CHAPITRE XL Y. — LE LUXEMBOURG
Camille. Les annales de cette salle de séances, qui servit tour à tour au Sénat de Napoléon Ier, à la Chambre des pairs de la Restauration, à la Chambre des pairs de Louis-Philippe, jusqu'à la construction de la salle provisoire devenue nécessaire lors du projcès d’avril, sont riches en événements de toute sorte. Voici une indication sommaire , par ordre chronologique, des plus importants.
Ce fut de cette salle que partit, le 27 avril 1804, l’adresse du Sénat au premier Consul, qui l’invitait à 3 se proclamer empereur, et se terminait par ces mots : i « Vous nous avez tirés du chaos du passé ; vous nous « faites bénir les bienfaits du présent : garantissez- « nous l’avenir. »
fl Dans une autre séance solennelle , qui eut lieu au Luxembourg, le 1er janvier 1806, à l’occasion de la "capitulation d’Ulm et de la victoire d’Austerlitz, le Sénat conservateur, après avoir reçu cinquante-quatre drapeaux que lui envoyait l’Empereur, décréta d'enthousiasme l’érection d’un monument triomphal à Yapoléon, et ce monument fut la colonne Vendôme,
décrétée déjà en 1803 , érigée en 1806 , mais dont la destination primitive fut changée par le sénatus-consulte. Elle devait d’abord s’élever en l'honneur du peuple français et être surmontée de la statue de Charlemagne. Le Sénat dédia la colonne à l’Empereur et à la grande armée, et décida que la statue de Napoléon remplacerait, comme couronnement de l’édifice, celle du grand empereur du moyen âge.
Le 27 novembre 1807, le Sénat célébra le retour de la garde impériale, après les campagnes de 1806 et 1807, par une grande fête donnée dans les jardins du Luxembourg à la grande armée. La fête fut splendide. L’espace nous manque pour en retracer les détails; mais il n’est pas sans intérêt de remarquer, avec M. de Gisors, « (pie cette fête triomphale et ce « repas militaire donnés par le Sénat eurent lieu sur « l’emplacement même oii, quinze siècles avant , les «troupes romaines avaient célébré, par un festin « nocturne, l’élévation de Julien. »
Le retour des Bourbons fut pour le Luxembourg une ère nouvelle. Les sénateurs firent place aux pairs
de France, renouvelés de Charlemagne et de Philippe- Auguste, avec une teinture d’imitation britannique. Les pairs ont traversé la révolution de Juillet en laissant leur hérédité comme trophée aux vainqueurs ; mais la révolution de Février acheva de balayer ce fantôme d’aristocratie, et aujourd’hui, après quatre ans de régime républicain , le nouvel Empire a restauré les sénateurs et rétabli le régime fondé par Napoléon.
L’ère nouvelle, inaugurée dans la politique et dans la haute justice par la rentrée des Bourbons, commença douloureusement en décembre 1813, par la comparution devant la cour des pairs , le procès et l’exécution du maréchal Ney, fusillé à quarante-six ans , le 7 décembre, dans l’allée de l’Observatoire , à quelques pas de la grille qui s’ouvre au sud, sur la grande avenue du Luxembourg.
Nul autre procès mémorable n’eut lieu sous la Restauration devant la cour des pairs, si ce n’est celui de la conspiration dite du 19 août en 1819, et celui de Louvel en 1820. Il n’en fut pas de même sous la der-
L n j rocès » la Cour dis {(airs.
nière monarchie, où la multiplicité des attentats et des complots contre la personne ou contre le gouvernement du roi constitua, pour ainsi dire, la Chambre des pairs à l’état de haute-cour permanente. Les principaux procès dont elle eut à connaître sont en core présents à toutes les mémoires. Le premier fut celui des anciens ministres de Charles X (novembre et décembre 1830)*, le gigantesque procès d'avril fut i le second en date (1834). Puis vinrent, à intervalles de plus en plus courts* ceux de Fieschi, Morey, Pépin et Boireau; d’Alibaud; de Meunier; de M. Laity, pour délit de presse; de Barbés et Rlanqui, pour 1 insurrection de mai 1839; du prince Louis Bonaparte et de ses coaccusés de l’affaire de Boulogne; de Darmès, de Quénisset, de Henri , de Lecomte , tous quatre inculpés de tentative de meurtre sur le roi ou sur les princes, et enfin la terrible affaire des ministres Teste et Cubières.
