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CHAPITRE XLVII. — LES ÉGLISES DE PARIS

aller des sujets qu’ils représentent et de l’ensemble de toute la nef. Les colonnes des bas-côtés portent, en guise de chapiteaux, des couples de religieux couchés tête-à-tête et portant une banderole. Les arrêts des nervures des voûtes sont marqués par les figures les plus comiques et les plus amusantes : on y remarque un mascaron grotesque, situé à gauche près du sanctuaire, dont la grimace diabolique est peu propre à édifier le desservant ou les fidèles.

Les vitraux de l’abside sont d'un fort beau travail : ils représentent des apôtres, des sibylles, des prophètes, et ont été exécutés par Bernel de Blois, peintre de Henri IV. Un petit nombre a été brisé et remplacé par d’autres plus anciens.

Le chœur actuel, ajouté en 1684, ainsi que le maître autel, jurent avec le style du reste de l’édifice. Le maître-autel, exécuté par Baptiste Tubi, sur les dessin de Lebrun, est pourtant une œuvre remarquable; il se compose de huit colonnes de marbre blanc, de l’ordre composite , soutenant une demi-coupole, et il est enrichi d’ornementsen bronze doré. On admire dans la même église un magnifique buffet d’orgues, chef-d'œuvre de Dupré fils.

A l’église Saint- Severin était annexé un cimetière sur la porte duquel se lisait cette ridicule inscription :

Passant, penses-tu pas passer parce Où pensant j’ai passé ? [passage Si lu n’y penses pas , passant, tu [ n’es pas sage,

Car en n’y pensant pas, tu te verras [ passer.

Je parle de ce cimetière, qui n’offrit jamais rien de bien remarquable, parce tpie c’est dans son enceinte qu’eut lieu la première opération de la taille, en 1474.

Cette opération fut tentée sur un archer condamné à mort, qui devait avoir sa grâce en cas de guérison :

elle réussit parfaitement.

Si les deux moitiés de Paris formaient deux villes distinctes, l’église de Saint- Sulpice pourrait, à juste titre, être choisie comme la basilique, comme la digne métropole du Paris de la rive gauche. Nulle, ni le Panthéon-Sainte-Geneviève, fier de sa coupole et de ses colonnes superbes, ni l’aïeule de toutes, Saint-Germain

des Prés, ni Saint- Severin , ni Saint -Étienne du Mont, ne prétendraient lui disputer un tel honneur. Mais Notre-Dame a la prérogative, et la mérite d’ailleurs. Saint-Sulpice doit donc se contenter de son empire sur le noble faubourg et sur ses trois succursales: Saint-Severin, qui règne sur le quartier delà Sorbonne, Saint-Pierre du Gros-Caillou, dont le sanctuaire s’ouvre aux habitants des terres lointaines de Grenelle et de Vaugirard; et enfin Saint-Germain des Prés, qui serait, grâce à ses souvenirs, la seule rivale possible de cette opulente souveraine.

Les premiers vestiges de l’existence d’une chapelle dédiée à saint Sulpice se rencontrent dans un acte daté de 1210. Bien entendu, rien ne subsiste de ce monument primitif, qui a été reconstruit ou augmenté bien des fois, avant qu’il fût question de l’édifice grandiose dont nous nous occupons. La première pierre de cet édifice fut posée en 1646, par Anne

d’Autriche, alors régente du royaume; mais les travaux, confiés successivement à Christophe Gamart, à Louis Leveau et à Daniel Gittard , avancèrent avec la plus grande lenteur. Ils furent interrompus tout à coup, au bout de vingt-huit ans , par le manque absolu de fonds; le curé et les marguilliers , écrasés de dettes, s’adressèrent au roi pour obtenir quelques secours, mais le travail ne put être repris qu’au commencement du règne suivant. On peut dire que le vrai fondateur, c’est le curé Languet de Gergy, dont, pendant trente-cinq années entières, le zèle ne se ralentit pas pour recueillir des collectes , des offrandes de toute nature, lever les difficultés et exciter en même temps ouvriers, architectes, simples fidèles et gouvernants. En 1718, n’étant possesseur que d’une somme de trois cents livres, il la consacra à l’achat de quelques pierres , puis il fit annoncer solennellement

Saint-Sulpice.

