CHAPITRE XUX. — LES ENFANTS-TROUVÉS, ETC., ETC
Connue on retient cette jeune population jusqu’au soir, pour donner aux parents la disposition libre de leur journée entière, cette précaution en quelque sorte maternelle a plus d’une fois son utilité. — Entin un dernier dessin représente le prononcé d’une des peines bien légères dont nous avons parlé plus haut. Les lignes suivantes du Cours normal de M. de Gérando expliquent et font apprécier cette innovation heureuse : «On a introduit depuis quelque temps, disait-il, l’institution d’un petit jury, formé par les enfants eux-mêmes, pour prononcer sur les fautes de leurs camarades. Vous trouverez dans cette institution, employée à propos et avec réserve, un moyen d’une heureuse efficacité pour faire réfléchir les enfants sur la moralité des actions, et pour les conduire à consulter le témoignage intime de leur conscience. Et ce qui nous prouve que la conscience leur dicte, en effet, naturellement les règles du bien et du mal, lorsqu’ils 1 interrogent avec une attention sincère et impartiale, c’est que les arrêts prononcés par ces petits jurys sont ordinairement empreints d’une équité remarquable. »
On a vu que tout est calculé pour que chacun des exercices fût une sorte de récréation. Mais, pour satisfaire au besoin d’air et pour permettre aux enfants des mouvements plus vifs et plus animés, on les exerce dans les préaux à courir, à gravir, à sauter, à se livrer enfin à des exercices de gymnastique simples, qui leur développent les muscles en les mettant souvent en activité.
C’est après une journée ainsi remplie que l’enfant retourne, le soir, dans sa famille gai , heureux, n’ayant recueilli que des impressions bienveillantes et morales qu’il reporte au milieu des siens.
Il y a maintenant à Paris trente salles d’asile environ , toutes réglées d'après le plan que nous venons de décrire, et ne s’écartant de la salle d’asile Gochin que par le nombre des enfants qu’elles admettent.
Des salles d’asile aux crèches, il n’y a qu’un pas : qu’on nous permette de le faire.
Aux termes des règlements des salles d’asile, les enfants, pour y être admis, doivent avoir atteint deux ans.
Or, une pauvre mère qui va travailler hors de son logis est forcée de confier son enfant au-dessous de cet âge aux soins d’une sevreuse, pauvre comme elle, et, sur son modique salaire de 1 fr. 50 c. au plus, est contrainte de prélever 70 ou 75 c. pour rémunérer cette garde. Quand cette mère a deux enfants, comme son salaire ne suffirait plus, elle est obligée de les abandonner à tous les dangers qui entourent un âge si tendre. Ils souffrent, ils crient pendant qu’elle travaille au loin pour eux, ou bien encore ils sont : confiés aux soins inexpérimentés de frères et sœurs i un peu plus âgés qu’eux, enfants mal élevés, que ; cette occupai ion, à laquelle ils sont impropres, em- : pêche d’aller recevoir les leçons de l’école ou les conseils d’un maître d’apprentissage.
Le sentiment maternel succombe trop souvent dans ces luttes contre la misère. De là accroissement du | nombre des enfants trouvés; quand il est le plus fort, i l’insuffisance des soins payés par de si lourds sac-ri- ; fices, l’appauvrissement du lait de la mère par suite | des privations qu’elle s’impose et des inquiétudes con- { tinuelles qu’elle éprouve, l’air vicié que les enfants I respirent chez les sevreuses, produisent la plupart de ! ces estropiés et de ces rachitiques, si nombreux dans | la classe indigente. C’est à ce malheureux état de ! choses que des âmes charitables voulurent porter re-
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mède, ce sont ces déplorables conséquences qu’elles voulurent conjurer. La mission qu’elles s’étaient donnée, l’État lui-même ne pouvait tarder à l’accepter : l’humanité, la religion, l’intérêt public, demandaient qu’on vînt au secours de ces pauvres mères, au secours de ces malheureux enfants.