Ces derniers incidents judiciaires se sont passés dans la nouvelle chambre des pairs, dont la construction fut décidée par une loi, en date du mois de juin 1836. Déjà, comme il a été dit plus haut, les débats
du procès d’avril avaient nécessité la construction d’une salle provisoire, qui coûta environ 300,660 fr., y compris la transformation en prison de l’ancien couvent des Filles du Calvaire, lequel servait, depuis la Révolution , de caserne de cavalerie. Ajoutons ici que cette prison a été supprimée à son tour, après Février 1848; on travaille activement aujourd’hui à la restauration de ce couvent, dont on peut déjà admirer, de la grande grille bornant la rue de Yaugirard, l’élégant cloître-renaissance adossé à l’hôtel duPelit- Luxembourg.
La construction de la nouvelle salle se prolongea jusqu'à l’année 1842 ; cette salle et les dépendances necessaires, soiten casdeprocès, soit pour les séances législatives, a coûté la somme totale de 3 millions800,000tr., y compris les dépenses des peintures et sculptures monumentales qui y furent exécutées. Ces travaux, en doublant presque le périmètre du palais, en ont incontestablement altéré les proportions si élégantes et si justes; ils ont alourdi l'œuvre fine et correcte de Jacques de Brosses; mais cet écueil était inévitable, et, toute réserve faite, il convient de rendre la jus¬
tice qui lui est due au très-habile artiste (M. de Gisors) qui les a conçus et dirigés. Les défauts dé son œuvré rte lui appartiennent point. ; toutes les qualités, en revanche, sont bien siennes. La salle des séances de la chambre des pairs est un monument somptueux. Si l’édificé a perdu en grâce, en légèreté, ce qu'il gagnait en masse, du moins le caractère primitif du palais du Luxembourg demeure respecté : il est reproduit avec, un goût et, un scrupule qui mettent en défaut la cri tique et effacent, sous la parfaite identité du ton et du style, toute ligne de démarcation appréciable entre les constructions anciennes et les nouvelles.
L'intérieur de la salle, qui, pour sa récente destination, n’a subi que des modifications insignifiantes, rappelle, à s’y méprendre, la Chambre des députés, ou, si l’on aime mieux, le Corps législatif. Tout local où des hommes se réunissent en grand nombre pour parler politique doit remplir certaines exigences invariables, oui nécessitent des dispositions à peu près identiques : les dimensions et les ornements , voilà la seule variété possible. La salle du Luxembourg
est plus petite que celle du Corps législatif; elle est percée d'un seul rang de tribunes drapées avec plus de richesse, ornée de peintures qui ne se trouvent pas chez sa grande sœur, et beaucoup plus dorée, comme il convient au rang sénatorial des gens quelle doit recevoir ; mais c’est le même hémicycle se rattachant par les deux extrémités au fauteuil de la présidence. Autre différence : au lieu des stalles, des fauteuils vert et or, en forme de chaises curules; enfin, le bureau du président est placé dans une demi-coupole, soutenue par des colonnes jumelles en marbre jaspé, qui se détachent assez élégamment sur une draperie vert et or, comme le reste des tentures. Ce qu’il y a de singulier à ce sujet, et ce qui montre bien le caractère d’indécision et de lieu commun que prend l’architecture dans les siècles sans inspiration
et sans foi, c’est que cette demi-coupole est tout à fait semblable à celles qu’on dessine généralement dans les églises et les chapelles pour y établir l’autel. La coupole du Sénat, par la disposition de ses colonnes jumelles, ressemble précisément, avec un développement moindre, à la galerie cintrée qui se déploie derrière le maître-autel de la Madeleine ; en sorte que, de nos jours, il ne semble point étrange de placer indifféremment dans le même lieu un autel ou un fauteuil, un Dieu mort pour les hommes ou un chancelier qui ne mourra certainement pour personne. Dans les âges et dans les pays véritablement organisés, tout a son type, son caractère propre, sa loi ; dans les temps de confusion morale, quand les arts ont assemblé quelques lignes gracieuses, ils croient avoir tout fait, et, comme dans la sphère philosophique
toutes les idées s’effacent, ils ne cherchent à en reproduire aucune, et ne peuvent par conséquent rien exprimer.
