CHAPITRE XXXIX. — LE LONG DE LA SEINE (Suite
la patience, la prudence et le coup d’œil : adroit, hardi, dévoué, plein de sollicitude et de vigilance, rien ne lui manquerait s’il se montrait plus prévoyant pour lui-même, et surtout s’il avait un goût moins prononcé pour les boissons alcooliques. L’élève nageur qui tient à gagner ses bonnes grâces ne doit pas négliger de lui offrir, de temps en temps, la piécette blanche ou le cigare, en façon de calumet de l’amitié : et souvent, connue son gosier sèche à force de répéter les instructions et les bons conseils, il est à propos de l'humccter d'un petit verre d’eau de -vie :
tout individu qui néglige d’avoir pour lui de telles prévenances est classé au nombre des mauvaises pratiques, et s’expose à boire un coup d’eau, faute d’avoir voulu ou pu payer un coup de vin : toutefois la rancune du maître de nage ne va jamais plus loin que la première gorgée.
L’hiver, le maître de nage disparaît, sans qu’on puisse se rendre compte do ce qu’il fait durant cette éclipse de six mois; et quanti arrive pour lui l’iiiver de la vie, la vieillesse, son imprévoyance le plonge le plus souvent dans la misère. Heureux si, dans ses
beaux jours, il a épousé une femme qui puisse assurer la fin de sa carrière !
Voilà quel est cet homme, dont bien des gens peutêtre envient l’existence, parce que seul, avec le garçon de cabinet, il pénètre dans ces mystérieux harems qu’on nomme bains de femmes. Ah! si les maîtres de nage n’étaient pas discrets, quel désenchantement pour ceux dont l’imagination travaille si fort à la vue de l'inscription : « Bain pour les dames! »
L’intérieur d’une école de natation présente un aspect différent aux différentes heures du jour : le matin
nejressemble pas plus au midi , que le midi à la soirée. On peut diviser ce sujet si riche en observations en chapitres distincts; par exemple : la pèche matinale, le d, jeûner, la nage, la pleine eau , et enfin le souper et la nuit. Procédons par ordre.
Du point du jour à l’heure du déjeuner , une écolo de natation qui se respecte reçoit seulement quelques intimes, des nageurs habiles, se plaisant aux premières fraîcheurs du matin. Parmi eux se trouvent quelques membres de cette corporation de fossiles, d’êtres antédiluviens, qu’on nomme les pêcheurs à la ligne. Ils
plongent leur innocent hameçon dans l’enceinte du bassin, et ont grand soin de no pas ruiner ceux qui leur accordent une hospitalité si généreuse; mais il n’y a pas de pèche plus abondante que celle que font les maîtres de nage matin et soir, en retirant le filet
dont'se compose le fond du bassin. 11 arrive quelquefois que dans celte opération on pèche autre chose que des ablettes et des goujons : le profit est alors pour les mariniers, qui le partagent en frères.
L’heure du déjeuner s’étend de dix heures à midi , et plus tard. A ce moment , le bain est envahi par des enfants et des adolescents, ou des élèves de pensions, qu’on désigne familièrement sous le nom de gamins
ou moutards : aussi les habitués non nageurs profitent de ce prétexte pour se livrer aux charmes d’un festin à nu. C’est une variété de déjeuner à la fourchette. Dans les établissements modestes, ces Sardanapales d’eau douce se contentent de partager avec les mari¬
niers le elassi jue régal composé d'un cervelas et d'un petit verre : pour eux , l’omelette est un luxe inouï, et le seul vin du cru de Bercy arrose ce modeste ordinaire. Mais, en revanche, le restaurant de Deiigny ne craint aucun riva! , et délie les Frères Provençaux cl Véfour , de glorieuse mémoire. On entend les explosions du champagne ; les interpellations se croisent , et le sacramentel : « Voilà ! n se distingue seul au milieu de tous les bruits les plus hétérogènes.
