‹ Tableau de ParisChapitre 32 sur 257 · LES GRISETTES ET LES LORETTES · texte numérisé non relu

LES GRISETTES ET LES LORETTES

Le monde des femmes à Paris. — La. femme de Paris. — Définition de la Parisienne. — La toilette de la Parisienne. — La demoiselle de boutique. — La lorette. — La grisette. — Origine de la grisette. — Sa décadence et sa disparition. — Manon Lescaut et Mimi Pinson. — Le dimanche de la grisette. — Saint-Cloud et Montmorency. — La grisette du quartier Latin. — Les noces et les noceurs. — Les nouveaux. — Le monsieur qui paye. — La demoiselle au numéro. — Les ceintures dorées. — I es Phrynés modernes. — Les visites. — Commencement et fin.

— Les bacchantes du Palais-Royal. — Les boulevards et les barrières. — Les maisons mystérieuses — Les marchandes à la toilette. ■ — Du mot lorette. — Le quartier Bmla. —

Les essuyeuses de plâtre. — Les Arthurs. — Les hommes au\ camélias. — La vie de la lorette. — Un intérieur du quartier Bréda. — Berceau et tombeau de la lorette.

Les conteurs orientaux disent qu’un jour un bûcheron, après avoir pénétré fort avant dans une immense forêt, aperçut une troupe d’êtres mystérieux qui se glissaient en silence au plus épais du bois, où ne paraissait aucun chemin frayé. Il eut la curiosité de les suivre, et il ne tarda pas à arriver avec eux devant un rocher escarpé. Ce rocher s’ouvrait, à quelques paroles magiques prononcées par chacun des fantômes, puis il se refermait sur lui, dès qu’il avait passé. Notre homme , ayant saisi ces paroles toutes puissantes , les répéta à son tour, et entra ainsi dans le palais des génies de la terre. Sa témérité fut récompensée par le spectacle d’inépuisables trésors qui appartenaient à1, ces divinités souterraines , et par les immenses richesses que les génies lui permirent d’emporter avec lui.

La Parisienne.

Il nous faudrait, à nous aussi, une phrase magique, pour pénétrer dans ce monde non moins mystérieux et non moins inconnu qu’on nomme le monde des femmes de Paris, et pour en rapporter une riche moisson de souvenirs et d’observations fidèles. Parmi les innombrables explorateurs qui ont entrepris ce voyage de découvertes, il en est peu qui aient pu seulement franchir le seuil de la caverne, comme fit le bûcheron : il n’en est point qui aient rapporté de leur voyage une relation complète, une peinture exacte et suffisante. Balzac lui-même, l’observateur patient, le physiologiste de génie, qui essaya d’analyser à l’aide du microscope notre société du dix-neuvième siècle, Balzac hésita devant 1 immensité de la tâche : il peignit, avec la finesse minutieuse et la grâce d’un Gérard Dow ou d’un Meissonnier, la grande dame, la bourgeoise,

la grisette , la courtisane; il orna de leurs figures détachées les scènes de sa grande comédie humaine , mais il laissa presque intact l’ensemble de cet univers féminin qui vit, qui se meut dans Paris. Plusieurs ont marché sur ses traces ; plusieurs ont consacré leur plume et leur pinceau à cet inépuisable sujet; mais ils ont tous senti de quelle difficulté serait une description complète, et combien le lecteur aurait droit d’exiger d'un livre qui lui annoncerait certaines femmes de Paris. C’est qu’en effet -ce sont là quatre mots bien simples, mais qui jouissent du singulier privilège de réveiller et d’exciter les imaginations d’un bout à l’autre de l’Europe. Au fond des obscures cités de la province, en Russie, en Angleterre, en Allemagne, partout, dès la première aurore de la jeunesse, l’idée de ces divinités inconnues se présente à l’esprit de tous, et les fait frissonner d’espérance ou de convoitise. Les uns créent à leur gré des fantômes enchanteurs , qu’ils parent de toutes les séductions, de toutes les beautés que rêva jamais l’imagination humaine : les autres se bornent à dévorer les romans, les comédies, où l’art de l’écrivain et du poète a cherché à faire revivre cette sirène, cet être unique au monde, qui se nomme ta femme de Paris.

Voulez vous la définir ? Autant vaudrait essayer de définir, de caractériser Paris luimême. Prenez tout ce qu’ont offert de plus extrême le vice et la vertu, ajoutez-yles ruses

les plus machiavéliques et les ingénuités les plus pastorales, l’esprit le plus fin et la naïveté la plus parfaite, le bon goût à sa suprême expression et le caprice poussé jusqu’au comble de la bizarrerie, vous aurez, non pas une idée, mais un des éléments du caractère de la Parisienne. Sa beauté n'est pas un type fixe, sujet a des lois d’esthétique qu'on puisse déterminer : c’est un composé de traits étrangers , de beautés particulières, qui se relèvent par les contrastes les plus inattendus et qui n’ont de commun que l’air de famille, air propre à la Parisienne, indéfinissable et insaisissable pour la plume comme pour le pinceau. Son visage, par exemple, ne présente habituellement ni la majesté des statues antiques, ni la correction des contours propre aux femmes du Nord , ni les provocantes irrégularités des filles du Midi : elle n’a pas

d’ordinaire l’œil bleu plein de langueur, la chevelure dorée, la carnation éclatante de l’Anglaise; elle laisse à l’Espagnole sa noire prunelle, à l’Italienne sa peau brunie par le soleil, et sa splendeur de Romaine alliée à quelque peu du sang des bacchantes grecques. Au lieu de cela, vous verrez parfois ces traits si distincts se succéder sur sa physionomie , essentiellement mobile et changeante. Son regard, toujours perçant, expressif, malicieux, sait, quand il le faut, imposer le respect, ou bien traverser le cœur , comme un rayon de feu ; son sourire , que dessinent d’ordinaire la grâce et la finesse , prend au besoin toutes les significations , et supplée au langage.

Où vous reconnaîtrez le mieux la Parisienne, c’est à sa toilette. Je défie toute femme, quel que soit son

La demoiselle de lioutique.

pays, quelle que soit l’époque où elle ait brillé, de porter comme elle le costume moderne, tel que la mode le fait et le défait à chaque instant. Une figure parisienne, seule, peut, sans ridicule, être encadrée de ce cône renversé, en carton couvert de soie ou en paille tressée, qui s’appelle chapeau. Un corps de Parisienne peut seul laisser deviner toutes ses perfections et dissimuler tous ses défauts sous les plis flottants des vêtements qui changent sans cesse, et qui passent d une impossibilité à une absurdité. Il y a une sorte de gageure entre celles qui font les modes et celles qui les adoptent : les unes s’ingénient à trouver les combinaisons les plus antipathiques avec les lois du beau et du goût, les autres semblent tout naturellement corriger ces combinaisons absurdes et en faire jaillir une grâce, une beauté nouvelle et impré-

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