Les résultats d’une telle mesure proposée devaient donc être immenses : diminution probable du nombre des enfants trouvés; — diminution certaine de la mortalité qui frappe ce premier âge ; — accroissement et amélioration du travail des pauvres mères ; — liberté rendue aux enfants plus âgés de suivre l’école ou de se rendre à l’atelier : tels sont les avantages immédiats de cette mesure, avantages qui se font déjà sentir. Le nombre des ménages inscrits aux bureaux de bienfaisance devra diminuer aussi quand les mères auront la liberté de leurs bras et de leur temps ; plus tard les asiles, les écoles verront moins d’enfants infirmes ou malsains ; plus tard enfin les conseils de révision auront moins de conscrits à réformer. Un bon principe amène généralement de bonnes conséquences : l’amélioration physique de la race humaine pourra contribuer à l’amélioration des classes laborieuses, qui doivent à tant de titres occuper la sollicitude, nous ne dirons pas seulement des amis de l’humanité, mais des hommes d’Ëtat qui com-
de
Salle des jeux.
prennent leurs devoirs et ont la prévision de 1 avenir.
C’est donc dans un but si louable que fut fondée, en 1844, à Chaillot, dans la partie la plus nécessiteuse du premier arrondissement, une crèche pour les enfants pauvres au-dessous de deux ans. Dans un local très-modeste mais propre et sain, dont l’ameublement se compose de berceaux, la mère peut déposer son enfant le matin dès cinq heures et demie ; elle vient, si elle est encore nourrice, l’allaiter aux heures des repas, et le reprend chaquesoir à huit heures. L’enfant sevré a son petit panier comme l’enfant de l’asile. Des berceuses prennent soin des enfants sous la direction de sœurs de charité et sous la surveillance des dames inspectrices de la salle d’asile. — Un médecin visite la crèche tous les jours. — Un thermomètre sert à régler la température convenable.
Pour faire admettre un ou deux enfants, une mère n’a qu’à justifier de sa pauvreté, de la nécessité où elle est d’aller travailler hors de chez elle. — Elle paye 20 centimes par jour pour les berceuses, et s’engage à venir allaiter l’enfant, ou à garnir son panier, s’il est sevré. Enfin elle le garde chez elle les dimanches et jours de fête. De ces conditions, quelques personnes proposaient de supprimer celle de la rétribution, mais on l’a crue nécessaire, sauf expérience ultérieure, pour mieux assurer et maintenir plus intact le lien sacré de la maternité.
Depuis, le nombre des crèches a grandement et
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promptement augmenté à Paris ; ce devait être le résultat immédiat d’une mesure dont le but était si charitable et si efficace. Toutes les crèches ont de grands points de ressemblance entre elles, et ne diffèrent que par leur importance.
Nous nous bornerons donc à décrire l'une d’entre elles, la crèche-modèle , celle établie à Chaillot; quelques passages extraits du livre du M. Jules Delbruck, publié, il y a quatre ans, sous le titre de Visite à la crèche-modèle, dans le but de populariser l’établissement des crèches, seront la meilleure description que l’on puisse faire de cet établissement de charité.
«... Venez, entrons par le jardin, ou le parterre, si vous aimez mieux; car, à l’exception de quelques arbres pour l’ombrage et de quelques arbustes toujours verts, nous ne voyons ici que des fleurs. Tout en respirant cet enivrant parfum de réséda, remarquons que la crèche, circonstance heureuse, reçoit les premiers rayons du soleil levant. Une pente adoucie nous a conduits à la porte de la salle des jeux. Entrons-y; nous ne voyons ici ni berceaux ni lits de camp, et à quoi bon, vraiment! Quelle vie, quelle agitation, quelle joie, quel tintamarre ! Près de soixante enfants sont là réunis, dont l’expansive gaieté dériderait le front le plus assombri. Ici, un groupe de poupons,
sous la direction d’une jeune voisine de trois ans, envoyée par la salle d’asde contiguë, traîne, ou plutôt pousse en avant en s’appuyant dessus, un chariot bien rembourré dans lequel se prélassent de tout jeunes nourrissons. Un détachement les accompagne d’un pas grave et cherchant son équilibre, précédé de deux trompettes ( harmonica ) et d’un petit lutin de porte-drapeau âgé de vingt mois, plus fier de ses fonctions que nos gigantesques tambours-majors. Plus loin, dans cette encoignure, et près d’une palissade en filet, sont groupés de petits travailleurs absorbés dans leur besogne; ils distribuent grain à grain le manger aux habitants de la volière. Voyez, comme ils ont conscience de la bonne œuvre qu’ils accomplissent de donner la soupe aux bons petits oiseaux ! Tout près de nous, assis sur ces tapis de feutre et occupant le centre d’un ovale en filets, d’autres suivent du regard et du geste (ils ne peuvent pas marcher encore) l’heureuse troupe qui défile devant eux; et, voyez, ils s’associent par la pensée à ce mouvement, et presque tous frappent d’un petit martelet une rangée de timbres, dont les notes, à ce qu’il semble, correspondent à celles des trompettes. C’est l'accord parfait, do, mi, sol.
