CHAPITRE XUV. — LES GRISETTES ET LES LORETTES
démesurément creux, pour absorber les liqueurs fortes qui servent de coup du milieu ou qui couronnent le dessert. Nul ne l’égale dans la connaissance de divers crus, dans l’art de constater les dates de tel ou tel vin. Nul ne sait mieux qu’elle apprécier les primeurs d’après leur rareté ; évaluer à son juste prix le filet de chevreuil, le suprême de volailles de bruyères, la dinde amplement truffée, et, au besoin, la nageoire de requin ou le nid d'hirondelles de mer, ce nec plus ullrà de la cuisine... chinoise. Seulement, si vous lui laissez faire la carte, vous êtes prévenu qu’elle ne consultera sur le livre du restaurateur que la colonne des prix, et qu’elle ne choisira que les objets les plus chers, fussent-ils introuvables , immangeables, impossibles à assortir. J’ai vu de ces festins se terminer par la demande d’une botte de radis et d’un quart de beurre, ou bien d’une portion de bœuf bouilli !...
Après le dîner, le cigare : c’est la lorette qui a inventé les perfectionnements en usage dans un certain monde pour fumer urt régallà ou un nanatellas. Ne trouvant pas sans doute la fumée assez âcre en traversant la bouche ou même le nez, elle l’a aromatisée au moyen de je ne sais quelle plante, et maintenant elle aspiré une fumée qui combine les senteurs du tâbac, du salpêtre et du benjoin.
La soirée qui se prolonge fort dvant dans la nuit est pour une lofeue le moment, le plus heureux de la vie: c’est celui où elle va pleurer à la Gaieté, et jeter des fleurs à la Demie aux Camélias. Plus soilvent encore la Maison Dorée, aux somptueux réduits, sert de théâtre à ses réjouissances noc- I joyeux convives, elle improvise chez elle Un bal, une tUrhes ; ou bien, avec quelques amies et quelques 1 collation, des tables de jeux de la musique, tous les
Un Arthur de magasin.
doit à bution
une
les
éléments d’une réception dans le genre du grand monde. Seulement, chez la lorette, les messieurs et les dames fument, fient, dansent, chantent, font assaut de plaisanteries avec toute la liberté, tout le sans gêne qui peut s'allier avec une certaine tenue : la soirée est fort amusante et passe Vite. Je ne puis pas dire qu’il en soit ainsi dans les salons aristocratiques.
L’appartement de la lorette, toujours en supposant celle-ci dans les meilleures conditions, présente le contraste le plus singulier de la prodigalité et de l’insouciance, du luxe et de l’incurie. Sous des meubles splendides, mais non assortis, vous verrez une savate éculée, un bas qui fut blanc, un torchon dont vous devinez le récent usage. Dans un angle se trouve une encoignure délicieusement fouillée, incrustée de nacre ou de métal , chargée de potiches, de chinoiseries, de porcelaines brillantes, et, comme pendant, une armoire de bois blanc simulant l’acajou, une table boiteuse, un guéridon chancelant sur sa base. 11 suffit d’un coup d’œil pour reconnaître , à travers l’opulence d’âujbllrd’hui la gêne d’hier et pour pressentir la détresse de demain. Il arrive pourtant que ces moments de fortune se prolongent sans interruption pendant des années : la lorette arrive alors à une sorte de célébrité, et ses longs succès passés sont pour elle une garantie de ses succès à venir. Les adorateurs se pressent à sa suite, étalant leurs portefeuilles gonflés de billets de banque et de bons du trésor; elle reçoit chaque jour des bouquets enlacés ctë bracelets en pierres fines, des parures magnifiques servant de sauf-condemandè d'audience ; elle met à contrichoses rares et précieitseS de tbtite sorte.
Les visiteurs.
Le valet de errur.
et en prélève la dime pour parer sa demeure. rl ableaux de Meissônnier, porcelaines de Sèvres, statuettes de Saxe, bijoux de chez Atieoc, meubles de Boule, meubles de Talian, nécessaires, toilettes, tout afflue chez elle, envahit sa demeure , et monte comme un flot de richesses, de frivolités, de splendeurs. Heureux le petit nombre d élus que cette reine de la mode admet dans son intimité ! Heureux surtout ceux à qui elle accorde un peu plus que de banales faveurs ! Quand la lorette arrive à ce faite sublime de gloire et de prospérité, elle change de nom et s’appelle Dame aux Camélias. Chacun sait que ce nom est celui d’une pièce dont le succès ne semble pas près de finir au moment où nous écrivons : il restera, car il désigne dans le genre une variété intéressante et non encore dénommée.
