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CHAPITRE XI AT. — LE MUSEE 1)1 LUXEMBOURG

désolés du Tibre, et qu’éclaire d’un jour terne et embrumé un soleil de plomb. Les connaisseurs exigeants et les esprits difficiles reprochent à ce tableau, trèsadroitement peint d’ailleurs, son exécution un peu faible; ils semblent redouter que l’artiste ne se laisse aller à faire plus tard ce qu’on appelle aujourd’hui la peinture distinguée, une affreuse invention moderne, ignorée de toutes ces belles époques de l’art.

Il est décidément fort difficile de faire des classifications, et je ne sais pas si j'ai eu raison de mettre M. Couture à la place où je l’ai fait figurer en commençant. Mais, comme ce n’est point ici le lieu de se livrer à des discussions d’esthétique assez ennuyeuses partout, et qui ne sont guère concluantes nulle part, j’admettrai que M. Couture est un chef d’école, comme le prétendent ses admirateurs et ses élèves. En attendant, voici le plus important des tableaux qu’il ait faits et le plus grand de tous ceux qui sont exposés ici : les Romains de la décadence.

Si l’on en croit le livret, M. Couture a voulu représenter cette pensée énergique de Juvénal :

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Luxuria incubait, viclumquc utciscilur orbem.

« Plus cruel que la guerre, le Vice s’est abattu sur Rome et venge l’univers vaincu. »

Cette traduction, un peu libre, n’est pas de nous, mais du livret lui-même. Et tout en reconnaissant les efforts du peintre, l’incontestable mérite de certaines parties de l’exécution, telles que la verve et l’habileté, un coloris brillant, mais dont l’harmonie, obtenue par la répétition trop fréquente des mêmes tons, donne à cette toile l’aspect d’un dessin rehaussé en couleurs, nous ne saurions admettre que M. Couture ait suffisamment représenté la triste époque qu’il a voulu peindre. Le lecteur sera de notre avis en contemplant cette série d’académies peu vêtues, se prélassant sur des lits recouverts d’étoffes d'Orient, dans des poses

ennuyées, autour d’une table somptueuse, après une nuit d’orgie. Il jugera qu’il aurait fallu un pinceau plus énergique et un maître d’un génie plus puissant pour résumer dans une seule œuvre et l’immense lâcheté et l’immense débauche de la vieille Rome , se vautrant sous le joug du despotisme impérial, afin d’oublier, au milieu des plaisirs immondes, la perte de son honneur et de sa liberté.

M. IL Vernet est assez connu de tout le monde pour que nous n’ayons pas à en parler longtemps. Nous nous bornerons donc à donner les titres des tableaux de lui qui se voient au Luxembourg: le Massacre des mameluks dans le château du Caire, Judith et Holopherne , Raphaël au Vatican, et la Barrière de Clic h g.

( )n s’étonnerait peut-être de nous avoir vu placer M. Ingres parmi les novateurs, si l’on n’avait pas lu ce que nous avons déjà dit de ce maître éminent. Du reste, sa futile toile de Roger et Angélique, datée de

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Les Romains de la décadence, par M. Couture.

1819, et son tableau du Christ remet tant à saint Pierre les clefs du Paradis, tout empreint de réminiscences florentines, diffèrent trop des œuvres produites à la même époque pour ne pas justifier ce titre. Aucun de ses collègues de l’Académie ne peindrait non plus ce Portrait du compositeur Chervbini, si beau de caractère et de physionomie, malgré la figure de l’Harmonie, si malencontreusement placée à côté de l’illustre musicien. Il y a d’ailleurs, dans les incorrections audacieuses du dessin de cette figure, et dans le type étrange de sa tête, une sorte de cachet individuel facile à reconnaître.

