CHAPITRE XLIV. — LES G RISETTES ET LES LURETTES
vue. Pour se convaincre du génie dépensé dans cette lutte entre la coquetterie des unes et les écarts d’imagination des autres, il faut avoir vu , avoir observé les caricatures vivantes qui peuplent la province et l’étranger.
Vous regardez une femme qui n’a pas vécu- sa vie entière à Paris, vous considérez son cachemire du meilleur fabricant , son chapeau , chef - d’œuvre de la plus habile modiste, sa robe taillée par la main de la meilleure ouvrière, et vous haussez les épaules. Ce n ’est pas sans raison, la pauvre femme a copié la gravure de modes, elle n’a pas créé ce qui manquait en elle pour s’assortir avec sa toilette. Aussi vous déplorez les erreurs et l’aveuglement du caprice féminin, qui combat ainsi sans cesse contre son propre intérêt. Vous jetez un regard d’admiration sur les costumes antiques, aux plis austères et majestueux ; vous contemplez encore une fois les habits pittoresques de quelques paysannes arriérées et vous venez à Paris avec une sainte horreur de ces débauches d’imagination qui guident la main des couturières et la toilette des dames.
Quelle surprise vous attend, dès votre première promenade sur le boulevard !
Ces modes si extravagantes, ces créations d’une fantaisie si bizarre, si étrangement originale, vous les retrouvez, mais transformées, mais devenues gracieuses, mais embellies, mais rendues inimitables, par un je ne sais quoi qui appartient en propre à la Parisienne de toutes les conditions. Ici, c’est une grisette, une fdle d’ouvrier, une demoiselle de boutique, vêtue sur le modèle de la grande dame, sauf la différence des étoffes; elle a
hasard. Le chapeau n’est qu’un tissu de paille sans beaucoup d’apprêt, la robe, qu’une pièce de cotonnade, le châle, qu’un carré d’étoffe imprimée; et tout cela forme pourtant un ensemble ravissant de grâce et de bon goût. Le regard brille et jette des éclairs sous ce modeste abat-jour ; la taille se balance mollement, la jupe Hotte d’une façon onduleuse et provoquante.
Le pied chaussé d’un mignon brodequin apparaît, à chaque pas, furtif, fin, cambré. A côté chemine une de ces femmes qui ont forcé la langue de s’enrichir d’un nouveau terme : une lorette. Nulle différence quant à la grâce de l’ensemble; mais, si vous l’examinez en détail, vous reconnaîtrez que ces deux femmes ne se ressemblent en réalité que par leur qualité commune de Parisiennes. L’œil, toujours aussi vif, a quelque chose d’effronté et le chapeau brillant, couvert de soie et de dentelles, surmonté de plumes, donne plus d’éclat au regard en l’obligeant à se diriger de côté. La taille se dessine avec plus de souplesse sous la molle ampleur du cachemire, et le frôlement sonore delà robe accompagne . chacune des ondulations que lui imprime la marche. C’est la beauté qui se montre au grand jour et qui réclame l’admiration, à côté de la beauté qui se cache, mais qui est bien aise d’être vue. Je ne parle pas ici de la bourgeoise, de la grande dame, pas plus que de la ceinture duiée, pas plus que de toute autre individualité; je me contente de citer les deux types voisins, mais non identiques, de la lorette et de la grisette. A chaque jour suffit sa peine, puisque j’ai voulu tenter? moi aussi, l’entrée de ce monde si vaste», je n’en par-
bien ce chapeau qui vous semblait si ridiculement i jeté en arrière et accroché au chignon , cette robe |
La lorette.
taillé en dépit des contours naturels du corps, ce fichu, non pas drapé, mais chiffonné et pendant au
n 0 courrai aujourd’hui qu’une partie. Plus tard, nous i. I retrouverons les nobles dames dans leurs hôtels ais-
tocratiques du faubourg Saint-Germain et du faubourg Saint-Honoré, et nous verrons çà et là des physiono¬
mies intermédiaires de bourgeoises, de dames de comptoir, d’ouvrières; en un mot, ce qui constitue
la partie honncte de la population féminine de Paris.
La grisette, race à demi éteinte, et la lorette, qui lui a succédé , ne remontent pas bien loin dans notre histoire. Jusqu’à la Révolution, le nom n’existait pas encore , et la chose elle-même , si elle existait , ne ressemblait pas à ce qu’elle est aujourd’hui. On le comprendra sans peine. En haut de l’échelle sociale, à la cour et chez les grands seigneurs, se trouvaient les courtisanes en titre, qui s’appelaient Pompadour ou du Barry ; puis les marquises et baronnes de hasard, qui peuplaient les hôtels et les petites maisons, qui tenaient les tables de jeu, et qui, vivant d’intrigues, de galanterie et de débauche , ont donné à la littérature le type de Manon Lescaut et de la maîtresse de Turcaret. En dessous de la caste noble, les familles de bourgeois et d’artisans, divisées en classes distinctes de rentiers , de commerçants et de travailleurs-jurés, ne pouvaient, par le fait même de leur séquestration réciproque, fournir un grand nombre de ces femmes dont l’existence ambiguë Hotte
entre la vertu et le vice. Quelquefois un caprice de roi ou de grand seigneur ravissait une fille à son père; mais cette maîtresse d’un jour, coupable involontaire, rentrait le plus souvent dans la vie commune, ou bien l’asile des couvents lui était ouvert pour expier sa beauté. La misère extrême qui régnait dans les rangs inférieurs de la société alimentait , comme toujours, la prostitution ; mais , en général, il n’y avait guère de position sociale intermédiaire entre cette femme, qu’on nomme la fille et l’honnête femme. C’est le Directoire qui donna naissance à la grisette : la lorette est venue au monde sous le gouvernement de Juillet.
