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CHAPITRE XLVII. — LES ÉGLISES DE PARIS

Outre l’Assomption, il existe encore un certain nombre d’églises sans importance, ouvertes au culte passagèrement ou depuis peu de temps; telles sont Saint-Augustin, dans les environs de Notre-Dame de Lorette , destinée à la population toujours croissante d’agioteurs enrichis, qui refoulent peu à peu la troupe des vierges folles, souveraine aujourd’hui détrônée de ces quartiers nouveaux; et, à l’autre extrémité de Paris, Saint-Denis du Saint-Sacrement, que les habitants du Marais ont réclamée, et qui s’élève depuis peu au milieu de la rue Saint-Louis, cette rue de Richelieu presque déserte, aux antipodes de Paris. Saint-Nicolas du Roule, annexée à l’hospice Beaujon, et construite par l’architecte Girardon, se recommande à l’attention des curieux par l’harmonie qui préside à toutes ses parties. On admire surtout la nef, soutenue par des colonnes doriques, formant galeries élevées sur le sol : sur le mur du fond de cés galeries règne un stylobate au-dessus duquel sont diverses statues de saints dans leurs niches. La rotonde qui termine la nef, grâce à une innovation heureuse, reçoit le jour d’en haut : cc qui produit une lumière très-favorable aux effets d’architecture.

Il reste à parler de l’ancienne Abbaye aux Bois, dont l’église sert de succursale à Saint-Thomas d’Aquin, mais qui réveille quelques souvenirs assez profanes } et dont la description eût paru un peu étrange au milieu des basiliques gothiques et autres que nous . venons de parcourir.

L’Abbaye aux Bois fut fondée par des religieuses annonciades de l’ordre de Saint-François, établies d’abord à Bourges, puis à Paris dans la rue des Saint-Pères, puis enfin, rue de Sèvres, dans un hôtel qu’elles cédèrent en 1654 à une communauté de chanoinesses de Saint-Augustin, qui fuyaient la Picardie dévastée par les Espagnols. L’ancien établissement des Dames de Saint- Augustin, en Picardie, portait le titre de Franche A bhaxje aux Bois , à cause de sa situation au centre d’une forêt : ce nom suivit les émigrantes dans leur nouvelle résidence , et l’on s’habitua à donner le nom d’ Abbaye aux Bois à l’ancien couvent des annonciades. Aujourd’hui, après l’expropriation violente qu’elles subirent en 1793, après bien d’autres vicissitudes , ces dames sont rentrées en possession d’une partie des bâtiments de leur ancienne communauté; le monument et l’église actuelle ne se distinguent par rien de remarquable : il n’en est pas de même des souvenirs littéraires qui sont attachés à cet édifice noirci par le temps. Toutes les gloires de la Restauration s’y donnaient rendez-vous, dans les salons de madame Récamier. Les la Rochefoucault-Doudeauville et les Montmorency, vieux débris de l’antique noblesse franque , s’y rencontraient avec Chateaubriand, avec Ballanche, avec Charles ; Nodier ; mesdames d’Abrantès, de Krudener, d’autres encore , soutenaient dignement la conversation avec de tels partenaires.

Le centre de ces réunions si longtemps célèbres est un petit appartement percé de deux fenêtres, et situé tout en haut de l’ancien édifice ; cette petite partie du vieux couvent a été pendant longtemps un des salons les plus recherchés de Paris. Il existe un grand nombre de descriptions des soirées de l’Abbaye aux Bois ; mais elles n’auraient pas aujourd’hui l’intérêt de l’actualité. La mort a fait de grands ravages parmi Iles habitués de ce dernier salon, héritier dessalons t de mesdames Geoffrin, du Deffant et autres, dans les- 1 quels se rassemblaient les beaux-esprits du dix-huitième siècle. Voici quelques passages extraits des Soumi venirs de madame d’Abrantès, qui fut l’une des ^fondatrices :

« C’était presque une merveille présentée à l’étude Ide l’esprit humain, que cette petite cellule dans la- 1 quelle une femme , dont la réputation est plus qu’européenne, était venue chercher du repos et un asile convenable. Le monde est ordinairement oublieux de i ceux qui ne le convient pas à leurs fêtes. Il ne le fut I pas pour celle qui jadis, au milieu des joies, écoutait encore plus une plainte que l’accent du plaisir. Non-

seulement la petite chambre du troisième de l’Abbaye 'aux Bois fut toujours le but des courses des amis de madame Récamier ; mais, comme si le prestigieux pouvoir d’une fée eût adouci les rigueurs de sa montée, ces mêmes étrangers qui réclamaient comme une faveur d’être admis dans l’élégant hôtel de la Chaussée d’Antin sollicitaient encore la même grâce. C’était pour eux un spectacle vraiment aussi remarquable qu’aucune rareté de Paris de voir dans un espace de dix pieds sur vingt toutes les opinions réunies sous une même bannière marcher en paix, et se donner presque la main. Le vicomte de Chateaubriant racontait à Benjamin Constant les merveilles inconnues de l’Amérique ; Mathieu de Montmorency, avec cette urbanité personnelle à lui-même, cette politesse chevaleresque de tout ce qui porte son nom, était aussi respectueusement attentif pour madame Bernadotte allant régner en Suède, qu’il l’aurait été pour la sœur d’Adélaïde de Savoie, fille d’Humbert aux blanches mains, cette veuve de Louis le Gros, qui avait épousé un de ses ancêtres; et l’homme des temps

féodaux n’avait aucune parole amère pour l’homme des jours libres.