Puisque nous en sommes aux jeunes peintres, à ceux qui du moins étaient jeunes en 1827, n’oublions pas la Naissance de Henri IV, de E. Devéria, cette grande toile exécutée par un homme de dix-neuf ans, avec une audace inouïe, une verve d’exécution qui donnaient, toujours en 1 827, tant d’espérances. La critique d’alors fut stupéfaite en présence de qualités si précoces; elle se laissa, par un enthousiasme facile à comprendre, éblouir à la vue de cette peinture d’une physionomie flamande et vénitienne , vénitienne sur-

15 Cent. LA LIVRAISON. — 121* lir 122* Livr.

tout, dans un moment où les vieilles et glorieuses écoles des coloristes étaient encore singulièrement méconnues. Aujourd’hui que cet enthousiasme est un peu refroidi, on s’aperçoit que la naissance de Henri IV ressemble un peu à une grande vignette; mais l'étonnement dure encore quand on se rappelle l'âge du peintre, et l’on se demande comment de si belles promesses d’avenir ont été si peu réalisées.

Le Luxembourg possède un autre tableau qui fit naître, à l’exposition de 1822 , autant d’étonnement, sinon d’enthousiasme, que la naissance de Henri IV; nous voulons parler du Dante et Virgile aux enfers, de E. Delacroix. Le peintre était presque aussi jeune que Devéria; de plus, il produisait, cinq ans plus tôt que celui-ci, une œuvre sans précédents. M. d'hiers reconnut les promesses d’un maître dans cette composition énergique, d’un style grandiose, d une couleur si puissante et si dramatique. Le Massacre de Scia, qu'on voit également au Luxembourg, et qui parut au salon trois ans plus tard, compta plus d’adversaires que de partisans, malgré la grandeur désolée de la scène, malgré la lumière livide d'un effet si saisissant

Aux bureaux de l'Illustration, rue de Richelieu, 60

qui éclaire le groupe de martyrs qui vont tomber sous le sabre turc, calmes , résignés ; malgré la beauté suprême de cette vieille héroïque, qui semble une figure du Poussin coloriée par Rubens; malgré la suprême beauté d’exécution de cette jeune fille au torse blanc, modelé comme un Corrége, attachée à la queue du cheval d’un spahis; malgré les feintes de ton , la vigueur du dessin, et cette étonnante alliance de réalité et de style qui fut pendant si longtemps la plus haute et la plus admirable des qualités du maître.

Le troisième tableau, les Femmes d’Alger, obtint bien plus de succès. Dans cette toile, on revit toute celte poésie somnolente et sensuelle de l’Orient, dont la brosse de nos peintres et la plume de nos poètes ont tant usé et abusé aujourd’hui. Le public et les amateurs ne purent qu’être éblouis par une richesse de palette dont on n’avait jamais vu, depuis Rubens, un exemple si éclatant et si prestigieux. D'ailleurs l'opinion avait marché : la Noce juive, dans le Maroc, petite toile du salon de 18 U, ne rencontra guère que des admirateurs ; le feuilleton des Débats lui-même, ordinairement hostile à M. Delacroix , fut subjugue

PARIS TVP. DE FIRMIN DlOOT, 58, RUE JACOB. 20 C. par la poste.

par la science du clair-obscur, le pittoresque de l’arrangement et des groupes, et l’indicible charme de la lumière qui éclaire cette ravissante composition.

Je n’imagine pas que nous ayons grand’ chose à regretter maintenant dans les salons de peinture du Luxembourg. Le paysage moderne n’y est guère représenté que par des tableaux de MM. Remoux, Lapito, J. Coignet, et de toute cette école de la touche qui naquit à la fin de la Restauration, après la chute de l’école du paysage historique. Il faut citer pourtant des œuvres estimables de MM. Achard et Giroux; le beau paysage de Jeanron, et une peinture assez insignifiante, si Ton songe au nom et à l’incontestable valeur du maître, deThéod. Rousseau; puis, les paysages néo-classiques d’Aligny et de E. Bertin; les beaux intérieurs de Granet : et, cela fait, passer dans les salons des sculptures.

