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CHAPITRE XL1V.— LES GRISETTES ET LES LORETTES

femme titrée doit venir en cachette, déposer chez elle ses parures, ses diamants, ses dentelles précieuses pour avoir quelque argent, en se contentant à l’avenir de faux brillants et de dentelles en imitation. Cette familiarité lui permet aussi de saisir les moments les plus propres pour faire tomber dans le piège une domestique sans place, pour attirer à elle une jeune innocente, pour rançonner une épouse imprudente qui s’est compromise çhe? elle. Elle a ses entrées dans toutes les antichainbres, et dans un grand nombre de boudoirs, et e}le en profite pour nouer bien des intrigues, pour servir d'intermédiaire à bien des négociations épineuses, mais peq honorables. Ce n’est pas là le seul commerce caché qu’elle joint à son trafic de bric a brac de débris de toilettes, de ruines de ménages, de vestiges, d’ameublements. L’usure, et une autre industrie qui n’a de nom honnête dans aucune langue, telles sont les sources de ses revenus, avec les largesses de ses obligés des deux sexes. Elle exploite l'imprévoyance de la femme galante et la détresse passagère de la grande dame, les fautes et les négligences de la fille de service et la misère réelle de la provinciale sans appui. Elle s’enrichit triplement par les bénéfices de la prostitution, par les intérêts énormes qu’elle exige, par la vente des nantissements qu’elle a pris au dixième de leur valeur. Puis, au bout de quelques années de celte lucrative profession, elle se retire dans quelque villa élégante à Passy ou à ViJle-d’Avray. Elle n’a garde de manquer aux offices divins, distribue les plus grosses aumônes et donne le plus beau pain bénit de la paroisse. Qp en a vu qui recevaient de brillantes sociétés, sinon toujours des sociétés bien choisies, et qui étalaient insolemment le produit de leurs rapines aux yeux des visiteurs ébafjis. On en cite même une des plus fameuses, qui, après avoir embrassé la vie bourgeoise, jeune encore, parvint à épouser un ancien officier décoré, et dota ses deux filles d’une manière splendide.

Je sors enfin de ces bas-fonds de la société, et je m’écrie : Terre! terre! avec joie, quoiqu'il me reste à parler des lorettes, c’està-dire à traiter un sujet qui demande, lui aussi, quelques précautions.

La lorette, que signifie cette expression , si neuve dans notre langue? « Ouvrez tous les dictionnaires, dit M. Théophile Gautier; les bons et les mauvais, celui de l’Académie, celui de Resjaul, celui de Boiste , celui de Wajlly , voire celui de Napoléon Landais, à la leüre L, parcourez de haut en bas leurs colonnes , et vous p’y trouverez pas le vocable Lorette. » Puisque les Répertoires officiels et demi-officje)s de mots dont se compose le français se refusent à nous donner l’explication ej l’étymologie de ce terme , il nous faut faire ici un peu d’histoire et de linguistique parisiennes.

En jetant les yeux sur une carte de Paris, levée à une date récente, on remarque, entre jes boulevards élégants et le mur d’enceinte de la ville , un quartier dont la physionomie paraît tout d’abord régulière et ordonnée d’après un plan tracé à l'avance. Les rues sont droites, et portent des noms retentissants : rue de Vintimille , rue de Laval, rue de Bréda , rue de Londres, de Berlin, d’Amsterdam. Vous avez la fantaisie de vous epqqérjr des antiquités de ce quartier, et vous apprenez que sa naissance remonte à quelques années à peine : autrefois se trouvaient ]à le village des Porcherons, les terrains vagues de la Grange-Batelière : c’était un emplacement peu habité, oii les maraîchers alternaient avec les chantiers de bois. Sous le règne de Louis-Philippe , et au plus fort moment de cette épidémie de Limousins qui envahit la capitale de la France et la couvrit de moellons et de pierres de taille, une ville tout entière s’y éleva, régulière, tirée au cordeau, monotone et froide comme

paris, tvp. de fi RM in didot, 56, rue jacob. 20 C. par la poste.

