CHAPITRE XXXIX. — LE LONG DE LA SEINE (Suite
désigner le rang de chaque individu dans la société.
La pleine eau est un des épisodes curieux de cette partie de la journée à l’école de natation : sept à huit fois, dans les chaudes journées d’été, et dans l'intervalle entre raidi et six heures, ce cri se fait entendre : « Allons ! messieurs , la pleine eau ! » La pleine eau est une excursion à l’usage des intrépides, en dehors de l’école : chaque bateau, chargé de ces héros nautiques, s’éloigne sous la conduite d’un maître de nage, et navigue, soit en suivant le fleuve, soit en le remontant, entre le pont Royal et le pont de la Concorde. Arrivé à l’un de ces points, le bateau se met en travers, pour n’aller que lentement et à la dérive ; et aussitôt nageurs de prendre leur élan , et de se livrer à tous les exercices les plus gracieux et les plus recherchés de leur art. La pleine eau est le moment où se font les coupes, les brasses, les marinières les plus savantes et les plus étudiées : il s’agit de mériter les regards des ha dauds qui se pressent sur les ponts et contemplent ce spectacle avec autant d’attention que s’il s’agissait d’un chien noyé ou de l’arrivée du pyroscaphe venant de Saint-Cloud. Malheureusement il faut bientôt interrompre ces exercices, et regagner l’école, non sans jeter un coup d’œil orgueilleux aux gens dont on a excité la curiosité.
Le voyage du bateau chargé de nageurs n’est pas toujours sans dangers : il s’expose à un abordage, ou, pour employer le terme flambart, à un battage, avec ces farouches corsaires qui écument la Seine depuis Bercy jusqu’à Asnières, leurs deux capitales. Plus d’une fois le chef d’équipe d’un navire pavoisé aux couleurs barbaresques a mis le cap sur une modeste embarcation de pleine eau, et est parvenu à sombrer bel et bien pour avoir manœuvré hors de propos. Ce sont là des incidents mémorables. Le sauvetage de l’écumeur infortuné et de ses équipiers suffit pour défrayer longtemps les anecdotes et les récits maritimes de l’École de natation. Mais le plus souvent l’adresse des mariniers évite tout battage inopportun, et la rencontre se passe sans autre incident que quelques bordées d’injures et d’imprécations. Le style chicard des baigneurs se montre de niveau avec la bagace d'entrepont.
Le retour de la pleine eau, et, en général, la sor¬
tie du bain , sont suivies de fréquentes visites au café annexé à l’établissement. Les liqueurs, le vin de Malaga, le vin de Madère, l’absinthe, le grog et le cigare sont demandés avec fureur. Le comptoir est ordinaiment tenu par une femme ; et , malgré le peu de faveur que mérite le nu , il n’est pas rare de voir une foule d’individus, dans l’appareil le plus simple et le moins flatteur, faire gracieusement la roue auprès de ladéité du lieu. Notre amour-propre nous porterait-il à croire que bien des femmes, grandes et petites, voudraient jouir à l’aise de la vue d’un café-restaurant en caleçon et en peignoir?
La foule s’écoule à six heures du soir ; il ne reste plus que les gourmets insatiables, qui renouvellent au dîner les mêmes scènes déjà décrites à propos du déjeuner. Puis la nuit arrive : on ferme les bas¬
sins, et les dîneurs attardés restent dans les galeries.
C’est le moment où l’on voit revenir les amateurs de la pêche à la ligne, et où les mariniers de l’école lèvent de nouveau leur filet. Quelques petits soupers ont introduit à l’École de natation des nuits vénitiennes fort recherchées, et que certaines actrices ont mises à la mode.
Pour compléter ce qui a rapport aux bains proprement dits, il reste à parler de quelques dispositions prises par la police. Il est défendu de se baigner «dans la Seine, à partir de Bercy jusqu’à la barrière de Passy, pas plus que dans les canaux Saint-Martin , Saint-Denis, de l’Ourcq et dans le bassin de la Villette. Les bains , qui ne peuvent être établis qu’avec autorisation , doivent être emménagés de manière à garantir la sûreté des baigneurs : ils doivent
être fermés de dix heures du soir jusqu’au jour, et enlevés le 30 septembre de charpie année. Comme prescription spéciale, je citerai l’article qui ordonne d’afficher en lieu apparent le tarif des prix, qui ne peuvent dépasser :
Pour l’entrée. ... 73 c.
Pour le caleçon. . . 10
Pour le peignoir. . 23
la défense d’introduire des chiens, ou de tolérer la nudité complète des baigneurs, etc.
La Seine présente, indépendamment des bains, un grand nombre de constructions d’apparence analogue : ce sont les bateaux des blanchisseuses. Le lecteur a déjà rencontré ces dignes ouvrières dans les divertissements du carnaval ; il a pu se faire une idée de leur caractère jovial et de leur gaieté, qui est devenue proverbiale parmi les habitants du fleuve. Les bateaux des blanchisseuses se sont ressentis des améliorations qui se sont faites de toutes parts sur la Seine : ils ressemblent maintenant aux kiosques du Bosphore et aux pavillons flottants des fleuves chinois. Dans ces nouvelles demeures, qu’on leur a faites si sveltes et si diaphanes, les lavandières n’ont rien perdu de leur vivacité. Les poules d'eau de la Seine , comme les appellent les mariniers, ont bon pied, bon œil, bec et ongles: elles ripostent avec verve aux attaques qui hèlent leurs bateaux. On entend retentir sans cesse leurs chants avec accompagnement de battoir ; la gaieté y est à demeure fixe. Les blanchisseuses cultivent la nécromancie, et la tradition prétend que mademoiselle Lenormand a fait ses premières armes sur leurs bateaux.
Pour compléter les curiosités de la Seine, sans sortir de Paris , il reste à citer la frégate-école , jadis amarrée à Neuilly, et qui a été amenée en face du quai Billy pour servir aux fêtes du 13 août 1832. Le Gouvernement voulait montrer aux Parisiens un échantillon de combat naval, avec bordées, abordage, etc. : c’est ce qui a déterminé les entrepreneurs de la fête de touer jusqu’au pont d’Iéna ce navire sans nom, portant trois mâts écourtés, percé d’autant de sabords qu’une frégate , taillé en goélette , et plat de carène comme un radeau. .Te crains bien que ce fantastique vaisseau ne donne aux badauds qui le visitent moyennant la bagatelle d’un franc, qu’une idée fort impar-
La pleine eau.
faite des navires et de la navigation. Le bateau qui fait le service de Saint-Cloud, et même les canots de Bercy, qui ont remporté plus d’une couronne à des régates, ressemblent bien mieux à des embarcations sérieuses.
Nous quittons la Seine à sa sortie de Paris; mais nous ne lui disons pas encore un adieu définitif. Ne
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devons-nous pas la retrouver, sous forme de filets et de dérivations, dans les canaux, dans les fontaines publiques, et jusque dans le modeste sceau du digne Auvergnat qui la colporte d’étage en étage? L’arrosement de Paris, sa consommation en eau pour la buanderie, pour la boisson, etc., etc., méritent bien une mention spéciale. Et aussi, quand il s’agira de
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Paris extra muros, la Seine ne pourra être oubliée : nous la retrouverons dans les divers sites de la banlieue quelle traverse et qu’elle embellit; nous la reverrons avec sa pacifique population de baigneurs nomades, de pêcheurs infatigables, et aussi avec ses rôdeurs, ses parasites, scs écumeurs soigneux d’éviter l’œil d’Argus de l’autorité, qui veille dans la ville.
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