CHAPITRE XLV. — LE LUXEMBOURG
représentatives ne secouant jamais leurs bandelettes et leur cercueil. Aussi le public se montrait-il peu soucieux des séances ordinaires : on riait par tradition du grand costume du chancelier-président, 'de sa simarre, avec le cordon rouge en sautoir et le rabat de dentelles brodées, le tout couronné de la toque de velours noir garnie d’hermine. On riait aussi du frac gros bleu, brodé d’or au collet et aux parements, que messieurs les pairs endossaient, le plus souvent, sur un gilet et sur un pantalon de fantaisie ; mais on les laissait à leurs récréations législatives, sauf peut-être les jours où quelques anciens membres renommés par leur éloquence, M. de Montalembert, M. Cousin, devaient prendre la parole ; ou bien encore si l’on s’attendait à quelque saillie de MM. de Boissy ou d’Althon-Shée, les enfants terribles de la grave assemblée.
Mais il y avait des jours d’empressement et de concours immense : des jours où, pour se procurer des billets d’entrée, les gens les plus haut placés se li¬
vraient à des manœuvres savantes, à des intrigues délicates et plus compliquées que la diplomatie sérieuse. C’était quand la Chambre des pairs se transformait en haute cour judiciaire, pour prononcer sur le sort des coupables hors ligne, ministres concussionnaires, régicides, accusés de rébellion ou de haute trahison. Parmi les procès de ce genre qui ont été énumérés plus haut, quelques-uns ont atteint une célébrité colossale : chacun parle encore des accusés d’avril, des accusés de 1839, de Barbés, de Blanqui, de Martin Bernard, ces républicains prématurés, qui, aujourd’hui encore, expient dans l’exil ou dans la prison des convictions politiques et sociales, imprudentes ou aveugles. Fieschi, lui aussi, eut le privilège d’occuper, de longues années, l’attention et les souvenirs des Parisiens : sa machine infernale le place au premier rang parmi les régicides qui ont menacé, une fois chaque année, la vie de Louis-Philippe. Et on n’oublie pas ce fameux procès de MM. Teste et
Cubières, qui porta un coup si terrible à la royauté de Juillet. Sous la République, le droit de haute justice fut déféré, dans des occasions analogues, à un jury tiré des conseils généraux. Depuis sa création , le Sénat n’a pas eu l’occasion d’exercer ce droit dont il a hérité.
Je n’ai rien dé particulier à dire ici sur le Sénat réorganisé par la constitution de 1852; son histoire est presque tout entière dans les articles de cette constitution , et dans les règlements relatifs à sa discipline intérieure et au costume de ses membres. Le titre IV de la constitution renferme les articles suivants, relatifs au Sénat :
« Le nombre des sénateurs ne pourra excéder cent cinquante : il est fixé pour la première année à quatrevingts.
Le Sénat se compose :
1° Des cardinaux, des maréchaux, des amiraux;
2° Des citoyens que le président de la République
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Costume des sénateurs.
juge convenable d’élever à- la dignité de sénateur.
Les sénateurs sont inamovibles et à vie.
Les fonctions de sénateur sont gratuites; néanmoins, le président de la République pourra accorder à des sénateurs, en raison de services rendus et de leur position de fortune, une dotation personnelle, qui ne pourra excéder trente mille francs par an.
Les présidents et les vice-présidents du Sénat sont nommés par le président de la République et choisis parmi les sénateurs.
Ils sont nommés pour un an.
Le traitement du président du Sénat sera fixé par un décret.
Le président de la République convoque et proroge le Sénat. Il fixe la durée de ses sessions par un décret.
Les séances du Sénat ne sont pas publiques.
Le Sénat est le gardien du pacte fondamental et des libertés publiques. Aucune loi ne peut être promul guée avant de lui avoir été soumise.
Le Sénat s’oppose à la promulgation :
i° Des lois qui seraient contraires ou qui porteraient
15 Cent. LA LIVRAISON. — 119e et 120e Livr.
atteinte à la constitution, à la religion, à la morale, à la liberté des cultes, à la liberté individuelle, à l’égalité des citoyens devant la loi, à l’inviolabilité de la propriété et au principe de l’inamovibilité de la magistrature ;
2° De celles qui pourraient compromettre la défense du territoire.