la reprise des travaux; son exemple, ses exhortations firent le reste. 11 parvint à émouvoir ses nombreux et riches paroissiens. La piété de quelques-uns, peut-être la vanité de plusieurs autres, surtout l’exemple, si contagieux parmi les hommes, lui ouvrirent toutes les bourses, et le roi ajouta à ces fonds les bénéfices d’une loterie. Gilles Oppenord fut chargé de diriger les nouvelles constructions; le célèbre Servandoni donna le dessin et surveilla l’exécution du portail. Enfin, l’infatigable curé mourut en 1750, après avoir eu la consolation de voir se terminer, où à peu près, l’œuvre qui avait occupé sa vie entière. Peu content d’être venu à bout de l'édification de l’église, il avait aussi travaillé à son embellissement, et avait fait couler une statue de la Vierge en argent massif, que l’on appelait Notre-Dame de la Vieille - Vaisselle; parce qu’elle était composée des couverts et des pièces d’argenterie que Languet de Gergy ob¬

tenait de la munificence de ses paroissiens. Lors de la Révolution, cetle dernière œuvre du pieux curé, qui lui avait coûté tant de patience et d’efforts d’imagination, vint se perdre dans les creusets de la Monnaie.

Les tours actuelles, et la balustrade qui court de l’une à l’autre, ne sont pas l’ouvrage de Servandoni; celles qu’il avait élevées, et dont l’effet ne répondait pas à l’aspect général de l’édifice , ont été refaites deux fois , d’abord par un assez médiocre architecte du dix-huitième siècle , et plus tard par Chalgrin, qui les a laissées dans l’état oit nous les voyons encore. La balustrade remplace un fronton, œuvre de Servandoni , qui avait été totalement dégradé par la foudre.

La façade de Saint-Sulpice est divisée en deux étages ornés de colonnes auxquelles leur cannelure donne l’apparence d’une grande légèreté : mais la disproportion des deux tours avec la masse de l’édifice donne un fâcheux aspect à l’ensemble et fait ressembler le dehors de l'église à un meuble renversé.

Le rez-de-chaussée forme un péristyle d’ordre dorique, resserré entre deux massifs, auxquels on parvient par un escalier de seize marches.

Ses colonnes sont doubles sur la profondeur , et ont quarante pieds de haut sur cinq de diamètre. Au premier, une galerie ouverte s’appuie à droite et à gauche sur deux pavillons à colonnes , percés d’arcades, sur lesquels s’élèvent les deux tours. Le corps du premier étage est d’ordre ionique. Les deux entrées latérales forment deux portails; celui de droite est dorique et ionique; l’autre, corinthien et composite.

Chacun d’eux est accompagné de deux niches renfermant des statues, de Dumont. La beauté du portail principal, son caractère noble et imposant, l’harmonie qui règne dans l’ensemble, attestent le goût et le génie de l’architecte. Les tours s’élèvent à soixante et dix mètres, c’est-à-dire trois mètres plus haut que celles de Notre-Dame. On ne remarque que peu de trace du mauvais goût de l’architecte Oppenord , qui essaya de défigurer la majestueuse simplicité de cet édifice, en voulant le décorer des ornements capricieux si fort en usage sous le règne de Louis XV.

Du péristyle, trois portes introduisent dans l’église : celle du milieu, la plus grande, est suivie d'une sorte de péristyle intérieur, formé de six colonnes composites, soutenant le buffet d’orgues, dont l’exécution fait honneur à Cliquot, célèbre facteur. L’église a la forme classique d’unecroix ; l’intersection de la grande voûte avec celles des deux bras de la croix est une voûte surbaissée octogonale, ornée de sculptures et de quatre médaillons représentant les traits d’un pareil nombre de saints personnages. Au fond se trouve la chapelle de la Vierge, dessinée par Servandoni : ses murs sont couverts de marbre rouge et blanc, et de nombreuses sculptures dorées; ils sont ornés de quatre tableaux, consacrés aux principaux épisodes de la vie de Marie. La statue de la Vierge, supportée par des nuages, et tenant l’Enfant-Jésus dans ses bras, a

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été sculptée par Pigale; elle occupe une vaste niche, et

se trouve éclairée çt comme animée d'une lumière surnaturelle au milieu de la

pénombre qui l’environne, au moyen d’une ouverture cachée qui laisse passer un rayon du jour.

L’aspect général de l’intérieur de Saint-Sulpice étonne et satisfait 1 œil, grâce à ses vastes proportions et a sa régularité ; mais il y a peu de détails qui méritent 1 admiration. La chaire, bien inférieure à celle de Saint-Étienne du Mont, fut longtemps considérée comme une merveille : les statues qui ornent les diverses chapelles et le pourtour du maître - autel , œuvres de Dumont et de Bouchardon, ne s’élèvent pas audessus du médiocre.

J’en dirai autant de la plupart des peintures à fresque, ré-

pandues avec profusion dans tous les moins, en ex ceptant toutefois la belle fresque de Lemoine présentant 1 ’ Assomption de la Vierge.

