CHAPITRE XLVll. — LES EGLISES DE PARIS
de ce noir caveau ; alors les assistants prennent place sur des bancs symétriquement rangés, et il est aisé de voir à leur attitude qu’ils obéissent à une sorte de hiérarchie et de discipline.
Chaque banc, en effet, est divisé, pour ainsi dire, en compagnie de dix personnes soumises à un chef. Sur le fond de cette assemblée, vêtue en majorité du costume laïque, se détachent des prêtres et des frères de la doctrine chrétiennes. Ceux - là surtout semblent avoir l’autorité et prendre une part active dans ces réunions.
Pour obtenir les honneurs de l’association, il faut avoir dix-sept ans au moins : la profession, la naissance, le
portent plus qu’à Dieu leur hommage féodal. Les prêtres de Saint-Sulpice accueillent seuls à leur nais
gion, ne sont
pays, la reli
comptés pour rien dans les clauses d’admission; chacun y a droit, pourvu qu’il ait l’âge prescrit et qu’il ait assisté à trois réunions pour toute épreuve.
Que se passe-t-il entre tous ces hommes assemblés? Comment occupent-ils les heures qu’ils se partagent ensemble? Des poètes lisent leurs vers, des savants traitent des questions de science, des orateurs prononcent des panégyriques ou soutiennent des thèses morales ou religieuses; des musiciens exécutent des chants sacrés; il y a un bureau présidé par le curé de Saint-Sulpice, qui règle 1 ordre des discussions; tantôt l’assemblée chante en choeur des psaumes accompagnés de l'orgue, et tantôt elle procède au tirage d’une loterie dont les lots, livres ou tableaux , sont distribués aux membres de l’association que le sort a désignés. Chaque séance est close par une prière. L’association est placée sous le patronage de saint François-Xavier.»
La suite des événements semble avoir prouvé que ces conférences furent une nouvelle application du proverbe qui sert de titre à une comédie de Shakspeare:
« Beaucoup de bruit pour rien. »
Saint-Sulpice reçut, en 1793, le litre de Temple de lu Victoire. Plus tard, les théophilanlhropes y tinrent leurs séances sous la présidence du grand pontife la Réveillère-Lépeaux. Le général Bonaparte y fut invité, en 1799, à un grand banquet : trois ans après, devenu premier consul, il rendait au culte le temple de la Victoire. Cette église a été mieux traitée par notre révolution cadette : elle a été désignée comme lieu de réunion au concile provincial de 1849, présidé par monseigneur Sibour, archevêque actuel de Paris. D’ailleurs Saint-Sulpice n’a pas besoin, pour revêtir son habit de fête, de ces grandes occasions: souvent elle se pare en l’honneur de nobles mariés, qui viennent sceller, au pied de ses autels, une alliance entre deux antiques familles de la plus pure souche aristocratique. Chaque dimanche, ses portes sont assiégées par des carrosses armoriés: c’est là seulement qu’on retrouve les vieux écussons qui désertent les cours et les lieux publics depuis 1830, et qui, après la chute du roi de droit divin, ne
Conférences dans une chapelle souterraine à Saint-Sulpice.
sance les tils des nobles Francs, les accompagnent seuls à la tombe : seuls , ils président aux actes de
Saint-Sulpice. — Saint l aul devant l 'Aréopage.
leur vie religieuse, et ils ne cèdent qu’aux prédicateurs les plus renommés le droit de faire entendre aux oreilles de leurs aristocratiques ouailles la parole du Dieu qui s’adresse aux riches et aux pauvres.
Une des curiosités de Saint- Sulpice, e/est le bénitier ou plutôt les deux bénitiers, formés de deux coquilles magnifiques de tridâcne géant , offertes à François Ier par la république de Venise. On y remarque aussi la méridienne, placée en premier lieu par Henri de Sully, mécanicien, et renouvelée par Lemercier , astronome , vers 1750. L’une des extrémités de cette méridienne est placée près de la porte latérale de droite : il s’y trouve une inscription qui en indique l’origine. De là elle traverse la croisée en passant obliquement devant le maître-autel, et va se terminer au pied d’un obélisque en marbre blanc, haut de 8 mètres, sur lequel elle se trouve projetée. La fenêtre de la croisée vis-à-vis 4.i été fermée : on y a seulej| nent ménagé une ouverture B l’un petit diamètre, placée à environ 75 pieds; au-dessus du pavé, à travers laquelle passe; à midi, un rayon de soleil qui vient tomber sur la méridienne. L’hiver, lors du solstice, l’ovale lumineux se porte sur la ligne verticale de l’obélisque. Cette méridienne sert à fixer, d’une manière certaine, l’équinoxe du printemps et le dimanche de Pâques.
