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CHAPITRE XLV. — LE LUXEMBOURG

tant ce séjour de sa radieuse présence. Au retour de ses campagnes d’Italie, il y passa quelques nuits tourmentées par les rêves de la gloire; mais il en sortit bientôt pour aller aux Tuileries.

Le Sénat conservateur y tint ses séances jusqu’en 1814, époque à laquelle on y établit la Chambre des pairs. En 1848, la Chambre des pairs fut emportée dans la bourrasque populaire, et la noble salle des séances vit l’installation de la commission des travailleurs, présidée par M. Louis Blanc.

Quittons maintenant la grande hôtellerie de Jacques de Brosse pour descendre au jardin de le Nôtre. Comme madame de Sévigné, nous aimons mieux le râteau que la truelle, et les bossages de ces murailles nous réjouissent beaucoup moins que les boulingrins et les charmilles. Cependant nous reviendrons au palais tout à l’heure,

Avant la révolution et comme en dépit des bacchanales de la Régence, c’était un lieu laen solitaire et bien mélancolique, que ce jardin du Luxembourg. Placé à l’extrémité du faubourg Saint-Germain, il était environné de cloîtres et d’églises.

Jete? les yeux sur un plan de Paris à cette époque, et tout autour d’une maison de plaisir vous verrez se dresser, comme la menace du ciel, une foule de bâtiments tristes et mornes avec de vastes enclos aux dessins symétriques. A l’est, sont les Feuillantines, les Ursulines, les Carmélites, les religieuses de Port- Royal, les filles de la Providence et tant d'autres encore; à l’ouest, les fdles du Calvaire, les filles du Saint-Sacrement, du Précieux sang, de la Nativité de Jésus. Viennent ensuite, çà et là, les monastères d’hommes : les Carmes, les Chartreux, les Bénédictins, les Feuillants, les Capucins, les frères des écoles chrétiennes et le noviciat des jésuites. Au milieu de ce monde voué à la prière s’élancent comme des surveillants rigides, les tours de Saint-Sulpice et le dôme du Val-de-Gràee. Puis, à travers cette architecture de la pénitence, on rencontre 1 architecture non moins sévère, quoique plus brillante , des hôtels des grands seigneurs , ceux de Coudé, de Chaulnes, de Nivernais, de la Trémouille, etc. Que de silence, que d’isolément, quelle sinistre odeur de cloître ! Rien que des chants d’oiseaux, des sons de cloches et le roulement lointain du carosse qui apporte à Dieu les épaves de l’amour : hier la belle Fontanges qui vient mourir à Port- Royal d’une mort mystérieuse; aujourd’hui la blonde laVallière qui, victime résignée, vient

mélancolique et de morne pèse dans l’air que vous y respirez ; on ne se meut pas, comme aux Tuileries, dans une pleine liberté d’esprit; on se croit poursuivi par les fantômes du passé. Le Val-de-Grâce et Saint- Sulpice sont toujours là, qui vous regardent d’un air sévère, et qui vous parlent sans cesse, du haut des clochers, avec toutes leurs bouches de bronze.

Quoi qu’il en soit, ce jardin est vraiment beau. Rien ne manque au charme de cette enceinte tant de fois rajeunie. Grâce aux conquêtes faites sur les Chartreux et sur quelques propriétaires du voisinage , l’œil se promène à l’aise dans l’espace de 1407 mètres qui

Les écoliers.

sépare le palais du Sénat de l’Observatoire. Sous la première république, le promeneur bornait sa course à l’entrée delà belle avenue des marronniers, que deux gros lions surveillent d’un air rébarbatif; mais aujourd’hui, plus rien ne l’arrête. Qu’il aille donc en paix sous les ombrages fleuris, cet enfant du dixneuvième siècle, sous ces jeunes aceacias aux grappes roses qui feront un jour la plus délicieuse allée de la terre, qu’il aille, et que sa pensée lui soit légère!

La figure du jardin du Luxembourg n’a pas autant de régularité que celle du jardin des Tuileries, mais

ses sont ornés d’arbustes charmants qui vous envoient leurs haleines embaumées et une pluie de fleurs au moindre vent. Vous retrouvez là le faux ébénier aux grappes d’or, T épine-rose au doux arôme, l’aubépine qui fait souvenir des champs, tout cela fortifié par une arrière-garde de marronniers gigantesques qui, au mois de mai, portent vers les nues, comme des vases parfumés, leurs blanches girandoles.

