CHAPITRE XLV1II. — LE PALAIS-ROYAL
contre plus guère ici la désinvolture superbe des Tuileries ou naïve du Luxembourg. C’est de la plate gaminerie. Un de nos amis nous a assuré que la plupart des enfants répandus dans le jardin appartiennent aux industriels du palais, aux habitants des divers étages de la grande
maison; mais nous regardons - — -
cette assertion comme une calomnie. Il est impossible qu’un sol si riche et si magnifique produise d’aussi ingrates moissons.
Dans l’allée Montpensier, se retirent de préférence les quelques promeneurs élégants de ce jardin, les couples attirés par la vieille réputation du café de Foy. En été, durant les chaleurs, on dresse des tables entre ces marronniers, et la scène s’anime. Ces plateaux chargés de sorbets et de glaces, ces vives causeries sous les feuillages, tout cela rappelle un moment les cafés de Venise ou de Naples.
Le perron, qui ouvre son étroite issue à un fleuve de passants, est entouré de curiosités de plusieurs genres. Au-dessus se trouve un fameux cercle littéraire, accompagné d’un dentiste et d’un pédicure. A droite, sous le péristyle Valois, derrière les colonnes bariolées d’affiches, vous rencontrez le séduisant étalage de Corcelet, le rival de Chevet, qui demeure à l’autre extrémité du Palais-Royal. Corcelet et Chevet ! deux grands noms, deux illustres noms bien chers à ceux d’entre les Parisiens qui ont adopté la devise de Brillat- Savarin, et qui sont convaincus avec cet aimable gourmand que la table est le seul endroit où l’on ne s’ennuie jamais pendant la première heure. Quoi qu’il en soit, si l’un des plus piquants aphorismes de l’auteur de la Physiologie du goût est fondé: si la destinée des nations dépend de la manière dont elles se nourrissent , Corcelet et son confrère ont mérité des couronnes, car ils font tout ce
qu’ils peuvent pour que la France se nourrisse bien.
A gauche du Perron, sous le péristyle Montpcnsier, se dresse un des plus amusants théâtres de Paris, le théâtre du Palais-Royal, ouvert pour la première fois le 0 juin 1831, sous les auspices de
Robert Houdin.
MM. Dormeuil et Charles Poirson. Nous avons dit au premier volume l’histoire de l’ancienne salle Montansier , égayée tour à tour ou à la fois par MM. Sainville, Levassor, Achard, Ravel, etc., et par la Sophie Arnould du dix-neuvième siècle, Virginie
Déjazet. Nous nous bornerons à dire que les queues du théâtre Montansier sont parfois plus formidables que celles du Théâtre-Français.
Le Palais-Royal renferme encore plusieurs spectacles attrayants. Nous signalerons particulièrement les représentations de M. Robert Houdin, qui joint aux qualités d’un ingénieux mécanicien une rare agilité de doigts et une imagination toujours en travail.
L’enchanteur Philippe était un habile homme, mais il nous semble que M. Robert Houdin l’a surpassé, et qu’en fait de sorcelleries, il est un mandarin de première classe.
Nous n’avons pas épuisé, il s’en faut beaucoup, mais nous avons suffisamment effleuré notre sujet pour nous croire autorisé à conclure. Triste con clusion ! Comme jardin, le Palais-Royal n'existe plus ; comme asile du plus beau commerce de Paris, il se meurt. Bien que renfermant dans son sein de nombreux éléments de prospérité; bien que soutenu par une antique popularité et par d’anciennes habitudes; bien que placé dans une (situation admirable, il s’affaisse sur lui-même comme un vieillard à l’époque de la décrépitude. Pourquoi cela?
On a curieusement recherché les causes de la ruine du Palais- Royal ; on l’a attribuée à la fuite de ces nymphes fardées qui meublaient autrefois les galeries, à la chute des maisons de jeu,cà l’attraction magnétique, à la force centrifuge qui précipite Paris vers Batignolles, à mille autres motifs encore. Nous admettons toutes ces raisons; mais, à nos yeux, il en existe une plus forte et plus’décisive dont on n’a point parlé. Le Palais-Royal a été tué par le voisinage des grandes et petites messageries. C’est à travers la rue Notre-Dame des Victoires, la rue du Coq-IIé-
Clievet et Beauvais. Boum ■' Le café de la Rotonde.
j ron. et le passage Véro-Dodat qu’a soufflé le vent I mortel. Voyant que toutes les coquetteries, que tous les sourires du Palais-Royal s’adressaient aux étrani gers et aux provinciaux; voyant que tout était sacrifié à la rage de plaire à l’Europe; qu’il n’y avait plus d’agaceries pour lui; que ces restaurants, que
ces cafés, que ces bijoutiers, que ces changeurs, que ces tailleurs à prix fixe, que ces modistes, que ces peintres en miniature ne travaillaient plus pour lui, le Parisien, indigné et jaloux, se retira en modifiant légèrement le mot de Scipion, et en disant : « Ingrate patrie, tu n’auras pas mon or ! »
Le Palais-Royal se serait consolé peut-être de cette rupture; mais il arriva que les provinciaux et les étrangers, troupeau avide de nouveautés, et aussi troupeau routinier, servum pecus, s’élancèrent à la poursuite des indigènes, et commencèrent bientôt à déserter le Palais-Royal.