Le Sénat règle par un sénatus-consulte :
1° La constitution des colonies et de l’Algérie;
2° Tout ce qui n’a pas été prévu par la constitution et qui est nécessaire à sa marche ;
3° Le sens des articles de la constitution qui donnent heu à différentes interprétations.
Ces sénatus-consultes seront soumis à la sanction du président de la République, et promulgués par lui.
Le Sénat maintient ou annule tous les actes qui lui sont déférés comme inconstitutionnels par le gouvernement, ou dénoncés pour la même cause par les pétitions des citoyens.
Le Sénat peut, dans un rapport adressé au président de la République, poser les bases des projets de
Aux bureaux de l’Illustration, rue de Richelieu, 60.
loi d’un grand intérêt national. Il peut également proposer des modifications à la constitution. Si la proposition est adoptée par le pouvoir exécutif, il y est statué par un sénatus-consulte.
Néanmoins sera soumise au suffrage universel toute modification aux bases fondamentales de la constitution, telles qu’elles ont été posées dans la proclamation du 2 décembre et adoptée par le peuple français.
En cas de dissolution du Corps législatif, et jusqu’à une nouvelle convocation, le sénat, sur la proposition du président de la République, pourvoit, par des mesures d’urgence , à tout ce qui est nécessaire à la marche du gouvernement. »
Quant au costume des membres du Sénat, un décret du président de la République, en date du 21 février 1852, en régla la forme de la manière suivante :
Grande tenue : Habit en drap bleu national, coupé droit sur le devant en forme de frac , doublé en soie blanche, garni de neuf gros boutons dorés à l’aigle sur la poitrine , brodé au collet , parements , poitrine ,
PARIS. TVP. DE FIRMIN DLDOT, 66, RUE JACOB, 20 C. par la poste.
écusson, bouquet de poche, baguette et bords courants ;
Gilet droit blanc, garni de petits boutons dorés ;
Pantalon de Casimir blanc, avec galons d’or sur la couture, de la largeur de 5 centimètres ;
Chapeau en feutre, orné d’une ganse brodée or sur velours noir et garni de plumes blanches;
Épée dorée , à poignée de nacre , représentant une aigle sur la coquille.
Petite tenue : Habit en drap bleu national, garni de neuf boutons dorés à l’aigle sur la poitrine, collet et parement en velours noir , brodé seulement au collet et aux- parements;
Gilet droit blanc ;
Pantalon bleu, avec galon d’or sur la couture.
Modèle des broderies :
Broderie or, représentant des palmiers enlacés de chêne, palmiers en cannetille mate, dos de palmes en paillettes torsadées, feuilles de chêne brodées, moitié en passé, moitié en cannetille mate, les nervures en paillettes.
Les tiges en cannetille mate, baguettes composées
d’un guipé en cannetille mate, une rangée de paillettes torsadées, une autre rangée de ronds, dits réverbères, et d’un guipé mat a l’intérieur.
Largeur du bord courant, y compris la baguette, 6 centimètres.
C'est le Sénat qui vient de provoquer le plébiscite par lequel la France a changé de. gouvernement et a mis la couronne impériale sur la tête du président de la République. (Vote des 21 et 22 novembre 1852.)
Le président dé la Chambre des pairs était logé au Petit -Luxembourg; et cet hôtel eût été destiné également au président actuel du Sénat, si celui-ci n'avait préféré pour son habitation l’hôtel des Invalides, dont il est le gouverneur général.
Il faut ici dire quelques mots du Petit-Luxembourg. On ne sait pas bien si ce fut Richelieu ou la reine Marie qui le fit construire : la dernière version parait la plus probable ; mais ce qui est avéré, c’est que, soit comme propriétaire et constructeur, soit comme donataire de la reine Marie, le cardinal resta en possession de cet immeuble, oii il logea sa nièce, madame de Combalet, qu’il l’habita lui-même quelque temps, et que, lors¬
qu’il alla s’établir au Palais-Cardinal, il en fit don à une autre de ses nièces, Marie de Vignerod, duchesse d’Aiguillon. Le Petit-Luxembourg passa ensuite dans la maison de Coudé. Il fit plus tard retour à la branche régnante, et, en 1778, il fut compris dans l’apanage de Monsieur, comte de Provence. Sous la constitution de l’an III, il devint la résidence provisoire de quatre des membres sur cinq du Directoire exécutif. Ce provisoire fut définitif; car Brumaire trouva Gohier, Moulins , Roger-Ducos et Siéyès encore en possession du Petit-Luxembourg, et ce fut Bonaparte qui les y remplaça dès le surlendemain du coup d’Etat qui y avait été préparé et combiné. Il n'en sortit que pour aller aux Tuileries, le 30 pluviôse an IX. Laplace, chancelier du Sénat, le prince Joseph Bonaparte, comme grand électeur sous l’Empire, le chancelier d’Ambray sous la Restauration, le chancelier Pasquier sous le gouvernement de Louis-Philippe, occupèrent successivement cet hôtel, oii leur succéda la commission exécutive, second pouvoir de La révolution de Février.
