‹ Tableau de ParisChapitre 56 sur 257 · CHAPITRE XL VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL VII

— LES ÉGLISES 1)E PARIS

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à cette solennité dont il eut, en quelque sorte, été l’àme.

On estime que Saint-Vincent de Paul , pour les travaux exécutés et pour ceux qui restent il terminer encore, coûtera à la ville de Paris une somme d’environ T, 200,000 francs. La peinture monumentale n’est pas entièrement achevée, car il reste quelques médaillons à ajouter aux médaillons déjà encadrés dars la frise, et dont les auteurs sont feu Perlet et MM. Glevre, Laure, Quantin, Bouterweck et de Lastang-Parade.

Revenant sur nos pas, et descendant des hauteurs de Saint-Vincent de Paul, nous arrivons maintenant à la reine des églises de la rive droite, au moins sous le point de vue monumental. Il faut parler, et parler avec détail de Saint- Eustache, planète resplendissante avec ses deux satellites, Notre-Dame des Victoires et Notre-Dame de Donne -Nouvelle.

Cette grande église, la plus grande après Notre-Dame, ne se laisse voir tout entière, à l'extérieur, que depuis peu de

Portail latéral <le Saint-Eutache (le dimanche des Rameaux i.

temps; jusqu’à la démolition de la rue Traînée, on ne pouvait apercevoir que ce ridicule portail grec de la façade, et il fallait monter sur les étages supérieurs des maisons avoisinantes pour entrevoir un peu distinctement les magnifiques roses gothiques de deux portails de la croisée. Les Halles se pressaient autour de l’ombre protectrice de Saint-Eustache ; et de tous côtés se serraient une foule de maisons, appuyées sur ses murs. La vieille basilique supportait tout un quartier, et dégageait avec peine les sommités extérieures de ses ogives de la multitude des toits et des édifices vulgaires.

Aujourd’hui le monument entier, dégagé sur trois de ses faces par de vastes places publiques, nous paraît un peu nu, un peu incohérent; mais, dès l’abord, sa masse imposante frappe d’admiration et d’étonnement. du côté des Halles. Il faut voir quel superbe ensemble produisent ces pilastres renaissance mariés aux croisées gothiques, ce grand portail avec ses deux clochetons et sa cime aiguë , derrière la-

Aspect de l’église Saint-Eustache en 1852.

Aux bureaux de l’Illustration, rue de Richelieu, 60 paris Tvr

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quelle s’agitent les bras anguleux du télégraphe, et, à côté, les arcs-boutants en contre-fort, d une légèreté surprenante, qui soutiennent la voûte , et enfin l’élégante tourelle, dominant la pointe du monument du côté de la rue Montmartre. Ces diverses parties sont couvertes d’ornements exécutés avec la grâce et la délicatesse qui caractérisent leur époque.

Quant à la malencontreuse façade principale , œuvre de de Jouy, on y reconnaît une copie du portail de Servandoni, a Saint-Sulpice. C est un des monuments de cette époque où une proscription générale condamnait tout le genre gothique, et où l’on n'admettait que le style grec comme type suprême et idéal du beau. Le plan primitif comportait pour le portail deux ordres de grosses colonnes , superposées et groupées deux par deux, avec de larges entrecolonnements; le tout surmonté d’un fronton et flan qué de deux tours. Une tour reste encore à faire. La lar-

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geur des entre-colonnements entraînera la destruction de cette façade; déjà même la plate-bande qui supporte l’énorme fronton supérieur se rompt et semble écraser les colonnes.

D’ailleurs le genre de cette architecture massive, qui n’est ni ancienne ni moderne, n’a aucune espèce de rapport avec le reste de l’édifice, et fait songer aux vers d’Horace, qui parle d'une tête de femme adaptée à un corps de poisson .

On est frappé d’abord, à l’aspect intérieur de Saint - Eustache, de l’indépendance et de la bizarrerie qui ont présidé aux conceptions de l’architecte. La disposition générale est celle des églises gothiques : une large nef, flanquée de deux bascôtés entourés de chapelles, des piliers légers portant une voûte hardie, éclairée par un double rang de fenêtres... Mais la licence la plus grande iuspira le choix et la distribution des ornements. Les piliers sont un composé de tous les genres d’architecture qui s’enchevêtrent et se mêlent les uns aux autres. Ce sont des colonnettes corinthiennes, enchâssées comme des camées antiques aux flancs

élevés des piliers : ceux-ci sont eux-mêmes parsemés de rosaces, de moulures, de culs-de-lampe; des pendentifs élégants se détachent du plein-cintre des voûtes , tout ornes de sculptures capricieuses et souples, enrichis de séraphins, d’anges, de corbeilles de fleurs ou de fruits; enfin partout éclate la Renaissance, avec sa grâce, sa profusion, sa richesse.