L’église de Saint-Pierre du Gros-Caillou, la seule succursale de Saint-Sulpice dont je n’aie pas parlé, est un monument fort simple et tout moderne, qui a été construit en 1823 sur l’emplacement de l’ancienne cure du même nom, vendue et démolie en 1792.
Le dixième arrondissement possède Saint-Thomas d’Aquin et ses deux succursales , Sainte-Valère et l’église des Missions-Étrangères, qui complètent l’énumération des établissements religieux de la rive droite. Ces trois églises ne méritent, sous le point de vue monumental, qu’une mention sommaire : Paris en a bien d’autres plus dignes de fixer notre attention.
En 1(331, les jacobins, moines de l’ordre de saint Dominique, vinrent occuper, auprès de la rue du Bac, un modeste local entouré de jardins. Leurs commencements furent humbles; mais ils firent rapidement leurs affaires. Protégés par le cardinal de Richelieu et enrichis par les dons des fidèles, ils remplacèrent leur modeste chapelle par un édifice bâti sur les dessins de Pierre Bullet , dont la construction fut terminée en 17-40. Cette église des Jacobins, par l’effet du concordat de 1802, devint église paroissiale sous l’invocation de saint Thomas d’Aquin. Les ornements intérieurs et les peintures de Saint-Thomas d’Aquin sont l’ouvrage de Lemoine et de ses élèves; M. Blondel a complété l’œuvre du maître. Lemoine s’est montré inférieur à sa réputation : ses peintures brillent par Fit
gnorance du dessin et le style maniéré des figures ; elles font un contraste parfait avec la gravité par trop magistrale des fresques de l’artiste moderne. M. Blondel a été chargé à deux reprises de compléter l’ornementation de Saint-Thomas d’Aquin. Il a d abord décoré le fond du sanctuaire de peintures représentant des lévites portant l’arche sainte et le grand prêtre lisant, dans le temple, les tables de la loi. Ces figures sont disposées au milieu d’arcades ouvertes, à travers lesquelles on aperçoit le ciel. Ces arcades répètent, par une disposition assez heureuse, les cintres des croisées latérales; mais ce qui n’est pas aussi heureux, c’est le mélange des architectures. Les galeries, ouvertes en avant par la courbe de leurs archivoltes, aboutissent en arrière à des ouvertures rectangulaires formées au moyen de lourdes architraves supportées par des colonnes égyptiennes. Sur cette façade hybride vient s’appuyer l’autel du sanctuaire, autel d’ordre corinthien et à fronton triangulaire; et pour que rien ne manque, en fait de singu¬
larité, à ce bizarre échafaudage, c’est justement au milieu d’une des arcades ouvertes qu’est inscrit le fronton triangulaire. On semble s’être complu à réunir là toutes les figures géométriques de l’architecture; il n’y manque que l’ogive. En revanche, toutes les fantaisies d’ornementation dans le style de la Renaissance décorent le reste des parois restées libres. Enfin, au-dessus de l’entablement, surmonté en partie d’un attique à balustres, style Louis XV, règne le plafond de Lemoine.
La composition de la coupole, dans laquelle l’artiste a été maître de lui-même, ne montre pas des défauts aussi saillants; mais, en revanche, il n’y a rien d’extraordinaire à signaler. Elle offre un aspect singulier et inusité. De même qu’on avait peint de fausses arcades au fond du chœur, on y a peint, dans le même système de trompe-l’œil, une rosace en bronze occupant le zénith et supportée par quatre piliers également en bronze. Ces piliers, disposés en croix, laissent des vides simulant le ciel, comme si la voûte
était à jour en cet endroit, et c’est dans ces champs à fond bleu que le peintre a disposé ses sujets. Cette calotte à jour (dont certains bourrelets qu’on met aux petits enfants donnent une assez juste idée), existâtelle réellement, serait d’un effet désagréable; l’imitation ne m’en paraît pas plus satisfaisante. Elle a eu un avantage pour le peintre, celui de le débarrasser d’une coupole entière a peindre, et de lui fournir des cadres restreints pour quatre compositions. Ces compositions sont très-simples : c’est, d’une part, Jésus- Christ assis sur un trône d’or, reposant sur les nuages et entouré d’anges à genoux; de l’autre, la Vierge, assise sur un trône d’or reposant sur les nuages, et entourée d’anges à genoux. Puis, formant la croix / avec ces deux premiers sujets, deux autres représentant les évangélistes opposés deux à deux et reconnaissables aux animaux symboliques. Tout cela était de soi-même parfaitement intelligible. Malheureusement quelqu’un de la fabrique, de la sacristie ou de quelque autre endroit, je ne saurais le dire, a
voulu mêler là dedans un peu d'érudition théologique. Des inscriptions latines, en grandes lettres capitales, ont été mises au-dessous de chaque sujet. Et alors il est arrivé ce qui arrive quelquefois aux inscriptions, c’est qu’au lieu de servir à expliquer, elles n’ont servi qu’à embrouiller.
