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CHAPITRE LXIV

LES GR1SETTES ET LES LURETTES.

son briska les plébéiens de l'École de droit, avec lesquels jadis elle échangea tant de joyeux propos, tant de rieuses plaisanteries. Et le spectacle séduisant de cette splendeur d’un jour a tourné la tête aux compagnes de Mimi Pinson : toutes ont rêvé les triomphes du boulevard et du bois de Boulogne , les gloires de Longchamps et les avant-scènes des théâtres à la mode. L’ambition a pris la place de l’amour : les jolies filles se sont pro- ti diguées à ceux qui leur offraient de l’or et des équipages ; elles ont accepté les humiliations et l’insolence du monsieur qui paye, et elles ont perdu cette noblesse de sentiments , cette ingénuité charmante qui récompensait jadis la sincérité et la délicatesse de leur cœur. La jolie grisette est devenue lurette ;e t nous la retrouvons dans son nouvel empire de la montagne Bréda et de la Boule-Rouge. Quant à la grisette qui n’était qu’agréable, je rougis, et je n’ose dire quelle a été sa fin.

Qu’est-il arrivé? Les jeunes gens des écoles, aux sentiments délicats et élevés, ont offert leur amour à des créatures indignes d’eux : les passions du pays studieux, du vieux Latium, ont cessé d’être avouables et sont devenues des distractions furtives et honteuses. Quelques romanciers de talent ont essayé naguère de relever ces banales amours : ils ont voulu ressusciter les souvenirs éteints des anciennes intrigues avec les grisettes , de ces divertissements qui n’offensaient même pas la pudeur des parents , si peu qu’elle fût tolérante , et ils n’ont fait qu’un tableau de fantaisie. Aujourd’hui, c’est chez Flicoteaux ou chez Yiot, son digne héritier, qu’il faut chercher la compagne de l’étudiant; elle n’a plus de parents, plus de travail, plus d’argent honnêtement gagné; elle est à la merci, à la discrétion de son amant, devenu son maître. Vous la voyez tons les jours, mangeant à l’humble gargote , fumant et buvant de la bière après son repas, et partageant les vices, la misère et l’oisiveté de son camarade. Ce serait un chapitre curieux à ajouter à la description de notre société parisienne, que la vie de ces infortunées, qui ne subsistent qu’au jour le jour, pendant toute la durée des vacances, et qui, pour satisfaire leur appétit avec les aliments falsifiés de toute sorte que débitent les traiteurs du quartier, pour être assurées d’un domicile et des premières nécessités de la vie, sont réduites à compter sur l’arrivée d’une bonne fournée de pigeonneaux. Quelques-unes , après avoir passé plusieurs années à dresser les nouveaux arrivants , parviennent , par un excès de bonheur, à sortir de cette position précaire, et à rentrer, grâce à une bonne fortune imprévue , dans le sentier de la vie honnête et laborieuse. Mais la plupart tombent de degré en degré à cette position, la plus infime et la plus honteuse de ^ celles qui attendent les femmes sans pudeur, et finissent leur carrière sur un grabat d hôpital , ou dans la loge de portier d'une maison suspecte.

En général, l’étudiant renonce à ces amours faciles dès la fin de la première, ou , au plus tard, dès la seconde année de son séjour à Paris. Cette première année de stage comprend les filles que l’on appelle demoiselle au numéro , et qui se rencontrent principalement au Prado , chez Buliier , ou encore au bal des Acacias. Les demoiselles au numéro sont celles qui s’attachent à un hôtel meublé, qui vivent dans une mansarde de ces horribles maisons oü vient s’entasser la jeunesse studieuse de toute la France, et qui par¬

tagent à l’amiable les divers appartements dont elles se composent. Celle-ci est attitrée aux numéros impairs , celle-là aux numéros pairs : l’une ne quitte pas le premier étage , l’autre ne s’élève jamais audessus du second ou du troisième. Il y aurait entre elles des luttes acharnées et terribles, en cas d'usur-

Üne noce,

pation : on croirait, voir une nouvelle édition de la guerre de Troie, avec celte différence seulement que l’objet en litige serait, non pas une Hélène quelconque, mais un nouveau tout fraîchement débarqué par le chemin de fer, et dont on supposerait le gousset bien garni, grâce à la prévoyance maternelle. La belle qui

La demoiselle an numéro.