Hélas! pourquoi faut-il que la misère aux doigts crochus et aux dents longues vienne si souvent tourmenter ces pauvres filles, qui ne demanderaient pas mieux que de n’y songer jamais, et de vivre au jour
le jour, sous le soleil du bon Dieu, ou plutôt sous le soleil hydrogène des cafés et des théâtres ! Elles qui ne demandent à être attachées à la vie que par des liens de fleurs, à ne la voir qu’à travers le prisme de la jeunesse et de l’opulence, elles qui ne veulent être fidèles qu’au plaisir, pourquoi faut -il qu’elles subissent aussi les tristes réalités de la vie? Pourquoi faut-il qu'il arrive des semaines, des mois entiers pendant lesquels le protecteur s’éclipse et l’Arthur manque sur la place ? Alors vous les voyez, ces oiseaux, joyeux naguère, aujourd’hui déplumés, s’abattre le matin, de bonne heure, dans la rue; vous voyez la lorette, un pied nu, un pied chaussé, et Dieu sait comme ! d un bas en spirale et d’un brodequin avachi, avec une robe de soie mal agrafée sur la taille, sans corset, les cheveux en désordre, venir acheter pour quelques centimes de lait, dans lequel elle émiettera un petit pain. Songez (pie ce sera là peut-être son unique repas, si le ciel ne lui envoie pas la bonne fortune de quelque invitation, si elle ne parvient a intercepter au passage quel¬
que plat apporté du dehors à un locataire plus heureux. J’en ai vu d’assez malheureuses pour se mettre en chasse à la poursuite d’un dîner dont elles étaient privées; le gîte de ce gibier si recherché est d’ordinaire au passage Jouffroy. «Tiens! ma chère amie, comme ils remuent, les râteliers étalés par ce dentiste ! Que peuvent donc avoir ces mâchoires, pour mâchonner à vide de la sorte. » Elles ont faim ! sans doute, répond la chère amie. A ce mot, prononcé avec le ton convaincu que donne l’inanité d’un estomac demeuré à jeun depuis vingt- quatre heures, deux nouveaux débarqués de province se retournent . Ils contemplent avec embarras les deux lorettes, toujours superbement mises (car elles meurent à l’hôpital en robe de velours). Enfin, le plus téméraire se hasarde à dire : « Pardon, mesdames! serions-nous assez heureux pour obtenir la faveur de vous offrir à dîner?
— Mais, monsieur, Phémie et moi n’avons pas l’honneur de vous connaître. Qu’en penses-tu, Phémie?
— Moi! mais si nous acceptions... Ces messieurs
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La baisse
La hausse
me paraissent fort bien, et, d’ailleurs, M. le comte de X., ton cousin, nous fait défaut. » Enhardi de cet assentiment, le jeune homme propose, avec un nouvel embarras, d’entrer dans un restaurant, au fond de la galerie, à 2 francs par tête. « Ah ! fi ! l’horreur ! s écrie Phémie à cette proposition: dîner à quarante sous ! je ne vais que chez Douix, moi. — Mais, madame, nous prendrons des... huîtres,» balbutie l’infortuné amphytrion. « Eh bien ! va pour des huîtres ! cela nous changera... Tiens: ça doit être drôle de dîner à quarante sous ! » Ce dernier trait me semble le sublime du genre. A la suite de ces infortunes longtemps prolongées, quand la lorette se trouve tout à fait à la côte, suivant un terme du cru, elle abandonne un beau jour ses meubles et son logement, en oubliant de payer le trimestre échu, et demande 1 hospitalité a quelque amie plus heureuse : si, par hasard, elle possède une robe de rechange, elle I emporte sur elle ; on en a vu qui déménageaient ainsi quatre ou cinq robes superposées. Quant au linge et aux objets de toilette qui ne se voient pas, la provision
n’est jamais fort considérable. Deux chemises et un pareil nombre de jupons, voilà un trousseau tort gentil pour elle : la chose importante, c’est le corset avec ses mensonges, la robe, le chapeau, le châle ou la mantille, et, ne les oublions pas, les brodequins.
Le quartier de Notre-Dame de Lorette n’est pas le seul habité par les philanthropes à gages. Les rues de Grainmont, du Helder, Saint-Lazare et de la Chaussée-d’Antin, ainsi que le faubourg du Roule, ont aussi une réputation (pii n’a rien d’usurpé; mais l’aflêction y est cotée à un taux plus élevé ; et, pour obtenir des succès dans ces régions , il faut en avoir en même temps à la Bourse , ou commencer à jouir des bénéfices du testament d’un oncle mort en vous bénissant et en vous laissant toute sa fortune.
Cette nouvelle et glorieuse subdivision se compose des femmes qui vous aiment :
Rue de Grammont, pour trois cents francs par mois, les gants et les fleurs ;
Rue du Helder, pour quatre cents francs par mois et un groom ;
Rues Saint-Lazare et de la Ghaussée-d’Antin, pour cinq cents francs par mois et une voiture avec cheval.
Quant au faubourg du Roule , on y exige un duc ou un comte, ajoutant à ses titres une pension de deux mille francs par mois, un pavillon dans un hôtel, deux voitures, un cuisinier, un chasseur et deux chevaux.
Ce sont là les maîtresses blasonnées, celles aux manières aristocratiques et hautaines, qui écrasent du poids de leur profond dédain toutes leurs collègues, surtout celles qui ont la duperie de vous aimer plus pour vous que pour votre argent.
Malgré ce luxe éphémère, mais largement lucratif, la lorette ne sait que bien rarement se mettre en garde contre la misère pour ses vieux jours; car, quelle que soit sa fortune, elle ne sait pas faire d’économies; elle ne se montre pas toujours fidèle envers ses amants de cœur, mais elle ne se fait aucun scrupule de tromper, de berner, de ridiculiser de toutes les manières le protecteur à crâne beurre frais, à gilet blanc, qui pourvoit à ses dépenses. Que ce protecteur jouisse de dix ou douze lustres accomplis, ou