CHAPITRE XLIII. — LES PEINTRES, LES ATELIERS ET LES MODÈLES
Dans cette salle immense, tout est en proportion : les brosses ont la taille de balais. Ces deux tables que vous voyez, contenant, rangée sur trois côtés, une série de pots, vous représentent la palette des décorateurs; les pots tiennent lieu des vessies qu’on emploie dans la peinture à l’huile. L’artiste mélange ses tons dans le milieu de la table.
On comprend que les meubles antiques, les riches tentures, les curiosités luxueuses seraient fort déplacés en pareil lieu. Les murs sont nus et servent de chevalet aussi bien que le parquet, sur lequel sont étendues des coulisses. Cette gigantesque charpente, qui occupe la plus grande partie de l’emplacement, se compose d’une série de ponts aériens, d'où un grand nombre de peintres peuvent attaquer à la fois les immenses toiles de fond qu’on admire à l’Opéra ou dans d’autres théâtres, et qui sont dressées contre le mur. Ces ponts servent aussi à juger de l’effet général, après qu’on a étendu de nouveau la toile sur le sol.
Modèle de torse.
eu un atelier de décorateurs attaché à cette administration, et, comme les procédés d’exécution usités à cette époque n’étaient pas aussi expéditifs que ceux qu’on emploie aujourd’hui, il fallait dépenser des sommes énormes pour monter un ouvrage important. La confection des décorations de l’Académie nationale fut confiée alors à des entreprises libres, et l’on ne dépense plus guère qu’une dizaine de mille francs là oii l’on en dépensait autrefois cinquante ou soixante i mille.
Le peintre Isabey occupa pendant longtemps la direction des décors de l’Opéra, qu’il laissa ensuite à son ! gendre Ciceri, dont tout le monde connaît la renoini mée européenne. C’est de l’atelier de Ciceri que sont ' sortis la plupart des décorateurs modernes, et il nous suffira de citer les noms de MM. Philastre et Cambon, j| Dieterb et Desplechin, Thierry, pour montrer (pie cet ] artiste éminent a des successeurs dignes de lui.
Après vous avoir parlé des artistes, il me reste à (j vous décrire les mœurs de leurs auxiliaires indispen- 1 sables, des modèles.
Pour le peintre, les têtes humaines se divisent en
15 Cent. LA LIVRAISON. — 113* et 114* Livr.
Les diverses opérations nécessaires pour la composition et l’achèvement d’une décoration peuvent se résumer ainsi. Une fois l’esquisse arrêtée, le maître en fait un modèle terminé à la gouache; ce modèle est mis ensuite au carreau, puis l’on trace sur la toile qu’il s’agira de couvrir de couleur les lignes compliquées qui doivent servir à mettre l’ensemble de la composition en perspective. La perspective a fait de grands progrès dans l’art du décorateur.
On s'imagine volontiers que les prodigieux tableaux admirés dans certains opéras, célèbres par leur mise en scène, ne présentent, vus de près, qu'un assemblage informe de couleurs et de touches grossières. C'est une erreur profonde. Sans doute, la touche d'une décoration ne ressemble point à celle d’un tableau de Mieris ou de Gérard Dow, mais elle est d’ordinaire d’une grande précision, que son audace rend encore plus étonnante. D’un autre côté, la palette du peintre en décoration est plus riche qu’on ne pense, et abonde en
Modèle d’ensemble au repos.
deux classes : celles qui payent pour se faire peindre et celles qui se laissent peindre pour se faire payer; les bourgeois et les modèles. Tout le monde est plus ou moins bourgeois à un certain point de vue , mais n’est pas modèle qui veut! Il en est de cette profession comme de toutes les autres ; pour y exceller , il faut y être entré jeune. Tous les jours de pauvres diables, à bout de ressources, et ne sachant plus où donner de la tête , portent la leur à un atelier; mais ils ne font que traverser la profession libérale du mo~ délal. Ils n ont pas 1’influence secrète , ils ne savent pas soutenir la pose, ils se découragent, et vont offrir ailleurs leur vocation manquée. Parlez-moi du modèle vieilli dans la profession. Ses muscles sont infatigables, ils sont souples et intelligents; il entend à demimot. 11 fait le mort, il exprime la colère, l’extase, la prière, la volupté... Lui aussi , il est artiste. A force de vivre dans l’atelier, il en prend les habitudes et le langage, il connaît le galbe et le méplat, il entend la couleur locale et le clair-obscur , il est au courant du chic et de la ficelle. 11 sait toutes les charges d’ateliers , il a la riposte au calembour et à la blague. De
Aux bureaux de l’Illustration, rue de Richelieu, 60.
tons fins et suaves. Toute la difficulté pour les employer consiste à connaître la mesure dans laquelle la lumière artificielle les modifiera.