« Assises à côté l’une de l’autre, sur le même divan, la duchesse du faubourg Saint-Germain devenait polie pour la duchesse impériale; rien n’était heurté enfin dans cette cellule unique. Le doux sourire, la suave parole de la maîtresse de ce petit espace, donnait le ton de la réplique à tout ce qui l’entourait. »

On peut citer encore un grand nombre de personnages marquants dans les lettres et dans la critique, parmi les hôtes de madame Récamier. A côté des princes de l’art, des Chateaubriand, des Lamartine, se trouvaient M. Ballanche, Villemain, l’inimitable Balzac, qui a composé pour l’Abbaye aux Bois et soumis à l’appréciation des juges compétents qui s’y trouvaient, plusieurs actes de son admirable Comédie humaine. Puis M. de Kératry, l’auteur de la théorie du beau et le président d’âge de l’Assemblée constituante en 1848; M. Ampère, M. Saint-Marc Girardin, M. Delatouche, M. de Genoude, M. Berlin, M. de Barante, une foule d’autres; l’empereur Alexandre,

Fox, la reine Caroline, des hommes de génie et des têtes couronnées.

L’Abbaye aux Bois est maintenant réduite à la condition d’une institution encore considérable pour l’éducation des jeunes filles : les dames de Saint-Augustin se vouent à cette mission. De vastes cours protégées par d’épaisses grilles, de beaux jardins éloignent les religieuses et les pensionnaires du bruit de la rue et du fracas des quartiers populeux et travailleurs qui étreignent de tous côtés l’antique édifice. Mais rien, aux alentours, ne ressemble à l’ancienne abbaye; des rues étroites et sombres, encombrées par une population pauvre et criarde, ont remplacé les allées et les hautes futaies que la cognée a fait tomber, et oii s’élèvent maintenant de nombreuses maisons. Le cloître a été obligé de se retrancher derrière de fortes murailles et des grilles discrètes, pour retrouver la tranquillité et le silence nécessaires autant pour la prière que pour les études des jeunes pensionnaires.

Terminons ce chapitre en parlant de trois personnages importants, du suisse d’église, de Sa Nonchalance le bedeau et du donneur d’eau bénite. Le suisse est de la famille du tambour-major, voilà pour le physique; il a un chapeau et des épaulettes de général; il est toujours le premier à la procession, au mariage et à l’enterrement. Cet homme est un décor, un costume, un ornement. Autrefois les suisses d’église étaient des compatriotes de Guillaume Tell; aujourd’hui la plupart des suisses sont Français.

Dans la primitive église, les fonctions de suisse étaient dévolues à l’ordre mineur des portiers ( ostia rü); ces fonctions consistaient dans le soin qu’ils devaient avoir d’empêcher les infidèles d’entrer dans les églises et de profaner les saints mystères. Ils devaient faire tenir chacun dans son rang, le peuple séparé du clergé, les hommes des femmes ; ils faisaient observer le silence et la modestie. Ils faisaient sortir les catéchumènes après le sermon de l’évêque, et fermaient les portes de l’église. Leurs fonctions les astreignaient également à sonner les cloches, à fermer les portes de 1 église et celles de la sacristie, à ouvrir le livre à celui qui devait prêcher et à avoir soin de tout ce qui concerne la netteté et la décoration des églises. Ce terme de suisse, quand il est appliqué aux suisses des églises et des grandes maisons, paraît dérivé de celui des Cent-Suisses de la garde du roi.

Le bedeau était autrefois un sergent dans les justices subalternes, et les sergents royaux, quand ils plaidaient contre eux, le qualifiaient du nom d ’accensus, apparitor. Eu effet, les bedeaux servaient de porte-verges dans les églises des juridictions ecclésiastiques, comme on en a vu encore à Saint-Germain des Prés jusqu’à la Révolution. On les appelle en latin bidelli. Fauchet dit qu’on les appelait autrefois bidaux, et que c’étaient des soldats paysans.

Le bedeau porte la verge, et sert à l’église et aux confréries pour les quêtes, pour la conduite des personnes de qualité, aux offrandes, aux processions, etc. Le bedeau est chargé, sous la direction du sacristain, de tenir les églises propres, d’y entretenir la décence et le bon ordre. Le sacristain, le suisse et le bedeau ont des fonctions distinctes : le sacristain a soin de la sacristie et de la décoration de l’autel; le suisse ouvre et ferme les portes de l’église, précède les quêteurs et les quêteuses, ouvre la marche des processions, etc.; le bedeau accompagne le prédicateur ou le clergé dans les quêtes pour les cérémonies des confréries, le suisse et le bedeau sont concurremment chargés de la police intérieure de l’église.

Une dernière physionomie, le donneur d’eau bénite, installé hiver comme été, à la porte de l’église, le chef recouvert d’un bonnet de soie noire. Dans les grandes églises, le donneur d’eau bénite est le pauvre le plus cossu de la paroisse. On pourrait citer des filles de donneur d’eau bénite qui ont apporté à leur mari soixante mille francs de dot, sans compter leur vertu.

Dans un chapitre ultérieur, nous parlerons des couvents, séminaires, temples protestants et synagogues qui existent dans notre capitale.

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