CHAPITRE XLVII
LES EGLISES DE PARIS
c’est l’incendie des orgues, arrivé le 16 décembre 4844.
L’humble paroisse de Saint-Nicolas des Champs est limitrophe de la vaste circonscription religieuse sur laquelle règne Saint-Eustache; elle comprend la partie supérieure des rues Saint Denis, Saint-Martin et du Temple, où, dans cette dernière , elle possède l’insignifiante succursale de Sainte-Élisabeth.
L’église de Saint-Nicolas des Champs se trouve masquée, en grande partie, par les constructions de la rue Saint-Martin, et les deux façades dégagées qu’elle présente sont d’un style si différent, qu’à moins de lire les inscriptions qui les accompagnent, on ne croirait jamais qu’elles appartiennent au même monument. Le portail le plus ancien se développe sur la rue Saint-Martin ; mais on entre encore dans cette aile de l’église par une porte bâtarde pratiquée en retour d’équerre sur le flanc du monument. L’autre frontispice est celui de la rue Aumaire; il fut construit sous Henri III, ainsi qu’on l’apprend par une table de marbre placée au-dessus de la voûte.
L’architecture de Saint-Nicolas des Champs est gracieuse et régulière; mais comme application morale, comme raccord à une église du moyen âge, elle n’offre autre chose qu’un nonsens artistique. D’ailleurs, de même que presque toutes ses sœurs de l’âge gothique, elle a beaucoup souffert , tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, des injures du temps et de la maladresse des restaurations. Les colonneset les voûtes qui forment les deux contre-nefs ont été mutilées de la manière la plus inintelligente et la plus barbare.
Les tableaux qui décorent l’intérieur de cette modeste église sont peu en harmonie avec sa simplicité et sa pauvreté; outre les nombreux objets d’art, emplettes forcées faites par le gouvernement à titre d’encouragement pour la sculpture et la peinture, et distribuées à Saint - Nicolas comme à bien d’autres églises, on remarque une Assomption de la Vierge, de Vernet, et 1 un triptyque sur bois, de Jordaëns, représentant un crucifiement. Henri et Adrien de Valois, historiens recommandables, et mademoiselle de Scudéry, reposent dans cette église. C’est à juste titre que la paroisse d’un quartier laborieux par excellence a recueilli les cendres de ces infatigables compilateurs, et de cette aïeule des féconds romanciers de nos jours. Nul ne pourra dire que leurs os sont dépaysés ici, pas plus que ceux de Guillaume Budé, le grand philologue, pour qui Mellin de Saint-Gelais composa l’épitaphe suivante :
— Qui est ce corps que si grand monde suit ?
— Las! c’est Budé, au cercueil estendu !
— Que ne font donc les cloclies plus grand bruit?
— Son bruit sans cloche est assez répandu.
— Que n’a-t-on plus en torches despendu .
Suivant la mode accoutumée et saincte?
— Al fin qu’il soit par l’obscur entendu
Que des François la lumière est esleincle.
Ajoutons, parmi les restes des travailleurs intellectuels qui donnent à Saint-Nicolas des Champs, le corps de Pierre Gassendi, l’aïeul des physiciens modernes et le restaurateur de la philosophie d’Épieure.
Puisque les lecteurs connaissent déjii Saint-Germain l’Auxerrois, il nous reste à leur parler de Saint- Roch, dont la juridiction paroissiale comprend ce que nous avons à voir du Paris renfermé entre la Seine et les boulevards. Nous terminerons par les églises ex¬
térieures aux boulevards, c’est-à-dire les églises du troisième Paris , en quelque sorte distinct des deux précédents.
L’église de Saint-Itoch est située au centre du deuxième arrondissement ; elle s’élève sur l’emplacement de l’ancien hôtel Gaillon, à côté duquel se trouvaient deux anciennes chapelles particulières. Commencée par Anne d’Autriche , elle ne put arriver à terme que grâce à la libéralité du célèbre Law. Ce fameux agioteur, ayant abjuré le protestantisme et reçu les sacrements catholiques dans l’église de Saint- Roch, donna cent mille livres en billets pour l’achèvement de sa paroisse. Cette monnaie , si fictive .et si problématique, conservait encore toute sa valeur ; elle permit d’achever l’édifice , ouvrage des deux Cotte, père et fils.
Le portail, d’un aspect imposant, a deux ordonnances : l’une dorique , l'autre corinthienne. Cette dernière est surmontée d’un fronton assez beau ; mais l’auteur n’a pas observé l’harmonie nécessaire, car la forme du frontispice annonce deux étages, tandis qu’il ne s’en trouve qu’un seul. D’un autre côté, ce portail est disproportionné avec l’intérieur. La voûte , assez
La chaire de l’eglise Saiut-Roeh.