Les peintures, dont plusieurs d’un mérite d’exécution incontestable, sont, les unes assez insignifiantes par leur sujet, les autres, d’un genre allégorique trop naïf et quelquefois peu décent.
Pourquoi le Couronnement de Philippe le Long, dont le règne est un des plus pâles de notre histoire, occupe-t-il un dessus de porte à la salle des séances? Les cinq ou six personnages qui représentent, dit le plan de la Chambre, les États Généraux de je ne sais quelle époque sur l’autre porte, ont plus d’à-propos mais, en fait, ils ne représentent rien du tout, car on ne voit point d’assemblée, et il est impossible de deviner ce que se veulent ces personnages que nu]
Salle des séances du Sénat.
motif visible ne semble réunir. D’autres fresques, et toujours allégoriques, ne déparent pas celles que je viens de citer. Dans l’une d’elles, qu’au miroir symbolique je crois reconnaître pour la Vérité, la principale figure est d'une ravissante expression; il est impossible de voir des yeux plus séduisants, un plus joli visage, des cheveux blonds plus soyeux ; mais cette Vérité, si gracieuse qu’elle a l’air de la fable, pourquoi étend-elle ses beaux bras blancs et ronds sur la vénérable assemblée ? Je ne sais jusqu’à quel point la Philosophie et la Vérité sont de mise dans une réunion politique : il est surtout bien peu convenable de représenter ces divinités allégoriques sous une forme si séduisante. Cette Vérité au torse onduleux, à l’attitude légèrement effrontée, ressemble prodigieusement à la l abié, et si l'artiste a voulu peindre le Mensonge, il a eu également tort de le rendre si aimable;
quoique le mensonge semble être de couleur locale dans ces parages, il n’en est pas moins vrai que les tables débitées par MM. les hommes politiques ont rarement un minois si .rais et si joli.
Ces derniers sujets ont été peints par M. Blondel. La décoration de la salle est complétée par d’autres peintures non moins remarquables, des sculptures et des médaillons. Les pendentifs, dans lesquels sont représentées la Sagesse , la Loi, la Justice et la Patrie, ont été exécutés par M. Abel de Pujol, un des plus grands amateurs de symboles et d’emblèmes de l’école ultra-allégorique d'il y a vingt ans. Les trois grands médaillons et les compartiments des six fenêtres, dont M. Vauchelet est l’auteur, représentent la Prudence , la Vérité et la Confiance , plus six images de grands législateurs, Moïse, Dracon, Solon. Lycurgue, Numa et Justinien. Enfin, près du centre de la voûte,
dans six médaillons plus petits, se trouvent les portraits couleur de bronze de Charles V, Louis XII, François Ier, Louis XIV, Napoléoh 1er et Louis XVIII. Comme on le voit, c’est un cours complet, en peinture, d’histoire, de morale et de politique; si les pairs n’en ont guère profité, espérons que nos sénateurs ne négligeront pas ces enseignements symboliques, joints aux enseignements plus sérieux de l’expérience.
Au total, l’impression que laisse la salle des séances est celle d’un salon assez grandiose : tout y respire le calme, la dignité, la sérénité. On reprochait aux pairs de 1 ancien régime (c’est-à-dire de la Restauration et du gouvernement de Juillet, car nous avons, depuis soixante ans, tant d’anciens régimes , qu'il est difficile de s’y reconnaître), on leur reprochait, dis-je, leur inutilité, leur défaut d’initiative, leur immobilité d’Hermès législatifs enfermés dans leur gaîne de momies