Les quatre sujets, étant vulgaires et sans intérêt d’action, demandaient à être relevés par la grandeur du style. Ce style élevé manque aux compositions de la nouvelle coppole La banalité de la donnée n’est pas sauvée; l’exécution n’est que sage et suffisante. La voussure occupée par la Vierge, au milieu des anges à genoux, me semble la plus satisfaisante des quatre. Les évangélistes saint Marc et saint Matthieu sont bien posés. La tête de saint Jean est malheureuse. Le saint Luc a assez de tournure, mais on ne sent pas bien sur quoi repose le coude sur lequel il s’appuie, et la jambe droite est mal d’aplomb sur la jambe gauche qu’elle recouvre. Quant au bœuf, il a un air trop sentimental, même pour le bœuf de saint Luc. — Dans les quatre pendentifs sont les figures de saint Thomas d’Aquin, de saint Dominique, de saint Vincent de Paul et de saint François de Sales. L’enfant
qui est sur les genoux de saint Vincent de Paul est beaucoup trop grand ; ce n’est pas un nouveau-né. La tête du saint rappelle plutôt la figure de Henri IV regardant la belle Gabrielle, que la laide et bonne figure du fondateur de l’institution des sœurs de charité. Auprès de saint Dominique est un cadélabre en bronze surmonté d’une flamme: c’est peut-être pour rappeler l'inquisition; mais je ne saurais l’affirmer, vu que le même ornement accompagne, sans raison apparente, l’image de saint Thomas d’Aquin.
On ne peut appliquer justement aux productions des beaux-arts l’axiome du Misanthrope : « Le temps ne fait rien à l’affaire. » Pour nos monuments religieux en particulier, nous mettons un temps si long à les finir que, dans l’intervalle de leur achèvement, nos mœurs, nos habitudes, notre goût, ont subi de nombreuses révolutions, et qu’ils sortent du travail successif de chaque génération dépourvus d’ensemble et d’harmonie. Mais c’est dans leur décoration surtout que disparaît cet accord mélodieux qui est un des premiers charmes des œuvres d’art. Les peintres, les sculpteurs, les ornemanistes, viennent à des intervalles différents. Chacun exécute sa petite gamme dans le
mode et dans le ton qui lui plaît, cherchant avant toute chose à faire briller sa belle note, et il en résulte cette cacophonie que vous savez. Ces défauts si choquants se retrouvent dans la plupart de nos édifices. Si les monuments des Grecs, ces maîtres admirables, plaisent tant par leur ensemble harmonieux, ils le doivent principalement à ce que ces monuments étaient entrepris, élevés et achevés sous l’intluence d une même discipline, et peut-être aussi à ce qu’étant de petite proportion, les artistes pouvaient mieux en embrasser la conception, et (pie leur simplicité même permettait à l’exécution d’être plus rapide. Ces rétlexions, qu’on a si souvent l’occasion de faire autour de nous, nous sont suggérées par le désaccord qui existe entre les différentes peintures de cette église de Saint-Thomas d’Aquin. M. Blondel, dont nous parlions tout à l’heure, ne pouvait sans doute, sans répudier son passé, ajuster sa peinture avec celle de Lemoine et de ses élèves Natoire et Boucher. En complétant l’œuvre de Lemoine, M. Blondel ne pouvait la continuer. Il a eu raison, sans doute, de rester luimême; mais il n’en est pas moins vrai que ces deux ceintures à côté l’une de l'autre produisent l’effet le plus