élevée au centre, mais trop basse sur les côtés, diminue l’effet produit par l’architecture extérieure. L’intérieur est divisé en cinq parties différentes : la nef, le chœur, la chapelle de la Vierge, la chapelle de l’Adofatioii et là chapelle du Calvaire. Ces diverses parties se font remarquer par le caractère général d’une ornementation répandue avec prodigalité, sans ensemble et sans harmonie; partout de grands tableaux modernes, aux couleurs vives et criardes, aux cadres éclatants, composés quelquefois avec art, mais trop étrangers à fonction qui distingue les véritables peintures d’églises, trop profanes, en un mot, viennent distraire le regard et détourner l’attention. La chapelle de l’Adoration, récemment décorée, offre seule quelque chose, sinon de beau, du moins d’original; l’autel représente l’Arche sainte, telle qu’elle existait dans le temple de Jérusalem. Cette Arche d’alliance, dorée sur toutes ses surfaces, est soutenue par douze pieds tournés, et recouverts dans quelques parties de cercles dorés; ces douze pieds sont l’emblème des douze commandements de Dieu. On y a ajouté deux petites tables, appuyées sur des têtes de chérubins, image des tables des pains dans le temple des Juifs. L’autel est traversé dans toute sa longueur par deux
rouleaux dorés comme le reste , disposés pour le transporter : deux chérubins sont posés au-dessus , comme pour en garder l’entrée.
Enfin, à l’extrémité de l’édifice est située la chapelle du Calvaire. Le massif et la solidité des piliers et de toute la construction, la voûte basse et sombre, l’obscurité presque absolue et le silence profond qui régnent dans cette partie du monument, font naître dans l’âme une impression respectueuse. Au-dessus de l’autel , dans une niche éclairée dans le fond par une ouverture cachée, ce (pie les architectes appellent lumière céleste, s’élève une croix où le Christ est suspendu; à ses pieds est agenouillée la Madeleine. C’est le Calvaire vu de loin dans son extrémité. Sur le premier plan sont couchés les soldats romains ; ensuite on aperçoit des troncs d’arbres et des plantes au milieu desquelles se glisse le démon sous la forme d’un serpent. Au bas de la montagne se trouvent des instruments de supplice. L’autel, représentant un tombeau antique, est de marbre bleu, et supporte, en forme de tabernacle, une colonne brisée, au pied de laquelle sont les instruments de la Passion. La niche est l’œuvre de Michel Anguier; Balconnet a sculpté
tout le reste. Parmi les tableaux, au nombre de onze, qui complètent l’histoire de la Passion , on remarque les figures de saint Joseph et de sainte Cécile, peintes par une jeune princesse de la famille d’Orléans. Saint-Roch était en effet l’église de prédilection de cette famille , et Louis- Philippe, avant d’être roi, dès 1821, y avait fait élever une table de marbre, indiquant le tombeau elles différents titres de gloire du grand Corneille.
La chaire , faite sur les dessins de Challes, est une des plus belles qu’on puisse trouver à Paris.
Cette église, même après la chute de la royauté de Juillet, demeure le temple à la mode pour les amateurs de musique sacrée. A chaque fête solennelle, la foule s’y presse; le chœur est encombré d’exécutants et de chanteurs. Sans doute, nous devons croire que la piété réelle ne souffre pas trop de cet empressement mondain; mais il nous sera permis de regretter que le public se rende aux offices comme à une représentation de l’Opéra , et de dire que cette musique brillante , jointe à la décoration un peu coquette de l’église, conviennent moins que l’austérité du chant grégorien et la simplicité majestueuse des vieilles églises gothiques.
Il est impossible de parler de Saint-Roch sans rappeler que ses alentours furent le théâtre de 1 insurrection du 13 vendémiaire (28 octobre 1795). Ce fut devant les gradins mêmes de Saint-Roch que se posta l’état-major des troupes commandées par Bonaparte. Dans la bataille, qui dura toute la nuit, le portail de l’église éprouva de graves dommages causés par le feu constant de l’artillerie; l’église elle-même fut transformée en ambulance.