Us sont encore moins riches que ceux des peintures. Excepté T Ai citante de Pradier, une des dernières productions de ce statuaire célèbre, où se retrouve toute la grâce et la souplesse de son ciseau; excepté 1 ’ En finit à la Tortue , un chef-d’œuvre d’exécution, deM. Rudde; l’élégante statue du Danseur napolitain , de Duret; la Prière et la Pudeur de Joley, deux morceaux d’une exécution agréable, facile; et le Secret confié à Vénus , de M. Jouffroy, que nous citons à cause du succès qu’il avait obtenu et qu’il n’a pas conservé : il n’y a, pour ainsi dire, plus à regarder dans un musée qui a exclu de ses galeries David et Barye. Si vous voulez connaître les chefs-d’œuvre de la statuaire moderne, allez voir le Fronton du Panthéon , visitez le Père-Lachaise , arrêtez-vous au groupe du Départ de Parc de l’Etoile, et devant quelques statues au jardin des Tuileries.

L’administration actuelle des musées a doté le Luxembourg de deux nouvelles galeries : celle des dessins et pastels et celle des gravures et lithographies.

Atalanto, par Pradier.

Ni l’une ni l’autre de ces galeries ne sont fort riches, elles sont d’ailleurs de création trop récente pour cela. Toutefois la galerie des dessins renferme une série de cartons exécutés pour la chapelle de Dreux par M. Ingres, curieux à étudier comme toutes les productions du même maître, et trois ravissants

dessins de Vidal : Y Ange déchu , une Larme de repentir et Polymnie , qui font avec les cartons de M. Ingres le plus énorme des contrastes.

Je ne vois guère, dans la collection de gravures, à citer que trois gravures du baron Desnoyers d’après Raphaël, celle d’H. Dupont, le portrait de M. Bertin, d’après le chef-d’œuvre de M. Ingres, et une gravure de M. Martinet, d’après les Derniers moments des comtes d'Kgrnont et de Horn, de M. Gallait. La gravure est bien malade en France, cela est incontestable et connu depuis longtemps; — la gravure au burin s’entend, nous ne parlons pas de celle sur bois. — Le musée de gravures du Luxembourg ne lions semble pas destiné à prouver le contraire jusqu’à présent. Puisset-il au moins, dans l’avenir, empêcher la décadence et la ruine d’un art qui a eu en France ses meilleurs maîtres et les plus illustres.

Il n’en est pas de même de la lithographie. 11 est regrettable que l’administration du musée n’ait pas fourni du premier coup au public une collection plus nombreuse. La matière ne manque pas, grâce aux Mouilleron, aux Nanteuil, aux P. Leroux, aux Aubry- Lecomte et aux Soulange Teissier. Grâce aussi à ces habiles artistes, les peintres de genre et de paysage les plus aimés de l’école moderne jouissent maintenant d’une renommée légitime et populaire. Leurs tableaux arrivent à la connaissance du public par les habiles et intelligents traducteurs, sans lesquels leurs plus belles œuvres resteraient enterrées dans le cabinet des amateurs assez riches pour les posséder. C’est ainsi que le musée, qui n’a jamais voulu acquérir aucune production deDecamps, expose aujourd’hui une lithographie de Soulange Teissier d’après ce peintre habile.

Mais c’est assez parler de peinture. Pour résumer

d’une manière aussi simple qu’énergique notre opinion sur le musée du Luxembourg, en ce (pii concerne la peinture, la seule partie importante de cette collection , il nous snllira d’affirmer une seule chose qui ne peut guère être démentie de personne.

Les derniers moments des comtes d’Kgrnont et de Horn, par M. Gallait.

Si l’on retirait de la galerie de peinture toutes les compositions historiques qui ne peuvent, pour une foule de motifs, prendre place dans une galerie particulière, et que l’on mit en vente toutes les autres toiles, paysages , tableaux de genre, etc., accumulés

dans cet établissement depuis la fondation, le prix de cette vente, à moins de circonstances exceptionnelles et imprévues, ne monterait pas, nous en sommes persuadé, à la somme qui serait produite par la vente d’une galerie d’amateurs de second ordre.

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