‹ Tableau de ParisChapitre 49 sur 257 · Chapitre X.I · texte numérisé non relu

Chapitre X.I

LES ÉGLISES DE PARIS

Les prenrers temps chrétiens île Paris. — Ses églises. — Saint- Ambroise. — Saint- Aniléol. — Saint -André. — Les Saints- Apôtres. — L’Assomption. — L’Abbaye aux Rois. Bonne-

Nouvelle. — Les Blancs-Manteaux. — Sainte-Clotiklc. — I.a chapelle expiatoire. — Saint-Etienne du Mont. — Saint-Eusfache. — Sainte-Elisabeth. — Saint-François d’Assise. — Saint-Germain l’Auxerrois. — Saint-Germain des Prés. — Saint-Gervais. — Sainte-Geneviève. — L’église des Invalides. — Saint-Jacques du Haut-Pas. — Saint-Julien le Pauvre. — Saint-Laurent. — Saint-Leu.

— Saint-Louis d’Antin. — Saint-Louis en Elle. — La Madeleine. — Sainte-Marguerite. — Saint-Médard. — Saint-Méry. — Les Missions-Etrangères. — Saint-Nicolas des Champs. — Saint-

Nicolas du Chardonnet. — Saint-Nicolas de Beaujon. — Notre-Dame de Paris. — Notre-Dame de Lorette. — Le Panthéon. — Saint-Paul. — Saint-Pierre de Chaillot. Saint-Pierre du

Gros-Caillou. — Les Petits-Pères. — Saint-Philippe du Roule. — Saint-Roch. — La Sorbonne. — Saint-Sulpice. — Saint-Severin. — Saint-Thomas d’Aquin. Sainte-Valèse. —

Saint-Vincent de Paul. — La neuvaine de sainte Geneviève. — I.a bulle Unigenitus. — Le diacre Péris. — Les convulsionnaires et les épigrammes. — Les prédicateurs.

Un baptême de cloches. — Les cultes réformés et israélite: l’Oratoire du Roule, les Billettes, la Rédemption. — La synagogue de Notre-Dame de Nazareth. Le

donneur d’aeu bénite. — Une chaise à Notre-Dame de Lorette. — Le suisse. — Le tronc pour les pauvres. — Les tombeaux de Vollaire et de Jean-Jacques.

Depuis que Paris existe , ou du moins depuis que Paris a reconnu la loi de Jésus-Christ , les rois trèschrétiens et la charité des fidèles se sont plu à l’enrichir de somptueuses églises, et ont élevé à l’envi des sanctuaires rivalisant d’opulence, de pompe, de splendeur. Le nombre des édifices religieux, des paroisses, des succursales, des chapelles, des couvents qui portaient dans les airs leurs aiguilles gothiques, leurs coupoles surmontées de la croix, leurs dômes ou leurs clochers ambitieux, était incalculable: peu de siècles ont été plus féconds que le moyen Age en constructions de toute sorte, et surtout en construtions destinées au culte. Avant les dévastations qui suivirent les guerres civiles dont fut accompagnée l’apparition du protestantisme, et même encore avant 93, Paris, la France entière offrait l'aspect d’une autre Égypte ; seulement, au lieu de pyramides , de pylônes, d’obélisques, ce n’étaient partout que des flèches fines et élancées, que des ogives hardies, que des clochetons et des aiguilles découpées à jour, qui se dessinaient dans la transparence du ciel, ou qui s’assombrissaient au sein des brouillards et des nuages. En songeant à de tels souvenirs, le philosophe compare les religions aux monuments qu’elles ont produit , et retrouve dans le caractère aérien des églises chrétiennes, opposé à la majesté lourde et massive des temples de l’Égypte, à la correction sévère et un peu nue des hiérons grecs, le contraste que présente notre religion spiritualiste avec les doctrines matérielles, terrestres et toutes humaines de l’antiquité. Pour l’historien positif, il se contente de remarquer l’inutilité, au point de vue de l’intérêt et du commerce, de ces édifices si coûteux; il déplore l’aveuglement de ces barbares qui, au lieu d’employer leurs fonds à des entreprises industrielles, et leur architecture à l’érection de gares, de bazars, de halles , de palais de cristal , et autres monuments d’une utilité directe, se sont exténués dans la misère, ont vécu d’angoisses, de labeurs et de privations , pour bâtir des sanctuaires à ce Dieu qui, pour eux après tout, n’est qu’une abstraction, qu’une inconnue qu’on peut dégager ou ne pas dégager du grand problème de l’univers.