11 ne reste plus, dans la limite que nous nous sommes fixée , qu’à parcourir les églises extérieures au boulevard. Nous trouvons, en première ligne, la Madeleine, et à l’extrémité opposée des quartiers bourgeois, Saint-Vincent de Paul. Entre les deux s’élève le boudoir de la Vierge, cet élégant bijou qu’on nomme Notre-Dame de Lorette; et au delà Saint- Laurent dans le faubourg Saint-Denis, Sainte-Marguerite dans le faubourg Saint-Antoine. Cette der-
nière, et Saint-Ambroise, sa succursale, ne présentent rien qui soit (ligne d’arrêter ie curieux, l’antiquaire, ni l’amateur des arts ; on remarque à Saint-Laurent, les verrières modernes peintes par M. Galimard. La verrière placée au fond du chœur représente le Christ couvert d'un pallium rouge parsemé d’étoiles, et debout sous un dais porté par des colonnettes. Ces colonnettes reposent sur des consoles terminées par les quatre figures d’animaux mystiques, ou du moins par les trois figures d'animaux , car c’est une figure d’homme, comme on sait, qui est la quatrième. La figure du Christ , caractérisée par la bonté et par la puissance, est le centre des diverses compositions. Elle est d’un aspect satisfaisant et d’une couleur assez vigoureuse. A la gauche du Christ, et en s’avançant du fond du chœur vers la nef, on voit successivement quatre verrières. Dans la première, saint Laurent, debout et appuyé sur son gril, tient en main la palme du martyre; il est revêtu d’un manteau brun, doublé d’un vert émeraude d’une extrême crudité, dont on retrouve ailleurs les tons criards trop fréquemment. employés. Dans la seconde, le même saint, au milieu d’un emplacement entouré de monuments qui rappellent l’architecture du Bas-Empire , est assis sur un gril de fer, au-dessous duquel s’élèvent des llammes; ces flammes sont un peu contestables, car, suivant la tradition, le préfet de Rome fit mettre saint Laurent sur le gril avec des charbons à peine allumés, pour le faire cuire à petit feu. Mais cela importe peu. L’artiste sacrifiant, dans un bon esprit et comme il me semble convenable de le faire dans la peinture des vitraux, la réalité au symbole, a mis, au lieu de bourreaux, deux anges à droite et à gauche du martyr. Le vitrail suivant est consacré à sainte Philomène, pressant sur son cœur un lis, emblème de sa virginité. Le premier de tous, à l’entrée du chœur, présente réunis au milieu d’une basilique chrétienne les apôtres saint Pierre, saint Paul, saint Jean, saint Jude et saint Jacques. Cette composition a de la gravité et du caractère, mais le saint Jean laisse à désirer; son manteau forme une ligne droite d’une roideur désagréable.
— De l’autre côté du chœur, et en partant toujours du fond, on trouve à la droite du Christ une sainte Apollonie, debout, les yeux élevés vers le ciel. Cette ligure est une des plus satisfaisantes de toutes par son attitude et l’expression mystique de ses traits; les mains sont peut-être un peu grosses et trop claires. Ce dernier inconvénient n’est pas imputable à l’artiste sans doute. La verrière qui vient ensuite mous montre le supplice de sainte Apollonie faisant face à celui de saint Laurent, et dans une disposition analogue. Cette sainte méritait en ellèt de trouver place dans cette église des Ardents, car elle se précipita d’elle-même courageusement dans le bûcher.
Enfin la dernière verrière représente saint Domnolc, abbé de l’ancienne basilique de Saint-Laurent, et depuis évêque du Mans. Cette verrière, moins montée de ton que les autres, est la plus harmonieuse. Chacune des figures isolées est placée dans une niche surmontée d’un dais imitant le couronnement ogival en pierres ciselées, qu’on voit au-dessus des niches de saints dans les églises. Les ogives, les pilastres, les colonnettes, sont en grisailles, avec les fleurons, les feuilles grimpantes, les choux frisés, rehaussés d’un ton jaune, ainsi qu’avaient coutume de le faire déjà les artistes verriers du quatorzième siècle.
Les fabriques qui forment les fonds de ces verrières, avec leurs colonnes vertes et roses et leur cliquetis de lumière et de couleur, donnent l’idée des feux pyriques. C’est trop fantastique pour être vrai; mais c'est déjà assez réel pour que l’on regrette de ne pas y trouver un sentiment {dus naturel. Ces sujets à perspective et à fonds composés me semblent sortir des limites de la peinture sur verre.
