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CHAPITRE XLIV. — LES G RISETTES ET LES LORETTES

les beaux quartiers de Londres. Une église, un bijou coquet, un boudoir de jolie femme servit de centre à ce quartier improvisé : on la mit sous l’invocation de Notre-Dame de Lorette , nom sous lequel la Vierge est honorée dans un grand nombre de localités du midi. La rue ouverte derrière l’Église prit son nom-, et se dirigea parallèlement à l’ancienne rue des Martyrs, qui bornait Paris de ce côté : la rue de Bréda et Neuve-Bréda donnèrent un surnom au quartier , devenu aussi célèbre sous le nom de quartier Bréda, que l’ont jamais été le quartier Feydeau ou le pays Latin. Pourtant il était de l’intérêt de leurs possesseurs que le quartier ne demeurât point désert. Alors ils consentirent à recevoir dans chaque maison, préalablement ornée d’un concierge , quelques-unes de ces vierges folles, actrices, grisettes dépaysées, femmes galantes dè toute sorte , qui escomptent joyeusement l’avenir en dépensant leur jeunesse avec le plus de gaieté possible. La seule condition qui leur fut imposée consistait à garnir leurs fenêtres de rideaux, afin de simuler la population qui manquait encore. Les pauvres filles

acceptèrent avec bonheur cette facilité de se loger à bas prix dans des appartements très-frais , trop frais même, et bravèrent l’injurieuse et énergique qualification <Y essuyeuscs de plâtres, que leur donnaient les propriétaires. L’appartement assaini , on leur donnait congé, et elles transportaient un peu plus loin, dans des bâtisses aussi fraîches que celles qu’elles avaient essuyées, le siège économique de leur résidence. 11 est à supposer qu’à force d’entendre cette réponse : « Rue Notre-Dame de Lorette, » faisant suite à la demande bien naturelle : « Où dois-je vous reconduire? » qui termine toute aventure de bal masqué, quelque homme d’esprit aura imaginé un hypallage hardi , et se sera mis à nommer loreltcs celles qui demeuraient dans le voisinage de la rue et de l’église de ce nom. Quel que soit l’auteur inconnu de cette qualification ingénieuse, elle doit sa popularité au crayon de Gavarni, qui a mis sur le bois la vie entière des lorettes, et à M. Roqueplan, qui l’imprima pour la première fois dans ses nouvelles à la main. Aujourd’hui, ces divers quartiers, complètement assainis et desséchés, se sont peuplés

de bourgeois, de négociants, d’entrepreneurs, de rentiers : les lorettes qui ont résisté à l’invasion se sont concentrées dans quelques rues transversales qui forment le noyau de l’ancienne Cythère de Bréda. Les autres ont planté leur tente vers l’ouest, aux alentours de la place d’Europe, et dans les maisons encore neuves qui avoisinent la barrière Blanche.

Après cette discussion suffisamment scientifique, nous avons à nous occuper d’une définition, puis d’une biographie tout entière. La lorette tient une si grande place, sinon dans l’existence de Paris, du moins dans la réputation de cette ville, qu’on est obligé de donner un certain développement à toutes les questions qui la concernent. Quelle est sa manière de vivre? Où prend-elle son origine? Quelles sont les modifications <pie sa vie a éprouvées? Avec quelles gens se trouve-t-elle en contact? Et enfin quel est le terme le plus ordinaire de sa carrière? Ce sont là tout autant de problèmes peu connus, dont la discussion et la solution formant une théorie complète de ce genre nouveau de l’espèce féminine. Le caractère

Réussite.

mires obtient d’ordinaire une préférence qu’il est fort aisé de s’expliquer.

Quelques personnes s’étonneront peut-être cependant de la grande faveur qu’obtiennent ces humbles employés de commerce auprès des lorettes qui voient, dit-on, la fleur des pois et des fèves : 1 élite et la crème de la société. En effet, le commis marchand n’a pas une réputation bien grande d’esprit et de gentillesse : plusieurs même, sous ce rapport, ne le mettent guère au-dessus de l’épicier ! infandurn! Et pourtant le zèle et le talent que déploie un commis pour vendre sa marchandise devraient faire mieux augurer de son éloquence auprès d’une belle.

En dépit de tous les avantages que lui donnent son adresse et son intelligence, le commis n’est pas, auprès de la lorette, cet Arthur si fortuné que l’on s’imagine; elle le garde parce qu’il plaît, et aussi parce qu’il lui est utile. 11 n’existe qu’une seule variété de l’espèce qui remplit à peu près l'idée qu’on se forme du genre tout entier. Cette variété, heureusement peu commune, se compose de gens que je

distinctif de la lorette, c’est son aversion, son antipathie profonde pour toute espèce de travail. Et n’allez pas croire que cette haine incurable de toutes les occupations qui conviennent aux femmes procède de son ignorance ou de sa maladresse : dans un cas de nécessité absolue , lorsqu’elle doit aller à un bal le soir et qu’elle n’a reçu que le matin une pièce de soie pour en faire une robe, je vous certifie que la besogne va vite. Alors elle en remontrerait , pour l’adresse , pour la célérité, pour le goût, à la meilleure ouvrière de Paris : en peu d’heures, la soie est taillée, cousue, ajustée, embellie de tous les affîquets nécessaires , et se trouve transformée en une robe magnifique. Il est vrai que je ne puis citer que ce cas exceptionnel d'activité. A part cela , comme le lis de l’Évangile, elle ne file ni ne travaille : elle compte sur la Providence pour subvenir à ses innombrables besoins, et, plutôt que de s’assurer une honorable indépendance en cherchant à utiliser son industrie, elle préfère courir la chance des aventures galantes et des amours à plusieurs fins.