Sans entrer dans des considérations d’un ordre si élevé, je crois qu’il ne serait pas sans intérêt d’examiner comment la France, comment Paris en particulier, s’est peuplé de tant de chefs-d’œuvre.

Paris, indépendamment des cinquante paroisses, succursales, chapelles, etc., existant encore, possédait avant la Révolution cinquante et une églises ou chapelles indépendantes, soixante-deux couvents et communautés religieuses de femmes, quarante couvents d’hommes, quinze abbayes et prieurés, sept séminaires, et quarante-six collèges ; ce qui forme un assez beau total de fondations et d’édifices religieux. La plupart ont été transformés en casernes, en institutions publiques, en prisons et autres établissements d’utilité générale, à la suite de la Révolution. Un bon nombre a été vendu à des particuliers. Je signalerai seulement, après avoir fait l’histoire de celles qui ont résisté à la tempête , les églises remarquables par leur beauté ou par quelque particularité digne de mémoire.

Aujourd’hui, Paris religieux se compose de treize ou plutôt de, quatorze paroisses , ayant un certain nombre de succursales; et, en dehors de celte division , il faut compter un petit nombre de chapelles privées qui sont desservies en dehors du budget des paroisses, et quelques autres qui appartiennent à des monuments civils, tels que les hôpitaux, les collèges, les prisons, etc. 11 y a en outre un certain nombre de temples ouverts au culte israélite, ou bien aux sectes détachées du rameau catholique. Les dépenses de ces diverses religions sont couvertes de différentes manières. Indépendamment du traitement alloué par l’État à chaque membre du corps ecclésiastique, aux pasteurs et aux rabbins régulièrement installés, plusieurs églises, considérées comme monuments historiques, sont entretenues sur le budget des beauxarts; et, dans la religion catholique, les dons volontaires des fidèles, quelquefois certaines allocations de la commune, constituent un casuel administré par le conseil de la fabrique. Une partie de ce casuel sert aux frais du culte, l’autre est distribuée aux desservants à titre de supplément d’honoraires. Dans les autres églises, le conseil des anciens se charge de la comptabilité et de l’emploi des collectes recueillies pour faire face aux divers besoins. Aujourd’hui la construction d’une église a lieu en vertu d’une loi, avec ou sans la participation de l’État et de la commune, et toujours par le moyen des quêtes et des souscriptions particulières. Quelquefois même on fait un appel direct, non à la piété des fidèles, mais à leur cupidité ou à toute autre passion. Si les ravissants souriresdes joliesquêteuses ne suffisent pas pour récolter la somme nécessaire, l’archevêque a recours à la ressource plus infaillible des loteries. Nous avons vu des prélats , bien intentionnés sans doute, mais peut-être imprudents, offrir l’appât d’un service d'argenterie ou de toute autre prime aussi profane à ceux que l’amour de Dieu ne pouvait entraîner , et mettre ainsi en évidence une satisfaction mondaine au lieu d’un but plus noble, plus élevé.

Il n’était pas nécessaire, au bon temps du moyen âge, de recourir à ces moyens pour faire pleuvoir les offrandes des fidèles. A la première nouvelle du projet d’édifier quelque nouvelle église, chacun accourait : le pauvre offrait ses bras et son travail ; le vilain s’imposait un surcroît de corvée; le noble seigneur contribuait de son or, et rachetait ses fautes en donnant une large part de ses richesses mal acquises, en aidant de toutes ses forces à l’achèvement du sanctuaire. Souvent le fondateur de l’église entreprenait l’œuvre avant d’avoir réuni les sommes nécessaires, confiant dans la charité des fidèles, dans l'éloquence des prédicateurs, et aussi dans l’aide du Seigneur, qui ne fait pas défaut aux croyants. L’église restait ouverte à tous les vents, pendant des années et quelquefois des siècles ; on perdait même parfois la tradition du plan primitif, ou le goût du style architectural qui avait inspiré le premier chef de l’entreprise, et, lorsqu’un roi ou un seigneur voulait mettre fin à l’ouvrage, terminer cet édifice en ruines avant d’avoir été bâti , on obtenait quelques-uns de ces temples hybrides et disparates, portant dans tous leurs détails la marque de leurs vicissitudes diverses.