a opéré la conquête de son nouveau le conduit triomphalement dans quelqu’un des lieux de délices que je viens de citer, et le forme aux secrets de la danse pittoresque , sous la surveillance et sous la garantie de monsieur le garde municipal de service. Après la danse viennent les rafraîchissements : l’occasion est excellente pour goûter à quelqu’une de ces

consommations luxueuses qui sont si peu connues de l’autre côté de la Seine : aujourd’hui, c’est le jour du bischof, du punch, des glaces; demain, hélas! et jours suivants , il faudra se contenter de la bière à cinq sous la chope. C’est encore la première maîtresse qui apprend à son élève les divers jeux en usage pour dépenser agréablement au café la pension paternelle; elle lui montre l’art difficile du bloc et du carembolage, l’initie aux mystérieuses combinaisons du jeu de dominos et lui enseigne au besoin comment il faut s’y prendre pour donner aux pipes de terre blanche cette couleur d’ébène qui les fait tant apprécier des vrais amateurs.

Les jours de grandes fêtes, pendant la première année, prennent le nom caractéristique de noces. Il est bien difficile de donner une idée exacte d’une noce, sans risquer des expressions un peu hasardeuses, et sans réveiller des images qui ne sont pas précisément dignes de figurer dans les tableaux de l’Albane et dans le Tableau de Paris. Il me suffira de dire que, lorsqu’il se présente quelqu’une de ces occasions exceptionnelles de la vie de l'École, par exemple, un succès à l’examen, un départ, une arrivée, ou seulement un coup de fortune inespéré, la noce est proclamée. Chacun calcule ses moyens et ses ressources : l’un met à la disposition des noceurs sa chambre, la plus vaste et la moins meublée (article de rigueur); l'autre s’annonce comme possesseur d’une belle collection de pipes de toute taille et de toute nuance : celui-ci connaît bon nombres d’aimables personnes très-disposées à se réjouir; celui-là ne possède rien autre chose que sa bonne humeur, son esprit et son expérience. Enfin, le jour attendu arrive : on fait monter du punch en abondance, du tabac à profusion, et la soirée commence par les chants, les rires, les embrassades, pour se terminer au milieu du plus profond désordre, de l’ivresse, et d’un nuage de fumée qui encadre cet immense et informe chaos. Le lendemain d'une noce est un jour d'inertie totale: les malheureux pigeonnaux, épuisés de l’excès même de leurs bachiques divertissements, gisent jusqu’au soir sur leur lit ou sur le parquet où ils sont lourdement retombés; les femmes, plus énergiques et plus culottées (l’expression est technique), peuvent renouveler plusieurs fois dans une semaine ces orgies dégoûtantes : on en cite, et ce sont les héroïnes du genre, qui peuvent résister à trois nuits passées consécutivement de la sorte.

Il me reste peu de chose à dire sur ce premier acte de la vie de l’étudiant à Paris. Le bal champêtre, la promenade , les longues stations au café et le cours complet d’éducation morale, ce sont les seules parties de son existence qu’il passe de moitié avec sa compagne. Celle-ci n'a rien à faire aux cours de droit, aux affaires d’honneur et aux autres épisodes plus honorables de cette existence. On a vu de ces malheureux se rendre esclaves de pareilles créatures, leur céder en tout, leur jurer une fidélité éternelle, leur promettre mariage, et entretenir même avec elles, pendant les vacances, sous les yeux de leurs parents, une ardente correspondance, dont la belle se faisait des papillotes. Heureux alors les parents qui commettent des indiscrétions et surveillent les lettres que leur fils écrit à des adresses suspectes ! Ils peuvent encore l’arrêter sur le penchant de l’abîme, en l’envoyant terminer ses études dans une faculté de province. Sans cette précaution, on ne se doute pas du danger que court l’inconsidéréjeune homme. Peut-

être cessera-t-il de prendre des inscriptions et deviendra-t-il un de ces éternels première année, qui passent leur vie dans les plus crapuleuses orgies , qui aident leurs viles maîtresses dans la démoralisation des nouveaux venus, et qui finissent par orner les bancs de la police correctionnelle , ou par recruter la police de mouchards et d'espions.

