inébranlables; il peignit des pocados, des fandangos, des muletiers, d’une brosse plus facile cpie consciencieuse et appliquée. Puis vinrent les succès obtenus près du monde qu’on appelle aujourd’hui le monde élégant : M. Giraud a eu l’honneur de dessiner au

pastel les têtes de l’aristocratie contemporaine. L’année dernière, il exposait un grand portrait de madame la princesse Mathilde Demidoff; cette année, il reproduisait les traits de M. de Nieuwerquerke. On voit qu’aujourd’hui ses succès sont complets.

Du quartier Reaujon à la rue des Saints-Pères , où demeure M. Jollivet , il y a loin , mais nous sommes pressés de vous faire voir un des plus beaux ateliers de Paris. Ce somptueux ameublement , ces armures splendides, ces bahuts renaissance, ce lustre flamand, ces vases de Chine et du Japon, tout ce luxe d’un goût à la fois sévère et élégant, vous reportent à l’époque des soirées Véronèse dont j’ai parlé plus haut. M. Jollivet appartient en effet à ce temps-là ; il en a conservé les tendances archéologiques , caractère

élevé, talent consciencieux ; il est regrettable que les hésitations de son esprit se soient traduites en des œuvres dissemblables par le style et le genre, et qu’après avoir montré des préoccupations de coloriste dans un remarquable tableau, Sara, exposée en 1835, il se soit laisser aller à l’infiuence d’un système qui lui a fait peindre en tons extraordinairement clairs et lumineux ses deux dernières grandes toiles , le Massacre des Innocents, et Versée et Awlromaque.

Nous faisons un tour énorme; nous voici rue la Tour des Dames, dans l’atelier de M. Delaroche. Rien de plus simple que cet intérieur, dont nous avons donné plus haut le dessin, où l’artiste reste pour ainsi dire seul en contemplation avec lui-même. Un fauteuil, quelques études, un seul objet de luxe,

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souvenir toujours vivant d’une femme que des regrets unanimes ont suivi dans la tombe, le piano de madame Üelaroche, voilà, à peu de chose près, tout ce que nous voyons dans l’atelier du peintre de tant de tableaux populaires.

L’atelier de M. Delacroix, situé rue Notre-Dame de Lorette, ne présente guère plus de magnificence. Cependant il semble qu il y circule unaii plus vit. Les murs sont couverts des oeuvres du maître , et puis nous voyons sur une chaise cette terrible palette qui fait frémir d’effroi plus d’un membre de l'Institut. Une

des choses qui frappent aussi tout d’abord le visiteur qui met pour la première fois le pied dans cet antre du lion, c’est une copie de Raphaël par IM. Delacroix lui-même, et une excellente copie, qui semble là pour prouver à ceux qui n’auraient jamais entendu la conversation ingénieuse et savante du maître du logis, que l’auteur du Massacre de Scio a plus de respect pour le génie du peintre florentin, que les dessinateurs modernes n’ont d’injures au service de Rubens et des Flamands de son école.

Suivez-moi rue de l’Ouest ; traversons ensemble une

cour fermée par une grille, ouvrons cette porte. Mais me direz-vous, ce n’est pas dans un atelier que vous me conduisez, nous venons d’entrer dans une écurie. Regardez mieux : où avez-vous jamais vu des écuries disposées de cet air coquet? Portez vos regards plus loin, et inclinez-vous avec respect : vous avez devant vous une femme et un artiste éminent : nous sommes dans l’atelier de mademoiselle Rosa Bonheur. C’est là que l’auteur du Labourage nivernais passe tout le temps qu’elle n’emploie pas à courir les campagnes du Limousin, de l’Auvergne, du Morvan, des environs de

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Paris, ou au marché aux chevaux, pour y trouver ces modèles à quatre pieds, avec ou sans cornes, dont quelques-uns lui tiennent compagnie, comme vous pouvez vous en apercevoir. Tout le monde connaît, au moins de réputation, le talent de mademoiselle Rosa ! •onheur. Ce que tout le monde ne sait pas, mais ce qu un connaisseur a deviné du premier coup à l’aspect de ses tableaux, c’est sa vie laborieuse, ce sont ses études consciencieuses et intelligentes en face de la nature. La nature a été en effet le seul maître de mademoiselle Rosa Bonheur, après son père. Voici > omment M. Du Pays, que nous avons déjà cité, raconte les commencements de cette existence d’artiste :

« Toute jeune, elle oc ‘ait de très-grand matin, sa

At !'e Ce lfUe Rosa tonlirur.

boite de peinture sur le dos, et s’en allait aux environs de Paris pour ne rentrer que le soir, après une journée de bavait et de rustique contemplation. D’autres fois, elle emportait un gros morceau de terre à modeler, et, sans autres indications que celles qu’elle trouvait dans son aptitude naturelle, elle s’exerçait à rendre le relief des animaux, et son talent en ce genre eût pu lui faire une réputation de statuaire, si, avant tout, elle n’avait pas dû en avoir une comme peintre. Une grande ferme, c’est là qu’eût dû vivre et étudier la jeune artiste ; mais les choses ne s’arrangent pas ainsi en ce monde. Il lui fallait vivre à Paris, lieu fort peu pastoral, où l’on voit à la vérité quantité de chevaux, de chiens et de matous, mais où les boeufs, les

vaches cl les moutons n'entrent que sous forme de filets, d’entrecôtes et de gigots. Pour les voir avant qu'ils subissent cette effroyable transformation, la pauvre enfant s’en allait courageusement dessiner aux abattoirs. Outre des modèles, clic trouvait là aussi un petit commencement de clientèle; elle faisait le dessin à mettre en tète de l’ordre et. la marche du bœuf gras.... — Aujourd’hui même elle fréquente assidûment le marché aux chevaux ; elle a voulu étendre son domaine jusqu’à cette plus belle conquête, de l'homme. Afin d’avoir plus de liberté pour tout observer sans être remarquée elle-même, elle prend des habits d’homme ; et la fermeté de ses traits se prête à ce déguisement. Les maquignons au milieu desquels

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