L’entrée de ce petit palais est située rue de Vaugirard. Pendant qu'il appartenait à la famille de Bour-
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bon , ce qui le fil nommer aussi Petil-liourhon , il s’y établit la Société des Arts, qui tenait ses séances sous la présidence et le patronage de Louis de Confié, comte de Clermont, l’un des héritiers d’Anne de Bourbon, palatine de Bavière, qui avait fait réparer et rattacher au grand palais le Petit-Luxembourg : l’architecte Germain Boffrand, qui dirigea les travaux et fit construire le délicieux petit cloître que l’on voit encore entre l’hôtel et l'orangerie. Ces batiments ont été démolis en 1812 et en 1813, et la communication à couvert a cessé d’exister entre le grand et le petit Luxembourg. Depuis 1830, l’hôtel du chancelier a été restauré de fond en comble; et un jardin dessiné à l’anglaise l’a fait de nouveau communiquer avec la Chambre des pairs. Ce jardin est accessible au public.
On ne saurait oublier, même aujourd'hui, en parlant de l'histoire du Luxembourg, l'épisode le plus saillant peut-être qui signale son existence, si accidentée entre toutes les existences de monuments. Il s agit des discussions dont la salle des pairs fut le théâtre, sous la présidence et la vice-présidence des citoyens Louis Blanc et Albert, lorsque le gouvernement provisoire eut institué la commission des tra¬
vailleurs. Peut-être qu’un historien philosophe, dans un pareil sujet, trouverait matière à bien des digressions et des réflexions sociales et autres; Dieu merci ! pour cet ouvrage, nous n’avons besoin que de rappeler, que de reproduire de notre mieux le côté pittoresque de ces étranges séances; et il faut se féliciter de ce qu’on ne se trouve pas exposé, par devoir, à remuer ces cendres chaudes, à réveiller ces haines et ces colères mal assoupies.
M. Louis Blanc, économiste discutable, et M. Albert, ouvrier que la révolution avait tiré de l’obscurité, reçurent la mission d’élucider le problème de l’organisation du travail, dont ils étaient les promoteurs, et aussi, quoique d’une manière moins ostensible, de persuader au peuple triomphant qu’il fallait prendre patience. Chacun sait que leurs discours ont abouti aux ateliers nationaux. La chambre des pairs, toute resplendissante d'or et de velours, s’ouvrit, vers ie milieu du mois de mars, vingt jours à peine après le triomphe, aux délégués des diverses industries, jaloux de s’éclairer parla discussion et par la communication directe avec le jeune orateur. Ils prirent les places de ces législateurs qui s’étaient enfuis devant la Républi¬
que; et, selon la parole colorée du président, sur ces mêmes bancs où brillaient naguère les habits brodés, d’oii venait de sortir une aristocratie en cheveux blancs, un peuple en haillons venait s’asseoir, une multitude se pressait, vêtue de vestes et de blouses usées par le travail, ou peut-être déchirées par de récents combats.
Les huissiers de l’ex-chambre, en grand costume, l’épée au côté, la cravate blanche, le frac noir, dépouillant leur morgue classique, parcouraient la salle, un peu inquiets, un peu rouges, un peu mal à l’aise dans leur splendide ajustement, non pour maintenir l’ordre qui ne fut pas une fois troublé, mais pour faire placer les nouveaux personnages consulaires, qui, de leur côté, prenaient possession du prétoire sans forfanterie, sans allégresse enfantine, mais sans malaise et sans fausse timidité.
Ce dernier mot, toutefois, n’est pas rigoureusement exact : il y avait aussi des femmes. Trois bonnets, délégués de leur profession (les brocheuses, les coloristes et les plieuses, assure-t-on), siégeaient fort pacifiques et sans loquacité sur les bancs de la noble chambre. La vérification des pouvoirs, travail long et minutieux,