Bien des églises et des institutions religieuses ont dû leur origine a des legs pieux; d’autres remontent à des accès de munificence d’un roi victorieux, ou, l’on s'en étonnera peut-être, elles ont eu en premier lieu un but d’édilité. Les fondateurs en ont jeté les bases dans 1 intention d’assainir, de peupler un endroit méphitique ou désert. En effet, lorsque la métropole élevait au ciel ses voûtes déjà fermées, ses clochers sur lesquels résonnait la cloche fraîchement baptisée et bénie, une foule de maisons venaient s’abriter sous son ombre ; un bourg, une ville prenaient naissance, et le désert devenait une populeuse cité. Tels sont les principaux motifs qui ont présidé à l’érection de tant de monuments religieux, qui ont fait pulluler les monastères, les couvents, les communautés de toute espèce, et qui ont accumulé sur le sol tous ces trésors, en grande partie mobilisés, dispersés ou détruits par les tourmentes révolutionnaires.

Voici quelles sont les treize paroisses de Paris, d’après l’ordre alphabétique, le plus impartial de tous :

Saint-Étienne du Mont, qui se trouve sur le carré Sainte-Geneviève, au cœur de ce douzième arrondissement, si populeux et si pauvre. Les succursales sont : Saint-Nicolas du Chardonnet, Saint-Médard et Saint- Jacques du-Haut Pas, desquels dépendent les quartiers Mouffetard, Saint-Marcel et les environs du Jardin des plantes.

Saint- Eustache, le centre des quartiers commerçants, touchant aux halles et au débouché des rues Montmartre, Montorgueil et de Rambuteau. Elle a pour succursales deux églises assez insignifiantes sons le point de vue architectural : l’une près du boulevard Bonne-Nouvelle; l’autre, non loin de la place des Victoires. Toutes deux sont sous l’invocation de Notre- Dame.

Saint-Germain VAuxerrois,YègX\se royale, la voisine du Louvre, dans laquelle le lecteur a été déjà introduit, n’a pas de succursale.

Saint-Laurent s’élève au milieu de l’industrieux faubourg Saint-Denis; de cette paroisse dépend la splendide église de Saint-Vincent de Paul.

La Madeleine, le temple de prédilection de l’aristocratie financière, domine l’entrée des boulevards et la rue Royale, qui la sépare du Palais législatif et de la place de la Concorde, Saint-Louis d’Antin, Saint- Philippe du Roule, Saint-Pierre de Chaillot: ces trois églises, qui seraient partout ailleurs de riches basiliques, relèvent de la splendide souveraine, et accueillent les fidèles du faubourg Saint-Honoré, de la place Vendôme et des Champs-Elysées.

Sainte-Marguerite, à l’autre extrémité de Paris, ainsi que Saint-Ambroise, qui en dépend, reçoivent le petit nombre de fidèles que les rudes labeurs des quartiers du faubourg Saint-Antoine et Popincourt laissent, le dimanche matin , libres de vaquer aux devoirs de la religion.

Saint-Merry est une autre paroisse laborieuse : depuis longtemps elle abrite de son ombre les rudes travailleurs du quartier Sainte-Avoie.

Les alentours du Mont-de-Piété possèdent les deux succursales de Saint-Merry, l’église des Blancs- Manteaux et l'église de Saint-François d'Assise.

Saint-Nicolas des Champs appartient également au quartier le plus industriel de Paris : c’est la paroisse qui s’étend sur ce qu’on appelle le quartier Saint-Martin proprement dit. Les succursales sont Sainte-Élisabeth , rue du Temple , et Saint-Leu , rue Saint-Denis.

Notre-Dame de Paris a la prérogative sur toutes les églises, comme métropole : sa juridiction comprend le quartier de l’Hôtel de ville , l’ile Saint-Louis , l’Arsenal ; les succursales sont Saint-Gervais , Saint-Louis en THe et Saint-Paul.