Dieu laisse-t-il jamais ses enfants sans appui, sur-

Hl/ALm TIN

tout lorsque ses enfants ont une figure agréable et une vertu accommodante ?

Voici d’ailleurs le résumé de la journée d’une lorette, lorsqu’elle est à son apogée , c’est-à-dire quand elle possède un protecteur riche et généreux, doublé de quelques-uns de ces messieurs qu’on nomme les Arthurs , et sur lesquels elle ne perçoit que des contributions indirectes. Par parenthèse, je dois, à ce sujet, contribuer pour ma part à détruire le préjugé qui lait croire aux Arthurs amants de cœurs, et jouissant des bonnes grâces de la lorette sans bourse délier ; plusieurs croient même que c’est en retirant de leurs faveurs des bénéfices très-positifs. Cette classe d’hommes n’existe pas : un Arthur est d’ordinaire quelque obscur feuilletoniste sur lequel on compte pour avoir ses entrées a tel ou tel théâtre, un peintre que l’on soigne dans l’intention perfide de s’enrichir gratis d’un portrait et de quelques jolies toiles; plus souvent il appartient à la race estimable des commis dans les maisons de modes, et partage ses loisirs entre le canotage et l’adoration de la lorette. Le commis marchand de soieries ou de cache¬

Kaire connaissance.

désignerai par la périphrase un peu obscure, d ’ hommes aux camélias : c’est le corrélatif des dames aux camélias , dont il sera question tout à l’heure. Cette variété se compose de quelques messieurs, entre deux âges , toujours bien mis, vivant dans les meilleurs restaurants, fumant les cigares les plus chers et fréquentant les cafés du boulevard Italien. Leurs moyens d’existence sont très- problématiques; on ne voit entre leurs mains qu’un certain capital roulant, composé d’une vingtaine de napoléons, capital qui diminue chaque soir pour reprendre son niveau chaque matin. Avec cette somme, le camélia joue modérément, perd ou gagne sans qu’on puisse rien conjecturer d'équivoque dans son jeu, accepte, à titre de revanche, bien des parties coûteuses, et montre, en un mot, les dehors d’une personne comme il faut. Chacun se creuse la tête pour avoir le mot de l'énigme; il est bien simple pourtant. Ce monsieur exerce en grand l'honorable profession dont il était question tantôt, à l’article Ceintures dorées. Il a pour clientes des beautés sur le retour qui payent ses faveurs.

Revenant à la journée de la lorette, dans ses beaux moments, je la surprends au lever. D'abord il n'est jamais jour avant dix heures, au plus tôt; et les deux ou trois heures qui suivent eèilë du lever sont consacrées aux minutieux détails d’une toilette complète comme les PàHsieiines seules savent en faire : le bain, les paHums, les Ilots d’écume répandus par des savons onctueux, la pâte d’amandes, les essences, rien n’est épargné. Après cette première métamorphose , qui, le plus souvent, est précédée d’un inodeste repas composé de café à la crème ou de chocdlat, viennent les visites. Remarquez bien ceci, qûe la lorette reçoive un ami ou un adorateur, un Arthur ou un monsieur, elle n’est jamais assise : étendue sur un divan, accroupie sur des carreaux, rëiiversée dans une peau de tigre, elle affecte les posttires les plus

Un homme aux camélias.

excentriques et présente les raccourcis les plus étranges, les pliis propres à faire le désespoir d’un peintre

qui n’a pas la science de Tintoret et le chic de Gavarni. Les bouquets, les billets parfumés, les invitations, les coupons de loges, qui se succèdent, sont autant d’agréables intermèdes dans cette comédie à tiroirs qui s'appelle la conversation d’une lorette et de sa société. On se doute bien un peu des fusées de bons mots qui se croisent , des feux d’artifice qui étincellent, des éclairs qui brillent au milieu de ce pot-pourri d’anecdotes, de commérages, de grosses médisances, de gravelures, de saillies, de réflexions sentimentales et autres; mais je pense qu’on a prêté à ces femmes plus de finesse et d’esprit qu’elles n’en ont réellement.

Personne mieux qu’elles ne sait s’identifier avec les visiteurs, parler leur langue, briller jde leurs qualités ; et comme la lorette voit à la fois des gens de toute sorte, sa conversation se distingue par les caractères les plus antipathiques et les contrastes les plus inattendus. Elle est émaillée assez habituellement de termes empruntés aux ateliers d’artistes, dont la langue est si pittoresque et si heureusement métaphorique; elle se relève çà et là des épices de haut goût de l’argot des bagnes, dont bon nombre de romans ont répandu la connaissance ; et tous ces ornements sont brodés sur un fond commun de frivolité, de papillotage et d’antithèses pétillantes qui constitue le dialogue parisien dans sà vivacité et son éclat. Ajoutons qu’un des grailds Secrets de la lorette pour paraître spirituelle et jtbtir jeter de la poudre aux yeux, c’est de risquer, parfois avec bonheur, les propos lestes, aussi peu gaèés qüë possible; elle dit, avec des jupons, les choses qu’on ne dit d’habitude que quand on porte des culottes : voilà son grand mérité.

A table, la lorette, sauf son costume brillant de goût et de richesse, ne se distingue que fort peu des convives mâles, qui sont chargés de solder l’addition finale. Elle les défie tous, leur tient tête à tous pour boité dii vin de Champagne dans des verres au ventre

Le bain.

Une ancienne.

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