Cette fresque, réparée et augmentée par Gallet, décore la coupole de la chapelle consacrée à la mère de Dieu : la lumière ingénieusement distribuée, qui illumine la statue, contribue à faire ressortir sa valeur. Je dois aussi faire une mention honorable des tableaux à la cire, peints par M. Drolling dans la chapelle de saint Paul. Ces tableaux représentent, à gauche : Saint Paul frappé de cécité sur le chemin de Damas , et qui entend la voix de Dieu et se convertit; à droite : Saint Paul devant i Aréopage, annonçant le vrai Dieu et la résurrection. Le troisième est un Ravissement du saint, placé dans une lunette simulée au milieu du berceau de la voûte. Dans le premier de ces sujets, M. Drolling a mis une vigueur et une animation qui contrastent avec le calme ordinaire régnant dans la majeure partie de ses œuvres. La scène est bien disposée et a de Limité.

Saint Paul renversé à terre, les rudes soldats qui se baissent vers lui pour aller à son secours, le cheval qui se cabre, le jeune homme qui cherche à le retenir, la tourmente du ciel, les draperies que le vent soulève avec violence... tout cela est bien conçu pour arriver à une impression forte et saisissante. Dans le Saint Paul devant l' Aréopage , on retrouve la manière tempérée du peintre. Des personnages de tout âge et de toutes conditions sont groupés autour du saint et écoutent avec une attention silencieuse sa prédication. L’artiste n’a donné à tous ces auditeurs de la nouvelle parole qu’une expression tranquille et contenue; il n’a pas voulu nous préoccuper de Denys l’Aréopagite, qui em¬

brassa la foi ; et il a relégué dans un coin de son tableau la femme nommée Damaris qui suivit cet

Saint-Sulpice. — Chapelle Saint-haut. — Leravissen ent de saint 1 au), j ai M, Drolling.

exemple, sans doute afin de ne pas détourner l’attention sur des têtes expressives et de la laisser se

Saint-Sulpice. — Saint Paul frappé de cécité.

concentrer sur saint Paul. Un jeune homme, placé sur le premier plan, mais dont les traits sont à moitié

cachés , trahit seul par son attitude l’émotion qui le gagne à la révélation de cette doctrine d’amour et d’égalité.

Cette figure et quelques - unes de celles qui entourent le saintsont heureusement trouvées, étudiées avec soin et rendues avec vérité.

Le Ravissement de saint Paul est la plus satisfaisante des trois peintures qui décorent la chapelle, tant sous le rapport de la bonne disposition pittoresque que sous celui de la couleur. Les anges qui supportent saint Paul, ou voltigent auprès de lui, sont groupés avec grâce et ont de l’élan. En somme, çette chapelle fait honneur àl’artistede talent qui l’a décorée.

Il y a dans l’église seize autres chapelles, en comptant, outre les huit qui sont à droite et à gauche de la nef, celles qui sont placées latéralement autour du chœur; une dizaine au moins attendent encore des décorations artistiques. Quand sera remplie cette lacune regrettable dans l’ornementation d’une des plus belles églises de Paris? Pourquoi le bon curé Languet ne revient-il pas passer quelque temps sur la terre pour achever son œuvre ? Mais aujourd’hui peut-être le gouvernement ne le laisserait pas quêter et dépenser à sa guise; il n’y a plus, pour unique souscripteur, que le budget, pour unique moteur de toute entreprise, que l’intérêt direct ou la voix du pouvoir. Il faut donc que Saint- Sulpice ait recours au gouvernement.

Les souterrains de cette église n’offrent rien de remarquable : ils sont loin d’égaler ceux du Panthéon, en étendue ou en célébrité. Je les cite seulement à cause de certaines conférences qui s’y sont tenues pendant les dernières années du règne de Louis- Philippe, sous le patronage d’hommes éminents du parti légitimiste, et qui ont fait beaucoup de bruit. Empruntons les paroles d’un courrier de Paris de l’époque :

« Le lieu de la scène est tout à fait dramatique et prête aux mystérieuses conjectures. Figurez-vous un immense caveau dont les sombres profondeurs s’étendent dans les entrailles d’un temple divin : par exemple l’église Saint- Sulpice. Là, à certains jours, s’assemble une foule considérable d’hommes de tout rang, de toute condition et de tout âge, depuis l’adolescent jusqu'au vieillard, depuis la simple veste de l’ouvrier jusqu’à l'habit de drap fin. Des lampes suspendues aux voûtes jettent une lumière fantastique dansla nuit

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