‹ Tableau de ParisChapitre 74 sur 257 · CHAPITRE XUX. — LES EN FANTS-T ROU V ES, ETC., ETC · texte numérisé non relu

CHAPITRE XUX. — LES EN FANTS-T ROU V ES, ETC., ETC

Nous partons. Avant do quitter le jardin, vous remarquez que notre crèche n'est qu’une partie d’un établissement qui réunit crèche, asile, école communale, ouvroir et retraite pour la vieillesse. Ce signe de tête me dit que vous entrevoyez les avantages de tout genre qui résultent d’un pareil rapprochement. Un seul loyer, une seule conduite d’eau et de gaz, deux calorifères, une seule cuisine, et la facilité extrême de trouver dans l’une de ces institutions de femmes, d’enfants et de vieillards, le personnel convenable

Ipour toutes les autres, vous avez compris tout cela. Ainsi, par exemple , l’asile envoie chaque jour à la crèche douze enfants par heure, ce qui fait que chaque enfant de l’asile, qui en renferme trois cents, revient en moyenne tous les deux jours passer une heure à la crèche. Admettons, si vous le voulez, pour faire la part aux circonstances imprévues, que ce soit une heure par jour pour chaque enfant : ce n’est toujours là qu’une récréation très-enviée, ou une récompense, en même temps que c’est un précieux apprentissage d’éducation mutuelle. La chaîne des âges, ainsi, ne se trouve plus interrompue. »

Nous n’avons pas à parler en détail des autres crèches : ce ne pourrait être qu’une répétition de ce que nous venons de dire; nous nous bornerons donc à faire rénumération des plus importantes.

Crèche Saint-Pierre de Chaillot, rue Fouquet, 5, ouverte le 14 novembre 1844;

Crèche Saint-Philippe du Roule, rue du Faubourgdu-Roule, 12, ouverte le 29 avril 1845;

Crèche Saint-Louis d’Antin, rue Saint-Lazare, 448, ouverte le 29 avril 1845;

Crèche Saint-Vincent de Paul, rue du Cherche- Midi, 60, ouverte le 45 juillet 1845;

Crèche Saint-Pierre, rue de la Comète, 44, ouverte le 16 juillet 4845;

Crèche Sainte-Geneviève, rue de la Mont agne-Sainte- Geneviève, 37, ouverte le 3 janvier 1846;

Crèche Bethléem, rue Pierre-Sarrazin, 2, ouverte le 2 février 4846;

Crèche Saint-Gervais, rue Geoffroy-Lasnier, 18, ouverte le ! 1 mai 1846.

Paris possède aujourd’hui en tout dix-huit crèches ; on en compte en outre six dans l’arrondissement de Saint-Denis, ce qui fait un total de vingt-quatre crèches, qui reçoivent ensemble par jour quatre cent cinquante enfants ; c’est donc par crèche une moyenne de dixhuit enfants.

La dépense annuelle de la Société des crèches s’élève à environ 85,000 fr. ; dans cette somme la rétribution fmaternelle figure pour 19,000 fr.; la charité publique fait le reste. Malgré cela, cette Société, dont on ne sauirait trop louer la persistance, n’a pu obtenir sa reconnaissance comme établissement d’utilité publique, et cependant elle a adressé de fréquentes demandes pour atteindre ce but.

Nous ajouterons quelques mots sur la direction et l'administration des crèches.

Les crèches s’établissent à Paris, non pas par l’initiative du conseil municipal, mais par celle de personnes zélées et charitables. C’est donc parmi elles que doit Be recruter le comité de direction ; aussi est-ce ainsi qu’il se compose.

Le comité de direction, une fois composé, soumet ses statuts à l’autorité supérieure, arrête le local et prend des engagements moraux et matériels tout ensemble.

Quant aux soins d’intérieur, c’est évidemment aux femmes qu’ils reviennent. 11 y a donc un Comité des dames, dans lequel on choisit une présidente et une résorière, ainsi que des inspectrices qui sont chargées le recueillir sur un registre les observations résultant le leurs visites, observations donnant naissance aux I ’éformes incessantes réalisées dans ces sortes d’éla- )lissements.

Terminons maintenant ce chapitre tout plein d’élé- Tfients de charité par quelques lignes sur une instituion qui, établie plutôt dans un but commercial que ;4ans un but philanthropique, n’en est pas moins digne

par ses résultats de figurer ici. Nous voulons parler des bureaux de nourrices.

