PARIS. TYP. DE FIEM1N DIDOT, 56, RUE JACOB
une population démocratique de baigneurs et de nageurs: ils sont le théâtre des plus belles prouesses de la natation, des plus belles coupes, des têtes les plus savantes. Mais le véritable bain à quai' sous, celui où se conservent les traditions les plus anciennes, c’est l’établissement voisin des quartiers industriels, au
débouché des rues Saint-Antoine, Saint-Martin, Saint- Denis; ce sont ces constructions noires et enfumées que l’on peut voir au confluent du canal et aux approches des ponts qui relient la Cité au continent parisien.
Et d’abord, la dénomination de bains à quai' sous est d’une certaine importance, au point de vue des
mœurs locales ; sans doute le Parisien professe un grand respect et une profonde vénération pour le système décimal, mais néanmoins il n’a pu se décider encore à en faire l'application dans ce cas, et à renoncer au vieux langage. Les bains à quatre sous, puisqu’il faut leur conserver ce nom. consistent, à l’extérieur, en un assemblage de planches mal jointes, re¬
couvertes de grosse toile et ornées d’inscriptions qui indiquent le peu d’expérience de leurs auteurs dans l’art du peintre d’enseignes. Le bassin intérieur est entouré d’une quadruple rive en planches non rabotées : au milieu, une corde tendue de l’un à l’autre bord, sert de rampe et d’appui aux apprentis nageurs, et l’on descend dans l’eau par des échelles. Les sa¬
medis, dans l’été, lorsque la chaleur de toute une journée a bien chauffé la fournaise des rues, brûlé les murs et les pavés, une nuée plébéienne envahit ces économiques enceintes. Qu’on s'imagine une bande de démons, noirs de charbon et de .fumée , ou bien des cyclopes arrachés tout à coup à
leurs fourneaux et à leurs forges, et plongés dans un
bain qu’un seul instant rend épais et fangeux : on n’aura encore qu'une faible idée de ces masses de batraciens à figure humaine , grouillant et pataugeant dans une vasque immense. C’est la qu’est ne le genre grenouillard. Le soir, à la lueur fumeuse des lanternes, c’est un spectacle infernal. Il existe aussi
un certain nombre de bains à vingt centimes pour les femmes. J’avoue humblement ma parfaite ignorance des us et coutumes de ces nymphes de ruisseaux.
Après ccs détails sur la disposition des établissements de bains sur la rivière, il est à propos de dessiner quelques unes des physionomies les plus saillantes qui s’y rencontrent. A tout seigneur tout hon¬
neur : le maître de nage s’offre le premier dans cette galerie.
La vie du maître de nage est toute une odyssée , dont le premier chant commence à Bercy ou à Charenton, et qui peut avoir plusieurs dénoûments. Le maître de nage est le type accompli du marinier de la Seine : il a passé par toutes les formes de loup de
rivière, d’abord mousse sur les trains de bois flotté, puis conducteur de trains, puis débardeur et déchireur de vieux bateaux. 11 a barboté avant de savoir marcher : son premier talent fut de faire des ricochets; et, après avoir été sevré avec une friture de goujons, il a continué à manger de la matelote en guise de bouillie. Quoiqu’il n’ait jamais appris à na¬
ger, et qu’il soit nageur de nature, aucun des principes de son art, plus compliqué qu’on ne l’imagine, ne lui est étranger. Toutes ses poses ont une correction académique; tous ses mouvements dans l’eau sont calculés d’une manière savante pour ménager ses forces et obtenir le plus de résultats avec le moins
d’efforts possible. Dans ses leçons et ses préceptes, il a toute la rigueur et toute la précision d’un maître d’escrime, et au besoin il en remontrerait, tant pour la théorie que pour la pratique., aux plus habiles nageurs de l’Océan et de la Méditerranée. 11 ne tremblerait même pas devant Nicolas, qui fut jadis surnommé le Poisson, à cause de son habileté dans l’art de plon¬
ger, et qui périt, en cherchant une lasse d’or qu’on avait jetée dans la rade de Païenne.
A terre, le maître de nage parisien se montre vêtu d’un pantalon blanc, d'une chemise rose.de basa côtes et d’une , ceinture rouge: il porte une grosse épingle en forme d’aucre et des boudes d’oreilles d’argent. Des escarpins vernis et un chapeau ciré
complètent sa tenue en grand costume. Souvent il étale avec orgueil, sur sa large poitrine, une brochette chargée de médailles de sauvetage : et il est fier, à bon droit, de ce que l’eau, sa vieille amie, lui laisse quelques-unes de ses victimes, qu’il conquiert et qu’il sauve à force de sang-froid et de courage. Bref, il a toutes les qualités du vrai marin: l’audace,