Allons voir, à l’autre extrémité, ces infatigables manouvriers, qui attaquent avec plus d’acharnement que d’habileté un amas de cailloux blancs et roses qu’une main malicieuse a replacés pendant la nuit dernière, — comme toujours, — et qu’il s’agit cependant de déménager dans des tombereaux à roulettes poussés à dix ou douze, et non sans faire claquer les fouets.
Partout des occupations actives, et souvent renouvelées par l’esprit ingénieux des dames inspectrices, tiennent en éveil notre petit peuple, et ne lui laissent pas un instant d’oisiveté et d’ennui; les groupes qui se forment et se reforment alternent de l’une à l’autre, toujours empresses, et c’est a peine si, au milieu du babillage et des premiers bégaiements des marmots mêlés aux notes sonores des timbres et harmonicas à tierces, c’est à peine, dis-je, si on distingue le vif gazouillement des oiseaux, qui luttent de joie
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et d’activité avec leurs compagnons naturels, les petits enfants du bon Dieu.
Entrons maintenant à droite, dans la salle aux lits de camp; c’est la salle des povpons. 11 faut avoir un an pour faire partie de cette deuxième division!
Ici, tout est bien plus calme; on y joue très-peu, on y dort à de rares intervalles, le jour ; mais, par exemple, on y fait six repas joyeux et en nombreuse compagnie.
Ces deux rangées de lits de camp diffèrent quelque peu de ceux que nous trouvons dans nos corps de garde. La forme d’abord en est plus gracieuse ; vous retrouvez là, comme partout à la crèche, la ligne courbe substituée autant que possible à la ligne droite, le contour arrondi substitué à l’arête vive. Une simple toile en été, une étoffe de feutre en hiver, forment le fond mobile de chacune de ces couchettes; des filets à mailles serrées séparent les enfants et évitent tout contact immédiat pendant le sommeil. Vous retrouveriez dans ces lits de camp, que nous appellerons désormais du nom moins soldatesque de lils de repos, toutes les conditions de santé et de bien-être. Aussi, du reste, sont-ils rarement occupés le jour, si ce n’est après le repas principal, où une bonne moitié de la population fait une sieste d’une heure.
Mais déjà vos regards sont ailleurs. Cette table, longue, étroite, formant l’S six fois répété, — ou douze fois le fer à cheval, — vous frappe par sa forme et par sa disposition. C’est la table de nos festins. Là, dans l’intérieur de chaque fer à cheval, se placent, à l’heure des repas, toutes les berceuses et toutes les jeunes mentorines de la salle d'asile; et, lorsque les soixante enfants, ayant pris séance sur les stalles des banquettes posées devant la table sur.toute la longueur, ont tous été groupés par escouade de cinq ou six, vous verriez un curieux et charmant spectacle. Chaque berceuse, chaque mentorine, veille sur son groupe, dont elle n’est séparée que par la largeur de la table, et chacune, ayant devant elle une soupière à plusieurs compartiments et plusieurs cuillers, donne la becquée à sa petite famille. Quelle joie
pour eux de manger tous ensemble, et quel appétissant cliquetis de cuillers vous entendriez là !
Les berceuses chantent, à quatre voix, une belle prière dont nous parlerons. Approchons-nous de ces marmots qui jouent à leurs pieds, dans un des demicercles de la table aux festins. Ces enfants nous les retrouverons souvent ici; soit bizarrerie accidentelle, soit défaut de tempérament, soit destinée, ils n’aiment pas la foule, ils n’aiment pas le bruit. En moins d’une heure ils demandent à quitter la salle des jeux pour venir chercher ici le calme, presque la solitude. Ils ne
rromer.ade et becquée, ou rtqas simultané.
sont pas inactifs cependant ; ils travaillent aussi ; ils étudient la gamme des couleurs; peut-être allez-vous sourire quand vous aurez vu ces boules en bois ou en ivoirede couleurs variées dont ils font le triage avecune attention solennelle. Ici les petits paniers rouges; là les petits paniers blancs ; plus loin les jaunes et les bleus : mon Dieu, oui, c’est aussi simple que cela; eteependant ils y trouvent, les chers enfants, un tel intérêt que notre présence ne les distrait pas. Mais aussi le premier de chaque groupe qui aura accompli son œuvre sans erreur, sera placé là sur ce petit fauteuil d’honneur,
et la berceuse le montrera comme un modèle à imiter,
— et la dame inspectrice l’embrassera le premier. — Je crois que vous auriez bien envie d’en faire autant.