Ce n’est pas du dix-neuxième siècle non plus, comme on le croit généralement, que datent les merveilles de l'art du décorateur. Sans compter Balthazar Peruzzi, qui vivait au quinzième siècle, des documents authentiques nous montrent qu’on montait sous Louis XIV des pièces à grand spectacle, machinées avec autant d’habileté qu’une féerie moderne. Seulement on ignorait la manière de mettre les différents plans d’une décoration en rapport avec la taille des acteurs. L’illustre architecte Servandoni fut un habile décorateur au dix-huitième siècle. Sous l’Empire et dans les commencements de la Restauration, on citait les noms de Munich, Joran, Thomas Lefebvre, et plus tard de Degotti.
Après Degotti, un changement important eut lieu dans l’administration de l’Opéra. Jusqu’alors il y avait
A posé le pantalon du due de C...
compagnon obligé du peintre, il devient en quelque sorte son camarade. Il lui donne son avis sur son tableau, sur un contour à redresser, sur un réveillon ou un glacis à mettre. Il n’est pas seulement le familier du peintre, il est encore son commensal. L’artiste est bon enfant. Il partage volontiers son déjeuner et souvent même son dîner avec le modèle. Aussi celui-ci est-il à même de faire de grandes économies sur sa nourriture; d en fait de plus grandes encore sur son vêtement, car il passe toute sa vie déshabillé, et, si ce n’était par égard pour les exigences de la morale publique, qui sont différentes de celles de 1 esthétique, il s’en irait volontiers de chez lui à l’atelier costumé en Antinous. Grâce à ces avantages particuliers de sa position sociale , il peut , s il a de 1 ordre , amasser une petite fortune. Tel modèle qui , depuis quarante ans, pose pour les Grecs et les lroyens, est parvenu a se faire, à force d’économie et d’attitudes, trois mille livres de rente, et il continue le métier. Que ferait-il autrement? où irait-il traîner ses ennuis et son délaissement? Il ne connaît qu’un seul chemin, celui qui mène à ses chers ateliers ; la pose est sa vie : le jour
PARIS. TYP. DE FIRMIN DIDOT, 56, RUE JACOB 30 C. par la posU.
TABIÆAU m PARIS.
où il ne pourra plus poser en ce inonde , il ira se reposer dans l’autre pendant l’éternité.
Sous le rapport de l’égalité civile et d’une juste répartition des biens entre les deux sexes, le modelât est une des rares professions à citer, si ce n’est 1 unique. Le sexe fort n’y accapare pas les gros salaires aux dépens du faible , comme cela arrive partout ailleurs. L'avantage est même ici du côté de la femme. Ses poses lui sont payées un peu plus cher qu’à l’homme. On n’a pas de nymphe à moins d’un franc par heure; mais on a un Jupiter-Olympien pour quinze sous. A la vérité le modèle mâle peut rester cinquante ans dans les ateliers, tandis que le modèle féminin en général a à peine dix ans d'exercice. C’est là le revers de la médaille. Mais ce n’est pas la faute de la société; c’est celle de la nature. La majeure partie des jeunes fdles qui se font modèles à Paris sont juives. Ce sont des fleurs rapidement fanées, mais sans cesse remplacées par d’autres. Il ne se passe pas de semaine sans qu’un artiste ne voie arriver à
son atelier quelque jeune tille inconnue , venant s’offrir comme modèle. Qu’on n’oublie pas que l’atelier est un temple consacré à la beauté plastique et aux chastes contemplations de l’art. Celles qui y entrent ne sont pas des vestales, c’est vrai; mais ce ne sont pas non plus des bacchantes.
La classe des modèles ne jouit donc pas d’une excellente réputation, même auprès des artistes ; mais ce n’est, point à la profession que s’attache la dénomination dont les peintres et les sculpteurs frappent ces individus. Suivant eux, les modèles ont dégénéré, et c’est aussi l’opinion des vieux modèles, qui attribuent la décadence de leur profession à plusieurs causes, fort vraisemblables, suivant nous.