trouvera de quoi exercer amplement son esprit d’observation et d’analyse. Il trouvera les barrières mal famées, avec leurs obscures guinguettes, leurs rogomistes équivoques, et leurs cabinets infects, dans lesquels le soldat ivre d’eau-de-vie rencontre des j}Qiiris monstrueuses, et perd avec elles son faible péppje, sa santé, son honneur même. 11 trouvera encore les établissements tolérés, de tous les étages, d’où s’envolent, à la tombée de la nuit, des essaims de bacchantes, dont le costume, décent par ordre, fait ressortir davantage l’effronterie et l’impudicité. Jadis, étincelantes de paillettes et de diamants fqux, elles infestaient, en toilette de bal, les galeries du Palais-Royal, et en interdisaient l’entrée à toute honnête femme : bannies aujourd’hui de ce lieu à peu près déserté (je cjiacun, elles ont envahi les boulevards. La morale publique a-t-elle gagné au change? Chacun peut, il est vrai, aller, sans crainte d’insulte, admirer les étalages des marchands du Palais-Royal : le jardin, autrefois si mal famé, est devenu vertueux à rendre jalouse la place du Marais elle-même ; et la mère y conduit sa fille, le père, son fils, sans redouter qu’une fâcheuse rencontre n’offense leur pudeur, ne leur révèle d’infâmes secrets, qu’ils ont pris tant de peine à leur dissimuler. Mais, en revanche, les ceintures dorées couvrent le boulevard et les principales rues qui y aboutissent. Partout, entre le débouché de la Chaussée-d’Antin et la rue d’Angoulême, on les voit circuler, l’œil lascif et aux aguets, la démarche provocante, le sourire stéréotypé sur les lèvres. Ici, sur le boulevard de G and, elles affectent les dehors d’une dame du grand moncje ou d’une lorette du haut ton; la soie, le velours, Ig pacheinire composent leur toilette : elles montrent une fine jambe, un pied élégamment chaussé ; elles vont, le chapeau en arrière, les cheveux lissés, la figure enluminée, au milieu des groupes d’agioteurs et de lions au repos ; cjles coudoient les femmes et les filles des agents de change, au bras même de leurs pères et de leurs maris. A la hauteur du Gymnase, et au sortir de ces rues obscures qui avoisinent ce théâtre honnête et décent, on les voit, mises plus simplement, circuler par troupes de trois ou quatre, s’abattre comme une volée d’oiseaux sur leur proie, et braver plus ouvertement que partoqj, ailleurs les convenances et l'honnêteté , autant par leurs gestes et leurs allure§ qqe par leurs parqles. Plus loin encorp, vous rppconlreriez quelques-unes de ces malheureuses qui appartiennent à une cjqsse ipférieufe de cette caste (léjà si inférieure eikmême. La palette n’a plus de couleurs pour peindre cette dégradation extrême au sein de la dégradation.

Et, puisqu’il faut vider le calice jusqu'à la lie, afin de n’avoir plus à y revenir, ajoutons quelques mots sur les filles qui se trouvent dans la position la plus élevée. Cellesci , grâce à leur beauté et aussi à des conditions favorables toutes particulières et dues au hasard seul, ne plongent pas aussi profondément dans j’abjectiqn et dans la honte.

! Elles ont eu même leurs jieaux jours, pendant les années de corruption éhontée qui succèdent d’ordinaire aux grandes commotions politiques. Les Phryqés du Directoire ne sont pas une race perdqe; on la retrouverait dans certaines maisons privilégiées et eu petit nombre, où plies vivent au milieu du luxe, de la bonne chère, où elles cultivent es arts, et dont la porte ne s’ouvre qu’à une opulente clientèle. On peut aussi en ren- Jcontrer quelques-unes dans les établissements J e jeu clandestins, qui sont quelquefois des cafés en enom, ou bien encore dans ces maisons mystérieuses, doubles issues, qui savent si bien garder les secrets u’on leur confie. Une race particulière de femmes Rient les clefs de ces maisons ; je veux parler des (marchandes à la toilette. Voilà sur notre chemin un (type des plus intéressants et des plus curieux , dont

15 Cent, la LIVRAISON. — 115* EX 116* tivr.

il a d’ailleurs été parlé dans cet ouvrage. La marchande à la toilette est pour son sexe, ce que le faiseur d’affaires, le grec et le valet de confiance, combinés ensemble, seraient pour le sexe masculin ; elle est à la fois prêteuse sur gages, proxénète, revendeuse et femme complaisante, dans le sens le

La marchande à la toilette.

plus étendu de ce mot. Après avoir passé uqg jeunesse orageuse, et avoir déployé assez dp rusp, d’énergie et de persévérance pour se majntenjr dans l’étroit sentier qui la séparait des dernières infamies, elle s’est réfugiée , possédant quelques avances, dans un commerce honnête en apparence; mais elle a conservé des relations occultes, une ex¬

Une enseigne du quartier Bréda.

périence profonde des vices et des erreurs du monde ; mais elle a appris la discrétion et la prudence dans ce rude combat de la vie. Par son intimité avec les femmes de service des plus grandes maisons , elle se tient au courant des secrets, des misères intimes, des mystères, impénétrables à tout autre, d’un monde qui lui est interdit. Elle sait d’avance à quel jour telle

Aux bureaux de l'Illustration, rue de Richelieu, 60.

Commencement Pt CE 11

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