LES GOBELINS
lisse. Celte imitation s’opère, soit par le mélange des couleurs ou brins tellement rapprochés ou divisés, que l’oeil en reçoit une impression unique, soit par la juxtaposition de brins assortis d’après la loi du contraste des couleurs, et susceptibles d’être vus simultanément et parfaitement distincts les uns des autres. Dans le premier cas, l’imitation est faite par le système des hachures ; et dans le second, par le système des teintes plates.
: Les fds de la chaîne sont séparés en deux rangs, appelés croisures, à l'aide de lisses, ou espèces d’anneaux de ficelle montés sur deux hâtons qui les ramènent alternativement l’une au-dessus de l’autre, et laissent ainsi un espace libre entre eux;
■ cet espace permet à l’artiste de passer facilement le brin de laine, roulé sur une broche ou flûte, de gauche à droite, lorsque la première croisure i est levée, et de droite à gauche, lorsque la seconde est levée à son tour. Cette allée et cette venue s’appellent duite. 11 faut au moins deux duites pour former une hachure, dont l’une doit être moins étendue que l’autre. L’ensemble des duites tassées par le peigne constitue le tissage proprement dit.
Un des plus habiles chefs d’ateliers de la manufacture des Gobelins , M. Deyrolle père, a composé un Essai sur l’art de ta tapisserie, traité complet sur la matière. Nul ouvrage ne contient autant de renseignements; tous les secrets de l’art y sont exposés avec autant de clarté que de précision, et l’on ne peut trop féliciter l’auteur d’une publication appelée à rendre d’aussi incontestables services à l’industrie dont il s’occupe.
Les métiers de haute lisse sont employés aujourd’hui à l’exclusion des métiers de basse lisse.
Les premiers offrent plusieurs avantages : ils permettent de voir le travail à l’endroit; le modèle est placée à la droite de l’artiste et derrière lui , à la distance d'un demi-mètre, de manière qu’il a seulement à tourner la tête, tandis que le tableau lui ôterait le jour, s’il était placé devant lui; enfin les tableaux s’exécutent couchés sur le côté, et par cela même dans leur plus grande longueur. Cette pose du modèle présente moins de difficultés pour le dessin, qui s’exécute mieux avec le tissu qu’avec la
chaîne, l’un étant plus fin que l’autre; elle donne en outre la faculté de faire simultanément travailler plusieurs artistes à la même pièce, suivant leur genre de talent.
Quant à son ouvrage même , l’artiste l’exécute à l’envers de la pièce, et la raison en est expliquée dans Y Ess$i de M. Deyrolle : « La tapisserie, en effet, est un tissage, et la marche des tons se voit à l’envers par les points que laisse le tissu qui voyage avec les broches, en suivant le mouvement des teintes. Si l’artiste
Ouvrier tapissier.
travaillait par devant , il serait obligé de couper chaque brin de tissu à mesure qu'il cesserait de s'en servir, ce qui allongerait considérablement l’ouvrage et diminuerait sa solidité; au lieu que, le travail étant exécuté par derrière, tout le défectueux du tissu et de la chaîne est attiré à l’envers. »
Les principaux instruments dont se sert le hautelissier sont la broche, le peigne et le grattoir en ivoire, l’aiguille à presser ou petit poinçon, et la pince pour enlever les boutons de la laine ou de la soie.
**n évalué, terme moyen, à un mètre carré par an la quantité d’ouvrage qu’un artiste peut exécuter. Le prix du mètre est évalué lui-même à 3,000 francs.
En 1826, la manufacture dite de la Savonnerie à Ch ai Ilot, oii se fabriquait le tapis de pied, façon de Perse, a été réunie à la manufacture de tapisseries des Gobelins. Les métiers sont les mêmes, mais de plus grande dimension que ceux qui servent à la fabrication de haute lisse. La monture est ourdie de la même manière; seulement lorsqu’on ourdit, on a soin de ranger les fils de façon que chaque portée de dix fils ait le dixième d’une couleur différente des neuf autres. Ces dixièmes fils ou dizaine répondent à des points noirs faits sur le tableau, distancés comme les fils de couleur, et. disposés de manière à former ensemble des carrés qui ont la longueur de dix fils. C’est là tout le dessin qui sei t a guider ces habiles artistes. Le tableau, coupé pai bandes, est attache sur la perche de lisse, de telle façon que les points du modèle répondent aux fils de couleur de la monture et que l’artiste aperçoive ce qu’il a à exécuter. L’étoffe du tapis diffère entièrement de la tapisserie , et, au lieu d’être lisse comme cette dernière, elle est veloutée.