Quand on parle de la grisette, il faut toujours se rappeler que l'on fait l’histoire du passé bien plus que du présent. Les chansons de Béranger et les poésies nouvelles de M. Alfred de Musset nous représentent en effet un type dont il ne reste plus que de rares échantillons. Où sont aujourd’hui Lisette et Mimi Pinson? Où sont ces excellentes tilles, si vaillantes contre
le travail et contre la misère, ayant toujours l’amour au cœur, le refrain joyeux à la bouche, et ce franc sourire qui creusait une jolie fossette au milieu de la joue ? Autant vaudrait demander, avec le vieux poète français, où sont les neiges d’antan? comme dit l’Odyssée du vieil étudiant :
Las ! il n’est pins, le vieux quartier Latin.
Heureux, et trois fois heureux, l’hôte émérite de la rue Saint-Jacques ou de la Montagne Sainte- Geneviève, qui a su trouver encore quelqu’un de ces phénix qui enchantaient la chambrette de l’étudiant de la Restauration! Alors la grisette était une bonne et digne ouvrière, qui peut-être avait encore des parents auxquels elle portait ses" faibles épargnes. Elle n’aspirait pas au luxe coûteux d’une robe de soie , d’un châle, d’un chapeau : simple et jolie par ellemême, elle ne comptait pour plaire que sur sa jeunesse, sa beauté, sa fraîcheur et son cœur d’or. Rarement elle consentait à faire ménage commun avec le
futur Hippocrate ou le Cicéron en herbe qu’elle avait distingué et accueilli ; elle voulait bien lui être chère, mais voilà tout. Rien de propret , de joli, de reluisant comme l’étroite chambre mansardée de la grisette des bons jours : avec deux chaises, une commode , une modeste couchette et quelques fleurs, elle savait la transformer en un vrai paradis. Pendant la semaine, l’étudiant et son amie travaillaient chacun de son côté: l’un ruminant le Code et le Digeste, ou scrutant , le scalpel en main , les merveilles de notre organisation intérieure : l’autre tirant l’aiguille , brodant, taillant pour des dames plus riches, mais non plus heureuses, les étoffes splendides, les dentelles de prix. Seulement, quand les cours étaient terminés, quand la journée de l’ouvrière était écoulée, tous les deux échangeaient un joyeux bonsoir, quelques paroles d’amour ou de médisance. Si, par hasard, les bons parents de province avaient envoyé quelque gratification ou quelque avance extraordinaire , le couple heureux se dirigeait vers un petit théâtre et finissait la nuit par un modeste souper.
C’étaient là les grandes réjouissances , les extra imprévus ; car le plaisir avait ses heures, de même que le travail.
On a décrit bien des fois , en effet , le dimanche de la grisette : on 1 a suivie , ainsi que son compagnon , dans leurs excursions aux alentours de Paris, pendant la belle saison, dans ces joyeuses parties à ânes de Montmorency, dans ces voyages aux diverses localités jouissant d’une renommée particulière, à la recherche de la matelote d’Asnières , des talmouses de .Saint- Denis , des pains d’épice et des mirlitons de Saint- Cloud. Je ne redirai donc point ces joyeux pèlerinages entremêlés de rires, de plaisanteries, d’accidents peu sérieux, de caresses, de bons mots; je ne peindrai pas do nouveau ces festins chez les traiteurs de la barrière , et ces entrées triomphales dans le vieux quartier Latin , après toute une journée de plaisirs. Il y aurait encore a décrire les divertissements du carnaval a cette époque , les mascarades combinées à l’avance, et présentant quelque chose de mieux et de plus pittoresque, à coup sûr, que ces tourbillons de
pierrots échevelés qui envahissent de nos jours l’Opéra et ses succursales. C’était le temps des imaginations cocasses , des travestissements excentriques et prodigieux : c’était aussi le temps des danses animées et gracieuses. Le cancan n’existait pas encore, du moins il était peu connu de la grisette, qui se donnait autant de plaisir et faisait dos pas tout aussi souples et agréables, bien qu’elle n’essayât pas d’imiter les contorsions et les gambades des sauvages dans la danse du scalp. A quoi bon s’étendre davantage sur une époque disparue , hélas ! sans laisser de traces ?
La grisette du pays Latin a commencé par perdre la plus précieuse de ses qualités, le désintéressement. Quelques vieux étudiants se souviennent aujourd'hui encore d’avoir vu leurs anciennes amoureuses, élevées pour un instant au faite des grandeurs, trôner dans d’élégants équipages, en compagnie des beaux du quartier Bréda et des enrichis de l’agiotage. Mimi Pinson, devenue une des reines éphémères du monde financier, a dédaigné ses anciennes amies et rivales, ses anciens adorateurs : elle a éclaboussé du haut de