TABLEAU DE FAK1S.
11 en résulta qu’une foule de boutiques devinrent vacantes, et qu’un grand nombre de marc bands firent de mauvaises affaires. Aujourd'hui la plainte est générale, et, si l’on n’emploie un remède héroïque, tout ce monde qui vit dans le Palais-Royal sortira par ses cent quatre-vingts arcades ouvertes , et portera ses pénates ailleurs. Nous devons cependant faire exception pour les restaurants et les cafés 5 Véry, Yéfour, les Frères-Provençaux, voire même les 40 sous, où nous inviterons tout à l’heure le lecteur à entrer, auront toujours un public qui n’oubliera jamais le Palais- Royal à cause d’eux; les cafés de la Rotonde, de Foy et autres, avec leurs centaines de mille francs en petites cuillers, prouvent ainsi qu’il y a quelques affaires possibles dans celte vaste oasis. A propos du café de la Rotonde, rappelons ici ce personnage dont la réputation retentit jusqu’au delà des mers, ce garçon dont le cri original, boum ! résonnait si souvent dans le jardin, pendant les soirées d’été. Boum, comme on l’appelait, est mort dernièrement et, mort fou. Il y a des gens qui ne peuvent résister à la bonne fortune.
Mais,'quoi qu’il arrive, le Palais -Royal ne disparaîtra pas sans postérité; il nous laissera un héritier plein d’avenir, un héritier doué de toutes les grâces et de toutes les séductions de la jeunesse, un héritier plus haut et plus passionné mille fois qu’il 11e le fut lui-même... Cet héritier... vous l’avez nommé : c’est le boulevard.
La cour d’honneur du Palais-Royal vit, en 1850, s’élever cette baraque qui disparaîtra très-incessam¬
ment et qui a servi de salle d’exposition de peinture et de sculpture ; expulsées du Louvre et des Tuileries, les toiles et les marbres des artistes trouvèrent un
Les gardiens du musée.
abri dans ce local provisoire; les artistes demandaient un salon carré et des galeries éclairées d’en haut, afin d’avoir au moins l’égalité devant le jour, on fit droit
à leur demande, un crédit de 159,000 fr. fut ouvert pour couvrir la dépense, et les ouvriers se mirent immédiatement à l’œuvre. L’exposition des œuvres d’art était assez bien placée au Palais-Royal. Grâce aux galeries hospitalières du palais, le piéton 11’avait rien à envier aux gens en voiture. Combien de personnes, de provinciaux et d’étrangers surtout, passaient leurs journées entières, quand les salles de l’exposition étaient ouvertes, sans sortir de ce vaste caravansérail !
L’érection de cette salle était donc une satisfaction accordée au public et aux artistes. Mais cela avait un grand défaut, malheureusement trop commun en France, celui den’être que du provisoire.
On communiquait de la salle construite dans la cour avec les salles des étages supérieurs, au moyen de l’escalier à architecture large et ample, qui se trouve à droite du péristyle, et où étaient exposées les sculptures. Dans l’escalier même se trouvaient des bustes et quelques toiles qui n’avaient pu trouver leur place dans les divers salons. Bien des artistes préféraient encore voir leurs œuvres figurer sur cette voie de passage, plutôt que dans certaines galeries où le jour et la lumière étaient inconnus. Quoique ces défauts pussent en quelque sorte effrayer les exposants, on a compté plusieurs œuvres d’un mérite incontestable parmi les tableaux qui sont venus s’abriter dans les galeries du Palais-Royal. C’est ainsi qu’en 1850, on y a admiré le tableau de M. Muller que nous avons retrouvé dernièrement au musée du Luxembourg, et dont nous avons donné une analyse ainsi qu’un dessin,
Grand escalier du Palais-Royal,
nous voulons parler de V Appel des dernières victimes de la Terreur. La Malaria, quelques tableaux si frais et si printaniers de mademoiselle Rosa Bonheur, le Départ des enrôlés volontaires , par M. Vinehon, que nous décrirons quand nous aurons conduit le lecteur
dans les galeries de Versailles, et plusieurs autres œuvres aussi pleines de talent qui ont fait l’admiration du public connaisseur, ont été admises dans les expositions successives qui ont eu lieu au Palais-Royal.
Malgré l’état provisoire de ce musée de peinture,
tout s’y passait conformément aux usages anciens et mis en pratique depuis nombre d’années dans les galeries du Louvre. Comme dans ce temple des arts, on trouvait au Palais-Royal des gardiens occupés à bâiller et à surveiller les mains imprudentes des ama-