Les femmes, qui, sous l’influence des écrits de J. J. Rousseau, avaient, vers la fin du siècle dernier, pris l’habitude de nourrir elles-mêmes leurs enfants, semblent y avoir renoncé pour la plupart, et les nourrices sont tellement nombreuses à Paris, qu’elles y forment pour ainsi dire une population à part, une classe qui a ses mœurs, ses habitudes, son costume et un caractère spécial qui la différencie de toutes les autres classes de la population parisienne. L’étude de ces mœurs particulières a non-seulement son côté pittoresque, mais encore une certaine utilité, puisque des hommes spéciaux, des médecins aussi savants que recommandables n’ont pas craint de consacrer des volumes à tout ce qui pouvait concerner cette partie nombreuse de la population si bigarrée de la capitale.

Certaines -contrées sont beaucoup plus riches que d’autres en sujets; le nombre que chacune d’entre elles peut fournir est généralement en raison inverse de la richesse du pays et de l’activité de ses relations. Dans les pays pauvres, notamment dans la haute Bourgogne et dans les cantons limitrophes de la Nièvre et du Morvan, presque toute la population féminine émigre à tour de rôle pour venir nourrir les enfants de la capitale ou de ses environs. C’est ce qui, en terme du métier, s’appelle descendre. Dans les pays plus riches, au contraire, où l’aisance générale imprime à la race entière une plus grande activité, les femmes, partageant avec leurs maris les soins du ménage, d’une exploitation rurale ou d’une industrie quelconque, gagnent plus par leur présence dans leur maison ou par leur participation aux travaux de la famille, qu elles ne pourraient le faire en allant chercher une nourriture à Paris; aussi compte-t-on parmi elles peu de Normandes. Les femmes de Picardie, du Vexin et de la Brie sont également en petit nombre; on en trouve cependant quelques-unes des environs de Gisors, mais c’est une population mêlée qui généralement est loin d’inspirer la même confiance que les Bourguignonnes. Le pays manceau envoie aussi un certain nombre de sujets. Aujourd’hui, du reste, toute la faveur est pour les Bourguignonnes. Ce sont aussi les plus nombreuses. Deux bureaux sur quatre ou cinq qui existent à Paris se recrutent pour ainsi dire exclusivement de femmes de ce pays. C’est parmi elles que les classes aisées de la société choisissent leurs nourrices. Pour partager au moins la faveur dont sont environnées les Bourguignonnes, les autres établissements ont soin, aussitôt qu’elles arrivent, de leur faire la plupart du temps quitter la coiffure de leur pays pour prendre le bonnet bourguignon, ou plutôt l ’un des bonnets bourguignons, afin de donner le change sur leur origine.

En effet, si l’on a dit : « Le style, c’est l’homme, » on peut dire également : « Le bonnet, c’est la nourrice. » Le bonnet,- c’est, si l’on peut parler ainsi, le brevet, l’uniforme, le signe dist inctif de l’origine et de la profession. Chaque pays, chaque ville, chaque village a son bonnet pa ticulier t ui sert à reconnaître le lieu d’où elles viennent. Quelques-unes de ces coiffures ne manquent pas de grâce et d’originale simplicité ; quelques-unes même ont une certaine élégance. Aussi dans la toilette de ces femmes, que leur vie de campagne n’a pu préserver d’un sentiment inné de coquetterie, le bonnet est-il l’objet d'une prédilection particulière. Celle qui est assez heureuse pour l’orner d’un joli ruban est secrètement l’objet de l’envie, on pourrait même dire de la jalousie de ses payses, qui attachent au moins autant de prix à cet ornement qu’à une robe voyante ou à un châle aux couleurs éclatantes.

Dans la presque totalité de la Bourgogne, c’est une industrie régulière que celle qui consiste à passer une partie de sa vie à Paris, à faire des nourritures, tantôt dans une maison, tantôt dans une autre, et cette industrie est exercée non-seulement par les femmes des pauvres gens, mais aussi par celles qui trouvent dans leur pays une aisance relative. C’est en effet pour elles le seul moyen de rapporter quelque

chose à l’association. Le mari travaille au petit champ, surveille les enfants avec l’aide des grands parents, s’il y en a, et, de son côté, la femme produit de quoi ajouter au bout de l’année à l’héritage de la famille. C’est ainsi que, dans une autre classe, agissent les Auvergnats, les Savoyards, qui envoient religieusement au pays ce qu’ils gagnent, et s’imposent les privations les plus dures, soit pour arrondir leur pécule, soit pour se créer dans leur pays un petit patrimoine.

La seule différence, c’est que, pour les nourrices, elles n'ont pas de privations à s’imposer, car elles sont défrayées de tout, choyées, gâtées quelquefois, et mènent généralement une fort douce existence dans les maisons où elles sont entrées; mais elles se croiraient déshonoréessi elles ne rapportaient pas exactement au pays tout ce qu’elles ont reçu pendant le temps de leur nourriture, et cela sans qu’il en manque la fraction la plus minime.

Actuellement suivons-les dans leurs pérégrinations.