Quittons la salle aux lits de camp; tout y est calme. Traversons de nouveau, — sans regarder, car nous nous y arrêterions, — la salle de jeux, et entrons à gauche, dans la véritable crèche, dans la salle aux berceaux. Nous n’y trouverons aucun enfant d’un an, il n’y a ici que des nourrissons, mais nous en verrons en revanche d’à peine âgés de quelques jours.
Nous y voilà ; même silence, même absence de cris que dans la salle des poupons. Quelques petits avertissements, de temps à autre ; quelques hochets agités i ou lancés à terre, c’est tout ce qu’on y entendrait si f le chant des berceuses ou le chant des rossignols nous permettait de l’entendre. Près de quatre-vingts berceaux-hamacs, ceux-ci réunis en plus ou moins grand nombre, ceux-là isolés, y sont disposés sur trois rangées ; mais la plupart de ces berceaux sont vides. Le sommeil de jour n’est plus qu’une exception à la crèche, on s’y amuse tant et les nuits sont si bonnes et si calmes ! Quelques-uns de nos nourrissons jouent dans la salle de jeux, dans les chariots ou sur les tapis ; d’autres s’exercent déjà à essayer leurs premiers pas dans une petite galerie à fdets, dont quelques poupons choisis à cet effet leur enseignent l’usage. Une berceuse voiture douze autres enfants à la fois dans le jardin. Sur les chaises basses, vous voyez des mères donnant le sein, des berceuses allaitant au biberon et faisant quelques toilettes; et, la nuit venue, quand ils auront alterné des genoux de leur mère au jardin, de la salle de jeux à la toilette, du hochet à la double galerie; lorsque tous auront été placés dans leur berceau, lorsque l’inspectrice aura commencé sur l’orgue-mélodium la prière du soir, à l’heure oii les oiseaux de la volière mettent la tête sous leur aile, vous verriez nos enfants tous ensemble, après quelques minutes de bercement simultané, s’endormir paisiblement, s’endormir comme les oiseaux de la volière, pour se réveiller comme eux aux premières lueurs du jour.
Salle dos berceaux ( nourrissons ).
Salle des poupons (I à 2 ans).
Vous admirez cette sollicitude vive, affectueuse, incessante, vraiment maternelle, que déploient les berceuses, et qui contribue si puissamment à amener ce résultat, d’entendre si peu de pleurs à la crèche. Je lis sur vos lèvres cette question : « Comment ne se lassent-elles pas, tandis que dans nos familles la mère la plus dévouée a ses moments de fatigue et d'abattement? » La réponse est bien simple. Nos berceuses alternent de la crèche à l’ouvroir, de la crèche à la cuisine, de la crèche à la buanderie, de la crèche au jardin; si bien que chaque fois qu’elles reviennent auprès de leurs petits élèves pour y passer quelques heures, elles ont l’esprit rafraîchi, le cœur dispos.
l’affection revivifiée par cette courte absence, et, tenez, vous vous apercevez à leur empressement qu’il leur tardait de venir inspecter et caresser leur jeune famille. Aussi leur tendresse n’est elle jamais émoussée. Ces quelques heures passées à la crèche sont pour elles des heures de joie, et c’est beaucoup dire cependant, car, si nous les suivions dans leurs courtes séances de jardinage, de couture, de lessive, etc., vous verriez comme on y babille, et comme le travail s’y fait avec ardeur !
Je n’ai pas besoin d’appeler votre attention sur ce magnifique tableau donné par la reine (la reine Amélie), et représentant Jésus appelant à lui et embras¬
sant les petits enfants. Vous avez vu aussi le portrait du jeune héritier du trône (le comte de Paris), qui vient quelquefois visiter notre crèche ; vos regards ont embrassé cet ensemble, cette harmonie de couleurs qui règne sur l’ameublement, les couchettes, les costumes des berceuses, les tentures ; vous y reconnaissez l’intervention des dames. Rien n’a été oublié, vous le voyez ; et si les sens encore vierges de l’enfance sont satisfaits, si rien ne choque ses yeux et son oreille, sa jeune âme aussi s’ouvre facilement à l’amour de Dieu, qui lui prodigua tous ces trésors, en contemplant cette divine et souriante image du Christ
nu.r enfants.