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CHAPITRE XLIII. — LES PEINTRES, LES ATELIERS ET LES MODÈLES

de phrases poétiques et saugrenues. V Epoque, qui tlorissait dans ce temps-là, prit le Pirée pour un homme et Pile de Milo pour un statuaire grec. Puis la police trouva ce genre de spectacle immoral, tandis qu'il n’était que ridicule et fort laid, ce dont le public aurait fini bien vite par s’apercevoir. Les prohibitions de l’autorité donnèrent de la vogue à ce genre de représentations lorsqu’on les reprit ensuite. Les modèles de femmes, voyant leur nom imprimé sur une affiche de spectacle, se prirent volontiers pour des actrices; la barrière qui les sépa. rait de certains cercles d’amateurs était rompue, et leur offrait des perspectives dorées plus ou moins trompeuses, mais d’une irrésistible séduction. Aujourd’hui il n’y a presque plus de véritables modèles de femmes, et si vous voulez voir un échantillon de l’espèce qui les remplace, allez à Mahille, à Valentino ou au bal de la Reine-Blanche , appelé encore le bal des Acacias, rue Saint-Antoine. Dans les deux premiers de ces établissements le modèle de femme a une robe de soie à volants, un chapeau, et se livre à toutes sortes de danses en A; dans le second, il porte une robe d'indienne, est coiffé par la nature et le sentiment; et ses écarts chorégraphiques, en compagnie d’un jeunerapin, activent l’attention soutenue du municipal chargé de la décence et des bonnes mœurs de l’endroit.

Dans la catégorie des modèles d'hommes qui n’exercent pas d’autre profession que celle de poser dans les ateliers, la plupart sont déjà âgés. Aujourd’hui que la mythologie commence à revenir à la mode, on rencontre parmi eux beaucoup plus facilement un Saturne qu'un Apollon, et, pour les besoins de la peinture religieuse, un Abraham ou un saint Joseph, qu’un saint Jean 1 Évangéliste.

L’un des doyens du modélat , — pardon du mot, — s’appelle le père Koth. Malgré son âge avancé, il possède les restes d’un beau torse, et se tient longtemps dans la pose du Marsyas antique. Je ne connais guère d’autre défaut a Koth que son amour immodéré pour la pêche à la ligne, et un goût un peu vif pour le jus de la treille, comme on disait au beau temps de sa jeunesse.

Vient ensuite le père Girard, une belle tête de vieillard, qui ressemble a une figure de Greuze, avec plus de largeur dans le modelé. Le père Girard, dont tous les artistes apprécient le caractère honnête, les formes polies, la sévère et exacte probité, n’a pas toujours été modèle. Il a eu dans le monde ses jours de gloire et de triomphe que rendent fortvraisemblables les vestiges de son antique beauté. Dans le cours de sa longue carrière, il a assisté aux événements terribles et mémorables qui ont ouvert l’ère moderne. Il les raconte simplement, et c’est un spectacle qui ne laisse pas que d’étonner plus d’un de ceux qui en sont témoins, que de voir le vieillard à l’aspect vénérable et placide, qui a traversé l’Empire et ses gloires, parler, avec un respect touchant parfois à la vénération, de la mémoire de M. de Robespierre.

Dubosc, le plus célèbre de tous les modèles, a plus de cinquante ans. A le voir dans la rue, la taille déjetée et le dos en voûte, vous ne devineriez jamais que ce modèle a le plus bel ensemble qu’on puisse imaginer, le corps souple, et que ses formes sont du galbe le plus pur et le plus stylé. Dubosc a la passion de son métier. Enfant de la halle, il posait l’Amour au sortir du berceau ; et l’on peut prédire, sanscraipte d’erreur, qu’il mourra sur une table de modèle, enseveli dans la draperie d’un

prophète ou dans la toge d’un sénateur . romain.

Dubosc possède une fortune de plus de 60,0C0 fr., fruit d’un travail obstiné et de persistantes économies. Aussi dit-il, depuis plus de dix ans, qu’il veut se retirer à la campagne dans sa propriété; mais personne ne le croit, et lui moins que personne.