Les bureaux, tel est le nom de ces établissements spéciaux qui recrutent les nourrices et se chargent d’en fournir aux familles, ont ordinairement des voyageuses pour connaître dans chaque localité les femmes qui ont l’intention de venir exercer à Paris l’industrie de nourrices. Ces relations sont très-activement suivies, à tel point (pie si le bureau appartient à plusieurs personnes, il y en a toujours au moins une en route ou en tournée pour reconduire des nourrices dans leur pays, et surtout pour en ramener.

Du moment qu’une femme est entrée en relation avec la maîtresse du bureau ou avec ses représentants, elle ne s’appartient plus; elle devient en quelque sorte la propriété de cette femme, qui ne la quittera plus un seul instant jusqu’à ce qu’elle soit placée, et qu’elle ait reçu son salaire et le bénéfice de son industrie.

Les nourrices ont soin de se munir de certificats. Celui du maire atteste que la titulaire est mariée et de bonnes vie et mœurs. Mais il n’est pas aussi facile d’obtenir le certificat du curé. Dans beaucoup de communes les curés se refusent à donner aux nourrices un certificat, à moins que leur enfant n’ait quatre mois au moins. L’expérience, en effet, leur a appris que les enfants qu’on faisait voyager à Paris dans un âge aussi rapproché de leur naissance, et qu’on renvoyait quelquefois au pays quelques jours après, confiés à des mains imprudentes, étaient exposés à une énorme mortalité. Ils exigent donc que l’enfant ait au moins quatre mois. Mais, dans ce cas, les nourrices se contentent du certificat du maire, pour gagner du temps et venir plus tôt a Paris.

Accompagnée par une des maîtresses du bureau, ou sans être accompagnée, la nourrice quitte son village pour descendre, c’est-à-dire pour aller à Paris. Mais, avant, elle choisit dans ses vieilles nippes, dans ses haillons de travail, tout ce qu’elle a de plus vieux, de plus usé, de plus malpropre. Une mauvaise robe d’indienne, une paire de bas troués, une couple de chemises et une mauvaises pointe de couleur orgueilleusement décorée du nom de châle, composent toute sa garde-robe. L’enfant n’est pas mieux vêtu que la mère. Tout ce qui a quelque valeur, et même tout ce qui n’est pas à peu près hors de service, a été laissé au pays. C’est une spéculation qui, quoique fort connue, n’en réussit pas moins toujours, car on sait qu il est impossible aux parents de laisser dans cet état de misère et de délabrement la femme qui nourrit leur enfant. Elles prévoient donc que peu à peu tous ces haillons se remplaceront par des objets plus propres, et qui , habilement ménagés pendant la durée de nourriture, permettront de rapporter chez elles, outre le pécule intact, une certaine quantité d’effets plus ou moins neufs qui exciteront 1 admiration, peutêtre même la jalousie des voisines.

Quelques-unes de ces voyageuses conservent encore, après leur retour, certaines habitudes d’élégance quelles ne perdent malheureusement que trop vite quand elles sont retournées au fond de leurs campagnes ; car elles reprennent aussitôt leurs an-

ciens travaux, jusqu’à ce que la naissance d’un nouvel enfant les ramène au bureau, où elles arrivent encore, plutôt semblables à des mendiantes qu’à des femmes qui viennent exercer une profession qui compte parmi les plus lucratives.

Plusieurs de ces bureaux de nourrices sont de vé-

non-seulement elles les recouvrent avec usure après leur entrée dans les maisons, mais encore elles saisissent toutes les occasions de les pressurer et de prélever une dîme sur leurs moindres bénéfices; ainsi, quand il s’agit de vacciner des enfants, un médecin s’adresse au bureau qui d’ordinaire lui fournit ses

pourraient lui manquer. Elle ne risque donc rien à conclure pour le chiffre le plus élevé, quelles que soient les conditions, bien déterminée d’avance, dans un cas comme dans l’autre, à ne pas distraire un centime pour ses besoins personnels de ce qui constitue ses gages.

Une pratique.

ritables bouges, ou plus de cinquante femmes sont entassées avec leurs enfants dans des chambres où la lumière et l’air ne sont donnés qu’avec la plus extrême parcimonie. Quelquefois, mais rarement, on leur donne un berceau pour leur enfant; la plupart du temps elles sont obligées de le coucher avec elles, au risque des accidents qui*|peuvent survenir.

Au bureau, les nourrices sont logées gratuitement avec cette somptuosité et ce confort que nous venons d’indiquer , mais leur nourriture est à leur charge. Aussi se bornent-elles, avec cet esprit d’économie sordide qui est le caractère des gens de campagne, au plus strict nécessaire. L’établissement a toujours une espèce de pourvoyeuse qui vend des soupes à dix centimes l’écuellée, de la bière à quinze centimes la bouteille, et le tout en proportion.