Notre-Dame de Lorette, nouvellement élevée au milieu d’un quartier peu dévot, suffit seule pendant plusieurs années à son élégant troupeau : on vient cependant de lui donner quelques succursales, réparties dans les parties hautes du quartier.

Saint-Roch , la paroisse de la royauté bourgeoise, et en quelque sorte la chapelle du Palais-Royal , n’a pas plus de succursale que Saint-Germain l’Auxerrois.

Saint- Sulpice , au cœur du noble faubourg Saint- Germain , est une église à la Louis XIV, et reçoit des fidèles dont les noms n’eussent point mal sonné dans les antichambres du grand roi. La plus riche peut-être des paroisses de Paris, Saint-Sulpice, arrive aux limites du pays latin, où Saint-Severin lui sert d’avant-garde; Saint-Germain des Prés , l’aïeule des basiliques parisiennes, et Saint-Pierre du Gros-Caillou, sont ses deux autres succursales.

Saint-Thomas d’ Aquin vient enfin, avec l’église des Missions-Étrangères et l’église de Sainte-Yalère , qui servent au culte des habitants du quartier des Invalides et de la rue de Bourgogne.

Depuis quelques mois, le Panthéon, rendu au culte, a été replacé au nombre des églises paroissiales, sous l’invocation de Sainte-Geneviève : c’est la quatorzième paroisse.

Ajoutons encore quelques monuments religieux ,debout et pouvant servir au culte , en dehors des paroisses; ce sont : l’église de l’Assomption , rue Saint- Honoré; l'église de l’Abbaye-aux-Bois , ce fameux ermitage de la rue de Sèvres; la Chapelle expiatoire, destinée à renfermer les restes, plus ou moins retrouvés, de Louis XVI et de sa famille ; Sainte-Clotilde , en construction, et l’église la Sorbonne. Puis, deux chapelles particulières, remarquables entre toutes les autres : Saint-Nicolas, appartenant à l’hospice Beaujon, et Saint-Julien le Pauvre, annexée à l’Hôtel-Dieu .

Les principaux temples des cultes dissidents sont : l’Oratoire du Louvre, le temple des Rillettes, le temple de la Rédemption, rue Chauehat, et l’église royale épiscopale d’Angleterre , dans le quartier du Roule. Les israélites ont leur consistoire central rue Notre- Dame de Nazareth.

Après cette rapide énumération, il faut revenir sur nos pas et parcourir les plus curieux de ces monuments. 11 y en a pour satisfaire tous les goûts : le byzantin, le gothique bâtard, le gothique pur, le style renaissance, le style antique, ont tous des représentants; et, certes, il y a peu de contrées qui offrent tant de contrastes, de si beaux échantillons dans chaque genre, et surtout un assortiment aussi complet de morceaux appartenant aux diverses époques de l’art. La description exacte et approfondie des églises de Paris comprend un cours entier d’archéologie sacrée : les limites de ce livre empêchent de donner autre chose qu’un aperçu.

Saint-Germain des Prés est la plus ancienne église de Paris. Voici, en quelques mots les principaux traits de son histoire : Clotilde, fille de Clovis et de sainte Clotilde, maltraitée par son époux, le roi Amalaric, appela en Espagne son frère Childebert. Childebert, ayant franchi les Pyrénées, dévasta le pays avec le fer et le feu, et vint mettre le siège devant Sarragosse ; mais la ville ne se défendit qu’en faisant porter processionnellement sur ses murs les reliques qui se trouvaient dans ses églises. Ce spectacle toucha le roi barbare, qui consentit à se retirer, moyennant la cession d’un fragment de la vraie croix et de la tunique de saint Vincent.

Quelque temps après l’arrivée de ces dépouilles sa¬

crées à Paris, le prince résolut d’élever une église pour les y déposer. Sur l’emplacement dont il fit choix, on voyait encore les débris d’un temple consacré à la déesse Isis : Childebert voulut faire succéder le culte du Dieu du ciel à celui des fausses divinités de la terre.