Mais laissons sur notre gauche cet élégant parterre, et dirigeons nous vers la nouvelle orangerie. Nous y chercherons non pas des orangers, ces arbres jaunes, rachitiques et sans grâce que nous poursuivons d’un culte insensé, mais quelque chose de plus curieux mille fois, la démocratie de l’enfance ! Ici plus d’oiseaux-mouches aux ailes diaprées, plus de colibris, mais beaucoup de passereaux, de linottes et de chardonnerets. Ici, plus de toques, plus de bérets, plus de pourpoints, plus de tuniques, plus de soie, plus de velours, la blouse du soldat laboureur, le tartan du simple montagnard et l’indienne non garantie; aux pantalons des garçons des trous comme au manteau de Diogène; aux robes des filles des accrocs comme à la chemise de Frétillon. La galerie est vide d’ombrelles et de marquises, mais elle regorge de paniers et de cabas antiques.

Où êtes-vous, Corinthiens aux figures lavées trois fois le jour, aux cheveux tourmentés par les dents de l’écaille ou lissés par une main noyée dans les dentelles? On ne rencontre plus ces beaux enfants que nous admirions aux Tuileries, ces fronts hardis, ces fiers regards, ces tailles flexibles, mais déjà hautaines, de l’aristocratie. Nous sommes en pleine Bohême, et cependant nous admirons encore. Nous trouvons qu’un visage de cinq «ns a son charme quand il est barbouillé ; nous ne haïssons pas les cheveux blonds en broussaille. Ceux de là-bas étaient plus jolis, ceux d ici sont plus amusants. Sur la rive droite, le sourire était plus moelleux; sur la rive gauche, la grimace est plus drôle. Aux Tuileries, nous trouvions plus de gentillesse ; au Luxembourg, nous remarquons plus de

franchise. D’ailleurs nous avons tous vu dans les contes moraux ce qu’il en coûte pour convertir un ramoneur en enfant comme il faut. — Une éponge , un peigne, quelques hardes, et c’est assez. — Pauvres enfants, si vous êtes aussi rudes, aussi hérissés, c’est que vos mères n’ont pas les loisirs qu’on prête à la femelle de l’ours :

elles n’ont pu vous lécher tout à leur aise.

offrir sa tête au voile des Carmélites ; demain, madame de Montespan qui la suit, toujours fière et impatiente de régner; une autre fois, madame de Maintenon, qui voudrait interroger la mémoire de ses rivales , pour s’instruire dans l’art difficile de fixer le cœur insatiable de Louis XIV.

Le Luxembourg a changé de physionomie. Les cloîtres se sont écroulés, les moines ont disparu. Au lieu de ces flèches d’églises qui de tous côtés perçaient la nue, de nombreuses pompes à feu projettent vers le ciel des tourbillons de fumée ; là, comme ailleurs, le siècle a fait invasion... Et cependant l’âme y éprouve encore d’involontaires tristesses, un je ne sais quoi de

Les petits enfants,

il est cependant facile de la saisir dans son ensemble.

C’est d’abord un parterre garni de fleurs, d’arbustes et de gazons qui se déroule en face du palais, enfermant dans sa partie centrale un bassin octogone, dont les ondes limpides réjouissent l’œil des marins qui pullulent sur les bords de la Seine. A droite et à gauche, des talus soutiennent les terrasses ombragées qui, à vrai dire, forment la plus grande partie du jardin. Ces talus, plantés de rosiers, et clos par une double balustrade de fer , vont se relier à la grande ligne de l’Observatoire, flanquée elle-même de deux immenses pépinières. Les abords des terras¬

Tels qu’ils sont, ces espiègles modèles de Charlet vont et viennent avec une aimable insouciance. Leurs libres ébats font souvenir des poulains qui paissent dans les herbages de la Normandie. Rien ne peut contenir leur fur ta francese, ni la présence de l’invalide mutilé, ni le regard tendrement répressif de la grand’mère (pii, assise sur le banc de l’orangerie, tricote, avec d’énormes lunettes sur le nez, un éternel bas bleu. Vous verrez là, dans sa fleur naïve, le gamin de Paris à qui l’héroïsme deviendra familier. Déjà il est sensible à l’honneur, il porte avec une dignité aisée la croix d’argent que lui a décernée le chef de la Mutuelle ou le bon frère de la Doc-

15 Cent. LA LIVRAISON. — 117e Livr.

Aux bureaux de 1’Illustration, rue de Richelieu, 60.

PARIS. TYP. DE Fl RM IN DIDOT, RUE JACDIL 20 C. par la poste.

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