Après les épreuves qui terminent cette entrée en matières, après le retour des vacances, l’étudiant se trouve d’ordinaire déniaisé : il apprécie à leur valeur ses conquêtes, et se décide enfin à aborder franchement l’étude et le travail. La grisette émérite (je me sers de ce terme, faute d’un autre plus convenable) n’a rien à faire avec lui : il se borne, aux approches du carnaval, à renouer quelque vieille connaissance pour pouvoir conduire un pierrot chez Bullier ou au bal du Prado.

L’étudiant de troisième année renonce entièrement au pays Latin et à ses pompes : déjà expert dans la vie de Paris, il poursuit de ces déclarations passionnées les jeunes modistes, les demoiselles de comptoir, les ouvrières qui sortent de leurs ateliers, et même il s’aventure jusqu’à offrir un aperçu de l’état de son cœur à mesdames les actrices de Bobino. Bobino est le théâtre de prédilection de l’étudiant de troisième année : c’est là qu’il conduit la jeune fille dont il a su faire la conquête, par une raison fort simple, la raison d économie. Jadis, dans les jours d’opulence, il pénétrait dans les solitudes de POdéon, ou se risquait à conduire sa belle amie aux théâtres du boulevard. D’ailleurs, à présent qu’il touche au moment d’entrer dans une carrière sérieuse, il traite fort légèrement tout ce qui ne se rapporte pas au diplôme : l’ouvrière est pour lui la compagnie la pl us agréable, car elle travaille du matin jusqu’au soir, car elle est sobre, elle \it de peu et se contente, le dimanche, d'un extra modeste, qui ne contenterait pas la faim journalière de l’étudiante de première année. Pauvres ouvrières! on les traite comme mériteraient d’être traitées les filles qui ont succédé à Mimi Pinson : elles seraient dignes des égards qu’on ne refusait pas jadis à la grisette, et leurs amants, blasés et dégoûtés de la vie facile d’autrefois, ne les considèrent que du haut de leur dédain.

L’histoire de la grisette n’aurait pas de conclusion si je négligeais de jeter un regard dans les régions inférieures de la société parisienne, si je craignais de parler d un sujet scabreux, bien propre à effrayer le lecteur aussi bien que 1 auteur. G est dans la caste Am ceintures dorées que se retrouvent les déesses déchues du pays Latin. Nous avons déjà rencontré, à la préfecture de police, ces créatures souvent plus malheureuses que coupables : il faut bien, pour en finir avec elles, que nous en disions ici un mot encore.

L antiquité , qui poussa le culte de la matière jusqu a la négation presque absolue du principe spirituel, considérait la beauté plastique comme une émanation divine , et même , dans le texte des lois, le culte rendu à la beauté constituait la plus efficace des prières. Aucun déshonneur ne s’attachait à la condition de prêtresse de Vénus, et ce titre, dont on a fait une périphrase à peine honnête de nos jours, était presque aussi glorieux que celui de Vestale. Dans l'état de séquestration où se trouvaient les femmes grecques et romaines, la courtisane , belle, élégante, instruite, spirituelle, faisait le charme de toutes les réunions. Je ne répéterai pas ici les anecdotes si connues sur Aspasie, sur Phryné, sur Lais et sur leurs pareilles, qu’il a été pendant quelque temps de mode d’é¬

voquer du tombeau pour les faire revivre sur notre première scène. C’est dans la classe des courtisanes que les poètes érotiques de l’antiquité choisissaient les maîtresses qu'ils ont immortalisées : Cynthie, Lesbie, Délie ont dû autant à Catulle, à Tibulle, à Properce, qù’ Achille, qu’Énée à Homère et à Virgile. Le théâtre latin ne représente autre chose que des jeunes tilles, achetées ou ravies à de pauvres parents, et élevées avec soin pour remplir dignement la place qui leur était réservée dans la haute société ; elles étaient l’objet d’un commerce parfaitement avoué, parfaitement honorable ; les îles de la mer Égée, Corinthe , la Syrie, exportaient les plus belles et les plus renommées. •

Le lupanar antique, avec ses infinies variétés , me fournirait des teintes moins adoucies, et l’on me dispensera de suivre les courtisanes vulgaires, aux voiles transparents , dans leurs équivoques promena¬

Misère dorée.

des ; elles se distinguaient par un rameau de myrte qu’elles portaient à la bouche. Aujourd’hui ces promenades sont réglementées par la police.