Cet édifice , construit primitivement en l’honneur de saint Vincent, martyr, et de la sainte croix, était soutenu par des colonnes de marbre : les murailles étaient ornées de peintures à fond d’or, et le pavé formé de pièces de marqueterie. L’extérieur répondait à la magnificence de l’intérieur : et le temple, tout couvert de cuivre doré , jetait un si vif éclat, qu’on ne tarda pas à l’appeler Saint- Germain Le Doré. L’église et l’abbaye attenante furent consacrées par l’évêque saint Germain, le 23 décembre 558, le jour même de la mort de Childedert. Peu de temps auparavant, ce prince, par un acte qui a été conservé dans les archives de Saint-Germain des Prés jusqu’à la Révolution, lui fit donation du fief d’Issy, avec ses appartenances et dépendances, du droit de pêche sur la rivière, depuis les ponts jusqu’au ruisseau de Sèvres, d’un chemin de dix-huit pieds de large des deux côtés de la Seine, et enfin de la chapelle de Saint-Andéol, remplacée plus tard par l’église de Saint-André des Arts, aujourd’hui détruite.

Saint Germain fit élever un oratoire consacré à saint Symphorien, dans lequel son corps fut déposé : ce qui fit donner à l’église le nom de Saint-Vincent et Saint-Germain. Mais, en 754, le corps du prélat ayant été exhumé et déposé dans la grande église, au rondpoint du sanctuaire, elle prit définitivement le nom qu’elle porte encore. Puis elle fut dévastée à plusieurs reprises par les Normands, et rebâtie de fond en comble, vers l’an 1000, grâce aux largesses du roi Robert, par l’abbé Morard; d’autres abbés et prélats ajoutèrent de nouvelles constructions jusqu’au règne de Philippe-Auguste. Ce prince eut un démêlé avec fabbave de Saint-Germain, relativement à un conflit de juridiction qui s’était élevé entre lui et ses voisins les feudataires ecclésiastiques de l’église : la sentence arbitrale qui trancha le différend mérite une place ici pour donner une idée de la topographie de Paris à cette époque. Elle exempta de toute juridiction épiscopale le territoire contenu depuis la tournelle de Philippe Hamelin (aujourd’hui l’Institut) jusqu’à la borne séparant, vers Grenelle, la terre de Saint-Germain d’avec celle de Sainte-Geneviève, et depuis cette borne jusqu’à une autre, formant la limite des deux mêmes terres jusqu’au chemin d’Issy, enfin; à partir de cette limite jusqu’à la quatrième, placée parles arbitres contre les murs, vers Saint-Étienne des Grès. Nonobstant cette sentence, de nouvelles discussions s’élevèrent, et Ton cite le procès de deux faux monnayeurs qui, ayant été arrêtés à Villeneuve-Saint- Georges, en 1256, furent pendus dans la justice de Saint-Germain des Prés, et, quelques jours après, pendus de nouveau dans Injustice du roi. Cette affaire singulière fut déférée au parlement tenu à Melun en 1257, et, en vertu d’une troisième condamnation, le droit étant mieux éclairci, les deux faux monnayeurs, réduits sans doute à l’état de squelettes, subirent une exécution définitive.

Quelques années plus tard, l’abbaye de Saint-Germain des Prés eut à soutenir un siège en règle contre des étudiants, dont plusieurs furent tués par les moines. A la suite de cette affaire, le prévôt de l’Abbaye dut quitter son siège, et les religieux furent condamnés ii payer mille livres de dommages-intérêts, et à fonder deux chapellenies de 20 livres chacune. On rasa les tourelles qui défendaient l’Abbaye, et dix des religieux les plus coupables furent bannis du royaume. En 1630, la congrégation studieuse de Saint-Maur s’installa dans Saint-Germain des Prés, oii ont brillé par la suite bon nombre d’érudits recommandables , entre autres Mabillon, Montfaucon, Félibien, Clément et Lobineau.

Cette antique abbaye a été vendue et rasée en 1700 : sur l’emplacement, ont été ouvertes les rues de l’Ab¬

baye et de Saint Germain des Prés. Une partie du palais abbatial subsiste encore dans la première de ces voies publiques. Ce palais est descendu au rang de simple maison bourgeoise, en dépit de sa façade qui proteste contre un tel abaissement.