On peut se figurer ce que doit être une pareille nourriture quand on saura que sur ces prix la pourvoyeuse sait encore réaliser un beau bénéfice. Aussi ne faut-il pas s’étonner du degré de délabrement physique où arrivent, après quelques semaines de séjour au bureau, ces femmes, presque toutes jeunes encore, qui auraient besoin de réparer leurs forces par une nourriture substantielle , et que leur intérêt porte, comme on dit vulgairement, à faire des économies sur leur santé.

Il est donc 3e l’intérêt des propriétaires de bureaux que leur marchandise, si on peut s’exprimer ainsi, soit placée le plus vite possible, pour qu’elle ne soit pas détériorée par un trop long séjour, afin de les faire rentrer plus tôt dans l’indemnité qui leur est due comme prix du logement des nourrices et des démarches qu’ils ont faites pour leur trouver une condition.

On demande une nourrice !

lette indemnité est égale à un mois de gages ou à une omme fixe de quarante francs, et se paye généralement dans la quinzaine de l’entrée de la nourrice dans i maison où on l’a placée.

Outre ce prix stipulé au profit des bureaux, si les ourvoyeuses ont fait quelques avances aux nom rires,

Une nourriture.

nourrices, et se fait envoyer une femme avec un enfant qui remplit les conditions voulues. L’usage, ou même, à défaut de l’usage, un sentiment bien naturel, fait toujours donner quelque gratification à la femme qui a apporté son enfant; mais la maîtresse du bureau n’a pas voulu encore cette fois quitter de l’œil celle qu’elle regarde comme sa propriété. Elle est là dans

Les nourrices.

un coin, attentive, qui épie ce que la générosité des assistants fait donner à la mère de l’enfant, soit pour partager avec elle, soit pour s’en approprier la plus forte part.

Quelle que soit la condition des nourrices, il n’est pas une maison dont le séjour ne soit préférable, soit à la vie du bureau , soit même à la vie qu’elles mènent au sein de leurs familles dans leurs pauvres villages..

Et cependant il faut voir avec quel art elles font leurs conditions, tout ce qu’elles emploient de ruse et d’astuce campagnarde pour faire ajouter quelque chose aux stipulations convenues, ou emporter une promesse de plus. Ordinairement elles commencent par demander un prix assez élevé. Si on se récrie contre l’énormité du chiffre, et si elles voient qu’il faut battre en retraite, elles font observer qu’à ce prix elles se vêtiront, mais quelles sont disposées à l’abaisser si on veut les fournir de tout. Or cette manière de poser la question n’est qu’un piège tendu à la crédulité des parents. Quelles que soient les conventions faites, une nourrice ne se fournira pas davantage les objets, même les plus indispensables, qui

Le choix.

Paris est chaque jour tellement et de plus en plus envahi par les moellons, que les endroits où l’on peut espérer trouver un peu d’air y deviennent extrêmement rares. Il n’est donc pas étonnant que les nourrices de chaque partie de la ville aient un lieu de réunion habituelle, une espèce de lieu de rendez-vous. Le plus important de tous est, sans contredit, le jardin des Tuileries. Aussitôt qu’un rayon de soleil, ou même que l’absence de pluie permet de sortir les enfants, elles y arrivent par bandes des deux rives de la Seine, et même quelquefois d’endroits fort éloignés. Une fois réunies, on se figure peut-être que ces femmes, qui appartiennent presque toutes à la même contrée, vont se reporter aux souvenirs de leurs pays, s’entretenir de leurs familles, de leur village. Qu’on se détrompe: il n’en est presque jamais question. La première chose qu’elles se demandent en s’abordant, quand même elles ne se seraient jamais vues, c’est le chiffre de leurs gages, c’est le chapitre des profits directs ou indirects de la place. Elles auraient beau se revoir tous les jours, et pendant une année de suite, elles ne sortent jamais de ces questions d’intérêt, les seules qui aient quelque attrait pour des gens qui ont toujours, malgré leurs émigrations successives dans la capitale, conservé d’une manière ineffaçable le caractère intéressé des paysans.

Les bureaux de nourrices et tout ce qui les concerne sont à Paris sous la surveillance de l’administration générale des hôpitaux, et partant sont, à ce titre, dans les attributions du ministre de l’intérieur, comme assimilés aux institutions charitables. On ne saurait, en effet, entourer de trop de surveillance des établissements de ce genre, car les familles ont le

Une pourvoyeuse.

droit d’y trouver des garanties sérieuses qui, dans l’état de choses actuel, laisse à peu près tout à désirer.

Nous n’en avons pas fini avec les établissements de charité; aussi traiterons-nous, dans un de nos prochains chapitres, des écoles gratuites, bureaux de bienfaisance, etc.

Page 1