En France, et surtout à Paris, les héritières des meretrices latines ou grecques sont considérées par tout le monde comme un fléau, mais un fléau nécessaire. Leur position exceptionnelle les met directement sous la surveillance de la police, et les assimile à la population d’hommes dangereux et suspects qui se réunit au sein des grandes capitales. Ces malheureuses, obligées à subir toutes les précautions d’une quarantaine sanitaire qui dure de longues années, ne peuvent conquérir la liberté que par une rupture de ban qui les replonge inévitablement dans l’indigence. Quelles soient seules , ou qu’elles servent d’esclaves a des êtres encore plus méprisables qu’elles, il leur faut sans cesse plier sous un joug de fer, qui leur rend chaque jour plus difficile un retour à la vertu. Quelque mépris, bien légitime d’ailleurs, que toute honnête femme, que tout homme de cœur doivent

concevoir pour des créatures, si ravalées , l’observateur attentif qui connaît à fond leur misère ne peut s’empêcher d’éprouver quelques sentiments de compassion. Si un grand nombre d’entre elles ne sont tombées dans cet abîme qu’après avoir franchi tous les degrés intermédiaires, qu’après avoir servi de longues années à démoraliser la jeunesse par leurs leçons et leurs exemples, combien aussi sont les victimes d’une première faute, de l’ignorance, et malheureusement aussi de la faim ! Trop souvent il arrive qu’une jeune fille sans expérience vient à Paris pour chercher une condition : malheur à elle si elle s’adresse à quelqu une de ces maisons qui, sous l’apparence honnête d’un bureau de placement , recèlent quelque pourvoyeur de ce monstre insatiable qu’on nomme la débauche. Elle est vendue à un misérable, qui la repousse et 1 oublie après l’avoir souillée et perdue : elle tombe avec d’autant plus de vitesse quelle est plus naïve et plus innocente, et ne tarde pas a atteindre les extrêmes limites du déshonneur.

Alors commence pour elle une carrière que^ 1 on ne peut envisager sans horreur et sans dégoût. Enfermée dans une maison infâme, dans une sorte de caverne où ne pénètre qu’un jour douteux, grâce aux précautions de la police, elle cesse d’avoir une volonté, une personnalité : elle devient une chose, la chose de celle à qui elle s’est livrée coi ps et ame, la chose de toute une vile populace de débauchés auxquels elle appartient. Plus de souci pour elle que de manger et de boire avec excès, afin de noyer dans les liqueurs fortes ce fini peut lui rester d’idées et de sentiments ; plus d’incidents que les visites auxquelles elle est contrainte, ou bien encore les infractions a quelque règlement, et les mois de prison passés à Saint-Lazare. Puis, si la maladie n’a pas entièrement dévoré ses forces avant la fin de sa jeunesse, si elle a pu soustraire quelque argent à la rapacité de sa maîtresse, si enfin elle a tout le bonheur imaginable, il lui sera donné de devenir corruptrice à son tour, d’attirer <i son tour dans la boue les jeunes filles ignorantes que le hasard jettera sur ses pas. Et observez que j’indique la chance la plus heureuse : sur dix de ces infortunées, la moitié meurt des suites inévitables de sa position, et le reste finit lentement au sein d’une \ îeillesse misérable et méprisée, la hotte du chiffonnier sur le dos, ou bien dans les rangs de ces pauvres diables que la charité municipale enrôle pour balayer les immondices de la voie publique.

Celles qui ont conservé leur indépendance, et qui possèdent un chez soi, l’objet de la convoitise de leurs compagnes, ont à redouter un autre fléau : les amants qui s’imposent à elles par la force physique, et les contraignent à leur abandonner leur honteux salaire, ou bien encore à devenir recéleuses et à partager leurs crimes et leur châtiment. Le cœur se soulève à remuer toute cette boue; et cependant je n’ai osé donner aucun détail d’intérieur, aucun trait caractéristique de 1 existence de ces parias, volontaires ou involontaires, qui vivent en dehors de notre société. Ce n’est pas qu une pareille vie manque d’originalité et de pittoresque ; ce n’est pas qu’il n’y eût à tracer des peintures aussi intéressantes que variées de cette immoralité aux mille aspects, aux mille phases, aux mille métamorphoses. 11 y a, pour l’homme assez sûr de lui-même, des études curieuses à faire sur ce sujet fécond . qu il pénètre, s il en a le courage, dans les bouges infects où grouille la population infime des escrocs, des voleurs et de leurs ignobles maîtresses, il y

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