Au repas succède le café, puis le cognac, puis le cigare, et enfin la sieste, dans toutes les attitudes ima¬
ginables, ou encore la conversation en déshabillé. C'est ce dernier épisode qui peut fournir le plus riche sujet aux caricaturistes. On sait combien les exigences du costume moderne, l’oubli de la gymnastique, et le discrédit dans lequel sont tombés les athlètes, influent d’une manière désastreuse sur la conformation physique des hommes d’aujourd’hui. Les bains, particulièrement aux heures qui suivent le déjeuner, présentent l’assortiment le plus complet de toutes les déviations de l’Apollon primitif. Rien de réjouissant comme l’aplomb et la suffisance de toutes ces caricatures vi¬
vantes, et aussi rien de triste comme toutes ces entorses que la mode a faites au chef-d’œuvre de la création. Il y a là une collection complète de gros ventres, de tètes énormes, de jambes grêles, de genoux cagneux, de tailles sans fin, de pieds difformes, de bras maigres et d’épines dorsales décrivant plusieurs courbes peu géométriques. Et pourtant les malheureux affligés de pareils ridicules se montrent fats et pleins d’arrogance : nul n'a la conscience de sa faiblesse et de ses infirmités. Dans leurs() semblants de costumes, ils cherchent l’élégance, et, le plus souvent, ils n’attra¬
pent que le grotesque. Les uns ont des peignoirs bizarres, des costumes excentriques, des caleçons qui jouent au Turc, à l’Arabe, à l'Écossais, au Grec, au Polonais. La plupart de ces prétendus nageurs ne nagent et ne se mouillent jamais : ils viennent là comme au bal masqué.
Les divers groupes (pie forment ces politiques du bain ne manquent pas d'originalité : les uns se couchent comme des nègres au repos, les autres se drapent à l’antique dans leurs peignoirs; il y en a qui singent la halte d’un douair dans le désert , qui écou¬
tent un orateur ou qui s'isi lient comme des tragédiens répétant leur rôle; en un mot, toutes les phases de la conversation, tous les genres de discussion, philosophique, morale, industrielle, s’y trouvent représentes. Le langage est nu comme les discoureurs; les aveux et les confidences ont un déshabillé conforme à celui des individus.
La nage proprement dite est surtout en vigueur de quatre à six heures, au moment où la digestion du premier repas est terminée, et où la perspective prochaine du dîner stimule les paresseux et leur tait dé-
sirer un exercice apéritif. Comme je le disais tantôt , en parlant des maîtres de l’art , la nage est tout une science, qui ne saurait être théoriquement enseignée que dans un traité spécial : il suffira ici den indiquei sommairement les diverses variétés.
En premier lieu se placent les deux grandes divi¬
sion : la natation proprement dite et l’art de plonger. Les habiles diversifient à 1 infini les manières de nager : la brasse , la marinière, la godille, la planche, sont aillant de modifications apportées au mouvement élémentaire et primitif, lequel consiste surtout à imiter les manœuvres des batraciens, nos meilleurs maîtres de
nage. Repliez vos bras, les coudes collés au corps, et les mains jointes sous le menton; ployez les jarrets, en rapprochant les pieds de ce centre de gravité qu’on ne désigne qu’au moyen d’une périphrase ; puis, vous tenant à plat ventre sur l’eau , déployez vos membres sans précipitation et avec fermeté, voila 1 essentiel : tout
le reste n’est que fioriture. La brasse, tel est le nom de ce procédé, constitue la base de l’art de la natation : lorsque le baigneur a acquis dans cet exercice la force, la solidité et surtout la confiance en lui-mème, il peut se permettre les embellissements que lui suggérera son imagination aidée de l’expérience. l’eu importe
raconte ses nautiques exploits, le mot : « Je fis alors ma coupe , » indique le moment où sa narration arrive à l’instant décisif : la coupe , c’est, le nœud du drame dont le baigneur se fait le héros.