Les vieux modèles sont classiques; ils regrettent le temps où florissait l’école de la rotule. L’invasion romantique, et plus tard, sous Louis-Philippe, l’énorme fabrication de peinture militaire exigée par la fondation du musée de Versailles , ont fait un tort égal à leur industrie. On comprend que les artistes n’avaient
pas besoin d’un modèle aux belles formes pour le faire figurer dans les chausses d’un truand, sous l’armure d’un chevalier ou dans l’uniforme d’un soldat du centre. Aussi la corporation s’est-elle augmentée de tous ceux que le dégoût du travail manuel , les chômages de l’industrie portaient à quêter des séances dans les ateliers. D’ailleurs un modèle d’homme gagne 3 fr. pour une séance de cinq heures; un modèle de femme gagne 4 fr. , tandis qu’un grand nombre d’ouvriers de nos manufactures ne touchent qu’un salaire insuffisant à la fin d’une journée pénible et laborieuse.
Les modèles peuvent se diviser en deux classes : la première, la moins nombreuse, se compose des individus qui n’ont pas d’autre métier. Celle-là est la plus estimable sans contredit, rend d’utiles services, et compte des hommes qui relèvent leur profession par l’amour qu’ils lui portent, et par un certain orgueil de la façon dont ils en remplissent les devoirs.
Les autres modèles sont ceux qui exercent en même temps une seconde industrie : parmi eux, les juifs pul-
Modèle d’ensemble. Pose dans les ateliers d’élèves. Pose la tête d’expression, avec une légère teinte Résultat d’une semaine de pose.
de mélancolie, de colère, de joie, etc.
ulent. Il y a dans les quartiers fangeux et sombres qui avoisinent la rue Saint-Antoine des familles juives dont tous les membres, depuis l’aïeul jusqu’à l’enfant à peine sevré, posent dans les ateliers. Les modèles de jeunes filles, race quémandeuse, importune, gourmande, malpropre, sortent pour la plupart des nombreuses tribus israélites qui habitent le territoire parisien. Le modèle juif, comme beaucoup de ses coreligionnaires , vend de tout. Quand les séances ne donnent pas, il retourne avec empressement colporter dans les restaurants ou sur les carrefours ses cartons à peu près garnis de parfumeries de contrebande, de bretelles, de papier Bath et de crayons; les jeunes filles reprennent leur guitare ou tout autre métier plus ou moins toléré par la police.
C’est dans cette classe qu’on trouve le plus grand nombre de modèles ficeleurs. L’argot des ateliers est assez connu pour que cette épithète n’ait pas besoin d’une longue explication. Un ficeleur est le modèle qui 4*<impe les longues Heures d’une séance à l’aide de
plusieurs stratagèmes (pii tous font le désespoir et la ruine de l’artiste. Par exemple, le ficeleur ne tient pas en place, sous prétexte que la pose est trop fatigante, ou que les points d’appui le blessent. Il fait trop froid dans l’atelier ; l’artiste , ruisselant de sueur sous sa vareuse , n’est pas en position de contredire son modèle, lequel pose tout nu, et descend à chaque instant de son piédestal pour engouffrer d’énormes pelletées de charbon de terre dans le poêle chauffé à blanc. Comme il ne retrouve jamais les mêmes poses du premier coup, c’est autant de perdu pour l’artiste, autant de gagné pour le modèle.
Les modèles de femmes, — la pire espèce de toutes, — ont aussi leurs ficelles. Malheur à l’artiste qui se laisse aller à trop de condescendance pour l’amour inné de la flânerie et de la fainéantise, qui possède d’ordinaire la plupart de ces dames. 11 faut , s’il veut obtenir d’elles de profitables séances , qu’il s’arme souvent d’une sévérité inflexible, et que jamais il ne franchisse les bornes d’une excessive réserve dans ses
rapports avec les Vénus ou les déesses qui posent devant lui. On rencontre toutefois d’honorables exceptions, et l’on voit, — en fort petit nombre, — des modèles de femmes qui n’abusent point de la bienveillance de ceux qui les emploient.
En général , le modèle de femme qui pose seulement pour la tête ou pour les mains, a des mœurs et une conduite plus régulière que les modèles qui posent pour l’ensemble. Cela s’explique par des motifs faciles à comprendre. Au reste, la décadence du modèle d’ensemble féminin remonte à une autre cause que celle du modèle d’homme, et date d'une époque plus récente.
La première fois qu’un entrepreneur de poses plastiques eut l’idée de faire voir aux habitués du Cirque- Olympique, il y a sept ou huit ans, une dizaine de divinités en maillot rose tendre, groupées avec plus ou moins d’habileté sur un plateau tournant, il fit un tort considérable à l’art et aux artistes. D’abord certains feuilletons chevelus se laissèrent aller à toutes sortes