L’ornementation la plus remarquable est sans contredit celle du chœur. Un pendentif splendide, sorte de vaste couronne supportée par des figures d’anges hautes de plusieurs pieds et embellis d’ornements varies, se dégage hardiment au-dessus du sanctuaire. La voûte est ensuite traversée par une forêt d’arêtes et de nervures dont la multiplicité fatigue le regard. De beaux \itiaux, lepresentant les douze apôtres, ornent les fenêtres du choeur. La chaire a été construite

sur les dessins de Lebrun : le maître-autel est orné d’un corps d'architecture supporté par quatre colonnes d’ordre corinthien. Les dix statues groupées autour de l’autel sont de Jacques Sarrazin : cet artiste a représenté saint Louis sous les traits de Louis XIII, la Vierge sous ceux d’Anne d’Autriche et le petit Jésus ressemble à Louis XIV enfant. Parmi les autres sculptures, on remarque le bénitier, qui représente le pape Alexandre II, soutenu par deux anges qui foulent aux pieds le démon , et distribuant l’eau bénite aux fidèles. Il faut citer encore le monument funèbre de Colbert, avec des statues remarquables de Coysevox. Les principaux tableaux sont un saint Louis mourant, de Doyen, une Guérison des Lê-

Vue intérieure de Saint-f u-daclie.

preux, de Vanloo, et un Tobie, attribué à Raphaël.

Un certain nombre de personnages illustres, Chevert, Tourville, la Chambre, Benserade, Voiture, Vaugelas, reposent sous les dalles de Saint-Eustache. L’église actuelle, commencée en 1335, fut terminée au bout de cent ans, sauf le portail de de Jouy , dont la construction a duré de 1752 à 1788. Auparavant il s’élevait sur cette place une chapelle de sainte Agnès, bâtie, dit-on, par Alais, maltôtier repentant de ses exactions; cette chapelle était devenue paroisse sous le vocable de saint Eustache, dès 1223 ; il ne reste de 1 ancien édifice qu’un pilastre de la tour, actuellement adossé au portail méridional de la croisée. L’ancienne église de Saint-Eustache servit de théâtre aux prédications sanglantes de Jacob, chef des Pastoureaux , ces niveleors du temps des croisades.

«Oui, s’écriait le farouche énergumène, votre riche clergé est semblable à une brebis galeuse. Vos prêtres, ces papelards, ne sont bons qu’à boire du vin de Pierrefitte, communiquant à toute la France la contagion de leurs exemples pernicieux. Ils corrompent les habitants, les dévorent, les entraînent dans l’abîme. » — « Avez-vous une maison , les nobles vous la prennent! Avez-vous une fille? malheur si elle est belle! un noble la souillera. Ce champ cultivé par vous, qui viendra recueillir ses produits? un noble, toujours un noble. Combien faut-il au bûcheron de coups de cognée pour abattre un arbre ? dix au moins ! Enfants, il n’en faut qu’un pour trancher la tête d'un seigneur?» Ces sauvages prédications furent étouffées

dans le sang des Pastoureaux ; mais, un siècle plus tard, Saint-Eustache servit de réunion à la farouche confrérie de saint André , formée des bouchers bourguignons, qui partirent de l’église, la tête couronnée de roses en signe de ralliement pour égorger les prisonniers Armagnacs.

Chacun connaît l’épigramme de Piron, relative à cettè prétendue règle publiée par l’Académie , qui prétendait que trois lettres suffisent pour la rime :

Ici fjît mon ami Mardoche,

Qui lui bedeau de Saint- F.nsfaclie.

Trente ans il porta la hallebarde.

Dieu lui fasse miséricorde !

Voici une anecdote plus caractéristique , relative à Saint-Eustache. Vers le milieu du dix-septième siècle, le curé Merlin mourut, et l’archevêque lui donna un successeur. Mais le neveu de Merlin, simple prêtre, crut devoir s’y opposer, et donna pour raison cpie cette cure lui appartenait en vertu d’une résignation que son oncle lui avait faite. Cet argument n’était pas des meilleurs; cependant, fort de l’appui des dames de la Halle, le jeune Merlin persista. Bientôt toute la population du quartier s’assemble en tumulte pour le protéger, met en fuite les soldats, puis installe le neveu de l’ancien curé. Ce désordre dura trois jours ; enfin les dames de la Halle envoyèrent une députation à la reine.

L’orateur en jupons, après avoir exposé les causes de l’émeute, résuma son discours en ces termes : « Le bon curé Merlin a reconnu son neveu pour son successeur ; d’ailleurs les Merlin ont toujours été curés de Saint-Eustache, de père en fils, et les paroissiens n’en souffriront pas d’autres. »

La reine n’ayant pu leur promettre une entière satisfaction, l’émeute recommença, et déjà les bourgeois commençaient à barricader les rues, lorsqu’on apprit que l’archevêque venait de céder. Le lendemain chacun put lire l’avis ainsi conçu, affiché par un plaisant sur les murs de la paroisse :

La cure de Saint-Eustache est à la nomination des dames de la Halle.

Le dernier épisode de l’histoire de cette belle église.

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