L’art de plonger offre aussi sa gloire et ses difficultés : on plonge en chandelle , les pieds rapprochés et
du nu dont il était question tantôt, c’est à coup sur le nageur grelottant, à mine souffreteuse, qui remonte l’échelle tout humide et tout dégouttant. On ne croirait jamais que la félicité réelle qu’éprouve le baigneur puisse se dissimuler sous un masque si piteux. Et quelles physionomies 1 quels démentis cette vérité
le corps roule, ou bien on donne un plat-... en s'immergeant dans l’altitude d’un fumeur oriental. Le beau idéal consiste à piquer une tête, c’est-à-dire a plonger la tête la première, en ayant les deux bras élevés et les mains jointes, de manière à former une pointe qui pénètre dans l’eau et la divise sans éclaboussure.
Piquer une tète, voilà h' grand écueil des nageurs encore inexpérimentés : si le coup de jarrets donné j
vraie et sans voiles donne a la vérité habillée ! Tenez, voyez vous ce vieillard transi, qui grelotte sur son banc, dans l’attitude d’un coupable : c’est un magistrat célèbre, un avocat général éloquent, qui brille de tout son éclat sous la robe rouge , et qui tonne avec toute son énergie quand le costume et l’appareil judi-
en s’élançant est trop fort, l’on tombe à la renverse et, l’on donne un plat dos; si au contraire 1 élan manque de vigueur, le corps porte en avant et 1 on donne un plat ventre. En outre la galerie ne fait pas grâce a une tète mauvaise; elle est honnie et sitflée.
Le coup d’œil qu’oflre 1 intérieur d une école de natation, pendant qu’inhabiles et habiles se livrent aux exercices que je viens d’indiquer, est des plus curieux. Les baigneurs affluent à l’amphithéatrc : les plus
ciaires viennent relever sa triste et piteuse figure. Cet autre, à l’air grossier et commun, qui prend du ventre, et qui étale ses gros membres sans grâce et sans dignité, attend à la porte le coiffeur, l’équipage et le corset qui vont le transformer en lion du Jockey-Club. Ce troisième, malingre, grimpé sur des échasses, ti-
belles têtes se succèdent ; les intrépides se produisent I avec tous leurs avantages; les uns font la planche, les | autres s’élancent dans les diverses positions que leur suggère leur aventureuse témérité. Les bassins, ou les nageurs pullulent, se heurtent, se choquent, ressemblent à une boue humaine , liquide et visqueuse, qui grouille et s’agite : sages ceux qui s’abstiennent de ce tohu-bohu.
Ceux pour qui la natation est chose facile ne quit-
nmie, qui semble vouloir entrer dans l’eau sans se mouiller : c'est un héros de salons, un Oscar ou un Arthur renommé pour son élégance, sa distinction et sa beauté. Quel malheur pour tous ces gens la, si les lois de Lycurgue étaient encore en vigueur et si, comme à Sparte, où le costume ne pouvait mentir , aucun
qu’il navigue sur le flanc ou sur le dos , qu’il se laisse aller à la dérive ou qu’il se dirige par un simple trépignement, il sait que l’eau est l’amie de ceux qui la connaissent, et se prête avec complaisance aux caprices des nageurs habiles. La coupe , c’est-à-dire une nage énergique , un élan vigoureux , et sans règles fixes, c’est le nec plus ultra : quand un fort de l’école
tent pas le grand bain; toutes leurs évolutions se font en vue de l’amphithéâtre. Le petit bassin est réservé à ceux qui s’ébattent en compagnie de leur chien entré en contrebande, ou des jeunes héritiers que le ciel leur a donnés.
En général , l’homme est laid au sortir de l’eau , et si quelqu’un peut effacer en difformité les amateurs
vêtement trompeur ne cachait les imperfections et les travers physiques ! Les philosophes qui ont déclame contre les mensonges de la toilette et les inutilités de la mode n’ont sans doute jamais surpris la nature humaine dans le déshabillé du bain : sans cela, ils auraient compris l’utilité des habits brodés, des galons, et de tout ce clinquant extérieur qui sert à