L’église est bâtie en forme de croix; elle avait originairement trois clochers : un sur le porche, et les deux autres au-dessus de chacun des côtés de la croisée : ces derniers ont été abattus en 1821. On pense que la tour de la façade est un reste de l’édifice de Childebert; cette tour a été taillée à sa base en carré lisse, à une époque qui doit être assez récente, ce qui lui a ôté son caractère d’antiquité. Le grand portail d’entrée, ouvert dans la tour, était orné jadis de statues datant de l’enfance de l’art, qui représentaient la famille de Clovis, avec une figure d’évêque : on y voit encore un bas-relief, représentant la Cène, et fort endommagé, qui est sculpté dans le tympan. Ce portail est défiguré par un mauvais porche, d’un prétendu style grec, qui existait dès 1640; un portique moderne a été aussi fait du côté méridional.

L’intérieur est simple et sévère : le style architectural porte bien le caractère de l’époque durant laquelle fut élevée cette église; il est tout roman, et il semble que l’ogive gothique ait à peitte osé se montrer dans les derniers temps de la construction. La nef a gardé le plein cintre, tandis que le chœur seul est entouré d’ogives évasées, qui ne sont, à vrai dire, que le plein cintre timidement brisé. Malheureusement les restaurateurs, depuis le dix-septième siècle jusqu’à nos jours, ont semblé lutter de vandalisme pour défigurer et corrompre cette unité majestueuse. Successivement, les grands piliers engagés dans la nef ont été transformés en colonnes de Tordre composite, et les lambris des bas-côtés en voûte légère ; on a bâti au fond de l’abside une détestable chapelle de la Vierge, en style grec, et enfin on a orné le milieu de l’église d’une belle chaire en marbre blanc, qui n’a que le défaut d’être trop belle pour le lieu. Cette chaire, enrichie de deux statues allégoriques, la Loi évangélique et la Loi de Moïse ; plus, un bas-relief de Jésus prêchant sur la montagne, semble avoir été conçue dans le goût antique : mais ce qui n’appartient à aucune époque, c’est le lourd baldaquin de plâtre qui la surmonte, porté par deux séraphins et parsemé d’étoiles d’or.

Il y avait, dans l’intérieur de Saint- Germain des Prés, une foule de tombes curieuses : celle de saint Germain, avec sa superbe châsse en vermeil, enrichie de pierreries, de forme gothique, garnie de statuettes; ce chef-d’œuvre de l’orfèvrerie du moyen âge, donné par l’abbé Guillaume en 1408, a été porté à la Monnaie. Puis, le tombeau de Childebert et d’Ultrogothe, sa femme; ceux de Frédégonde, de Chilpéric, de CIothaire II, de Bertrude, de Chilpéric II, et d’autres princes et princesses de la dynastie mérovingienne; car cette église a précédé Saint-Denis comme sépulture royale. Une foule d’abbés et de morts moins notables se pressaient auprès des restes de tant de rois ; on remarquait cette épitaphe impérieuse d’un soldat franc : « Je défends qu’on retire jamais d’ici les os de Hilpéric. » 1793 n’écouta pas la défense, et les profanateurs retrouvèrent dans le cercueil une autre inscription moins orgueilleuse : « Moi, Hilpéric, je supplie qu’on laisse ici mes os. » La prière n’a pas mieux réussi que la menace.

Parmi les tombeaux que le gouvernement de la Restauration a rendus à la vieille basilique, on peut citer celui de Casimir V, roi de Pologne , qui mourut abbé de Saint-Germain des Prés, ceux des Douglas, et celui de Castellan, orné de statues dues au ciseau de Girardon. Le corps de Descartes et le cœur de Boileau- Despréaux reposent dans les chapelles des bas-côtés du chœur, sous de simples tables de marbre noir scellées dans les murs et décorées d’inscriptions en lettres d’or. La sacristie , dépouillée de ses reliquaires garnis de diamants et de sa croix de pierreries achetée à Manuel Comnène, montre encore aux curieux une statue de la Vierge, en marbre blanc, qui remonte au moyen âge. Terminons en mentionnant quelques tableaux ,

Page 1