Tètes de choix.

Que ferait-il à la campagne? Il y mourrait d’ennui et de chagrin. A qui raconterait-il la chronique des ateliers, les souvenirs de David? C’est le jour uniforme de l’atelier, la chaleur du poêle de fonte, les lazzis des rapins, qu’il faut à Dubosc, non

Un saint Joseph d’atelier.

l’azur du ciel et les rayons d’un soleil splendide.

Je ne peux guère finir cette esquisse de modèles sans vous citer les noms célèbres de Cadamour et de Pécota. Hélas ! tous deux sont morts depuis quelques années; la mort, qui ne respecte rien, a fauché ces

deux gloires dans tout leur éclat. Il est vrai que Cadamour avait quatre-vingt-quatre ans.

Pécota était Dalmate : il avait servi comme soldat dans les armées françaises, et c’était David qui l’avait poussé dans sa profession. Lui aussi avait eu une existence aventureuse, et ne parlait jamais de l’Empire qu'avec enthousiasme. Quelle époque ! disait-il dans son jargon inintelligible. Il prétendait que la vue continuelle des pantalons collants et des uniformes ajustés avait développé chez les belles dames de ce temps-là un amour éclairé des arts plastiques, et il montrait volontiers dans la rue Guénégaud une maison, fort belle ma foi , qui lui avait été donnée par une duchesse, et dont malheureusement il n’avait pu garder que le souvenir.

Cadamour n était pas plus Français que Pécota; il était Vénitien, et passait, en son temps, pour le plus beau de tous les modèles : aussi croyait-il être resté le même jusqu’à la fin de sa vie. Avec quel orgueil n’entendait-il pas ce refrain d une sorte de ballade jadis fort en vogue dans les ateliers, et que les rapins chantaient en chœur toutes les fois qu’ils voulaient faire rayonner de joie le doyen de la pose :

Le plus beau des modèles ?

Cadamour!

Qui pose sans ficelles?

Cadamour !

Véry, Dubosc et Pécota,

C’est d’ la blague à côté de çà !

Ces vers devaient être la seule épitaphe gravée sur la tombe de Cadamour; mais il est probable que Cadamour n’a pas de tombe, puisqu’il est mort à l’hospice des Ménages.

Comment finissent, direz-vous, ces vieux modèles? Comme il en est peu qui possèdent les 3,000 livres de rente de Dubosc , d’ordinaire ils hantent les ateliers jusqu’à la fin de leur vie. — Je parle des vrais modèles. — Mais , quand l’âge a courbé leur tête chenue, et qu’ils ne peuvent plus poser l’ensemble , les séances sont rares, et leur existence devient triste et misérable.

Ceux qui ont le bonheur de naître Auvergnats, trouvent assez facilement une commode retraite dans l’emploi de concierge ou de garçon de l’École des beauxarts et des Musées ; on sait qu’un Auvergnat, fût-il avocat, homme de lettres ou homme politique, finit toujours par arriver.

Les Auvergnats sont des exceptions , et la plupart des vieux modèles meurent à l’hôpital, cette grande hôtellerie des pauvres de toutes les professions. Ajoutons cependant, à la louange des artistes, qu'il est peu de maîtres qui se refusent à assister ces vieux compagnons de leurs travaux. Beaucoup de modèles âgés ou infirmes ne vivent guère que des dons qui leur sont octroyés, presque toujours avec une cordialité véritable par des peintres ou des statuaires en renom. J’ai vu mieux encore.

II y a quelque temps , le corbillard des pauvres conduisait au cimetière Mont-Parnasse un cercueil, derrière lequel marchait, seul, un homme d’un âge mûr, sévèrement vêtu de noir, d’une physionomie intelligente et distinguée, et qui portait à la boutonnière le ruban de la Légion d’honneur. Je saluai le cercueil , et je saluai celui qui le suivait; je venais de reconnaître M. C . , un peintre académicien fort

connu. J’appris plus tard que le cercueil contenait le corps d’un vieux modèle mort à l’hôpital, où

depuis longtemps déjà M. C . lui avait loué une

chambre.

('Iiniilti'o L\IT.

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