Les figures du Christ, de sainte Apollonie et de saint Domnole sont bien conçues et sont des œuvres
dignes d’éloges. Les huit grandes verrières dessinées par M. Galimard. et dont l’architecture a été composée par M. Victor Baltard, forment autour du chœur de l’église de Saint-Laurent un ensemble d’ornementation qui a de l’unité de style, tandis que l’architecture de l’église elle-même est décousue et de style hybride. Une des portions latérales de la façade est inachevée, et attend, pour être parallèle à l’autre, l’ouverture d’une porte et d’un œil-de-bœuf, et à son amortissement un vaste pot à fleurs. Entre les triglv-
d'exécution et de conceptionqui la distinguent, et tous aussi reconnaissent qu’elle ressemble à un magnifique salon, à un splendide musée, à une salle superbe pour des bals ou des réceptions, mais fort peu au temple d’un Dieu de pauvreté et d’humilité. Si je voulais, après tant d’autres, décrire avec détails les jolies toiles", les charmantes sculptures qui la décorent, je m’exposerais à composer un livret de musée ou d'exposition des beaux-arts; je redirais les noms de nos peintres à la mode, de nos sculpteurs en renom, avec l'énumération de quelques-unes de leurs (ouvres les plus goûtées dans les exhibitions annuelles de tableaux et de statues qui tiennent le public au courant de la production artistique en France. Parce que tous ces messieurs, de talents et de styles si divers, ont reçu des commandes religieuses, il ne s’ensuit pas qu’ils aient tous dessiné ou sculpté des saints, des saintes, des vierges et des christs de bon aloi ; je pourrais relever plus d’un ange à l’œil andalou, plus d’une sainte Geneviève à la figure trop éveillée. Le Père Éternel, lui-même paraît jouir, pour un Parisien, d une verte cl florissante vieillesse; son visage frais et couronné de beaux cheveux blancs inspire de la satisfaction beaucoup plus que du respect; on est content de voir un homme de cet âge si bien conservé, et l ’on ne songe pas que l’artiste s’est évertué à peindre le Tout-Puissant. Partout les couleurs apparaissent vives, fraîches, reluisantes de vernis; l’or des cadres étincelle; les vitraux superbement coloriés tamisent la lumière et décomposent chaque rayon en arc- en-ciel.
Ce n’est pas tout. Le maître-autel a pour tapis un Aubusson des plus riches: sa devanture, ainsi que celle des autels particuliers, est exécutée en lave émaillée. Les colonnes offrent le poli du marbre; les ornements de la frise, ceux de la chaire, ceux du buffet d’orgues, curieusement fouillés, ne font nullement disparate avec les compartiments de marbre bigarrés, les belles tentures, les festons, les astragales magnifiques. Tous les métiers ont contribué, chacun pour sa part, à cette splendeur mondaine : doreur , tapissier, décorateur, menuisier, serrurier, tourneur de chaises, lampiste même ; car il y a, entre les colonnes, de belles lampes a trois becs. Jamais la dévotion ne s’était laite si ingénieuse, si séduisante ; les dames delà Chaussécd’Antin, qui aiment les beaux décors, les lumières vives et la bonne musique, trouveront de toute manière leur compte à venir aux offices dans leur élégante paroisse.
Je me contenterai, après cet aperçu général, de donner une idée de l’ensemble architectural de Notre-Dame de Lorette. Cette église, isolée de toutes parts, est située dans 1 alignement de la rue Laffitte, de manière h être vue du boulevard. Elle est longue de soixante-dix mètres, sur trente-deux mètres de largeur, et peut contenir trois mille personnes, indépendamment de l’espace réservé au service divin. Sa façade principale présente un avant-corps de même largeur que la nef, et un portique orné de quatre colonnes d'ordre corinthien, avec un riche entablement dans lequel se trouve 1 inscription : « lient;? ! injini Laaretume. » Ce portique est terminé par un fronton, aux angles duquel sont placées les statues des trois vertus théologales : la Foi, par Foyaticr; YFipérance, par Lemaire; la Charité, par Laitié. Le tympan du fronton est occupé par un bas-relief de Nanteuil, représentant des A ru/ es en (utorafion itérant la t 'iertje et V Enfant Jésus. Sous le portique s’ouvre la porte prin cipale : il s’en trouve deux autres, à droite et à gauche, pratiquées sur les arrière-corps. Cet ensemble ne manquerait pas d’élégance, s'il n’était déshonoré par un indigne clocher, espèce de cage à perroquet, qui surmonte pitoyablement la façade.
L’intérieur se compose d’un porche d entrée, audessus duquel est placé le buffet d’orgues, d'une grande nef et de dix chapelles particulières, formées les unes et les autres par quatre rangs de colonnes
j/AUBorvori,
Verrière de Saint-Laurent., par Galimard.
plies de la frise sont sculptés de gigantesques grils sur le feu, et à l'intérieur, dans des panneaux, entre les ogives du chœur, des palmes nouées par des faveurs dignes d’une bergère de Florian s’enlacent dans des couronnes d’immortelles.
Si Saint-Vincent de Paul est la plus jeune des églises de Paris (du moins des églises consacrées, car Sainte-Clotilde est encore sa cadette), Notre-Dame de Lorette ne lui cède en jeunesse que d'un petit nombre d’années. L’ordonnance royale qui lui donna naissance date de 18-2:2; l’année suivante vit le concours d’architectes (pii précède toute construction moderne, et en 18:2 .T fut posée la première pierre. La consécration eut lieu treize ans apres.
tous les visiteurs et tous les auteurs de descriptions se trouvent merveilleusement d’accord pour caractériser cette jolie église; tous conviennent des qualités