La teinture de la manufacture des Gobelins est non moins renommée que sa tapisserie. Jusqu’en 1791, on y teignit les laines pour le public, comme pour la manufacture, et même les draps et les étoffes. Depuis elle est exclusivement occupée à teindre les laines à l’usage de l’établissement des Gobelins et de celui de Beauvais. Les procédés et la manipulation de la teinture étant un des points les plus intéressants pour la beauté des tapis de prix et pour assurer la durée de leur éclat, les divers règlements ont soigneusement prescrit que tous les procédés employés à cette manipulation fussent subordonnés à l’inspection d'un chimiste profondément versé dans son art. La place de directeur des ateliers de teinture, supprimée en 1792 parle ministre Rolland , fut rétablie en l'an IX par Chaptal et rendue au chimiste Darcet. Aujourd'hui elle est occupée par M. Chevreul, membre de l’Institut et auteur du traité célèbre du Contraste simultané des couleurs. Chaque année, du 15 octobre au 15 janvier, M. Chevreul tient dans l’amphithéâtre de la manufacture un
. teljer de tapis.
cours public de chimie appliquée à l’art de la teinture.
Sous l’Empire, deux élèves étaient entretenus à l’atelier de teinture des Gobelins, aux frais de l’Etat. Voici l’origine de cette création , plus tard tombée en désuétude : une fabrique de Lyon avait fourni, pour un des palais impériaux, un meuble bleu dont la couleur passa très-vite. Napoléon ordonna qu’on fit subir au fabricant une retenue assez forte, et qu’on appliquât les intérêts du capital à l’entretien perpétuel de deux élèves aux Gobelins ; ceux-ci devaient y passer deux années, et être ensuite envoyés dans toutes les
parties de l'Empire, afin d’y propager les meilleurs procédés de teinture.
Il suffit de visiter les magasins de la manufacture et de voir la tapisserie et les tapis, pour être à même d’apprécier la beauté et la gradation des nuances, ainsi que le talent des teinturiers. Les ouvrages euxmêmes font leur éloge. Quant à l’opinion qui attribue la belle teinture des laines à la qualité des eaux de la Bièvre, elle est complètement erronée. Cette eau bourbeuse ne sert presque jamais, et depuis longtemps l’eau de Seine est seule employée. Une autre
erreur, non moins grossière, est assez généralement accréditée sur le procédé auquel serait due la teinture de la laine en écarlate. Jamais, dans l’établissement, on n’a nourri d'hommes de rôti et de vin de Bor deaux, afin d’obtenir des eaux d’une vertu colorante toute particulière : régime que la rumeur publique regarde comme morlel. Personne ne sait quelle a pu être l’origine de cette fable, qui donne presque annuellement lieu aux offres les plus bizarres. L’administration, entre autres lettres, a reçu une fois la suivante : « Je suis las de la vie, et je suis disposé, pour
en finir avec elle, à me soumettre au régime imposé aux teinturiers des Gobelins.
Pour vous donner une idée des services que ‘je suis en état de rendre à l’établissement, je dois vous dire que je puis boire par jour vingt bouteilles de vin , sans perdre la raison. Si vous voulez me prendre à l’essai, vous jaugerez tout à votre aise ma capacité. »
Lebrun et Mignard furent les premiers directeurs de la manufacture des Gobelins.
M. Lavocat, y a introduit, depuis 1833, des réformes importantes et utiles.
Chaque semaine, le mercredi et le samedi, de deux à quatre heures, un grand concours de visiteurs se pressent dans les ateliers des Gobelins, que Napoléon visita en 1810 et Louis-Philippe en 1830.
Les produits de la manufacture des Gobelins étaient tous les deux ans, au 1er mai, exposés au Louvre, avec ceux de Beauvais et de Sèvres. Ces expositions ont été pendant quelque temps annuelles; mais l’on a bientôt reconnu quelles étaient trop rapprochées, puisqu’il faut cinq ou six ans et quelquefois davantage pour fabriquer une tapisserie de grande dimension.
Parmi les pièces capitales exécutées dernièrement, on distingue plusieurs tableaux d’après les cartons de Raphaël : les Apôtres guérissant dans le Temple ; la Prédication de saint Paul à Athènes devant l’Aréopage; la Mortd’Anani; la Pèche miraculeuse, etc.
Les tapisseries, après leur complet achèvement, sont placées dans une salle d’exposition malheureusement trop petite pour cette destination. On y remarque, entre autres copies, une fête au dieu Pan, d’après Mignard; Aminthe et Sylvie, d’après Boucher; prise de voile de saint Bruno, d’après Lesueur; les honneurs de la sépulture rendus aux cendres de Phocion, d’après Meynier; la Conjuration des strélitz, d’après Hersant ; enfin, le Massacre des mameluks au Caire, d'après Horace Yernet. Cette dernière tapisserie, la plus re Gobelins, a été en 1844, sous l’administration deM. Lavocat. M. Rançon, chef de cette pièce, en a exécuté lui-même les parties les plus difficiles, et a été assisté pour les autres par MM. Bloquerre,Manigant , Hupé et Martin. La copie rend avec la plus exacte fidélité toutes les beautés de l’original, et ajouterait encore, s'il était possible , un nouveau lustre à l’ancienne renommée de la manufacture des Gobelins.
Un artiste de talent , un homme d’une intelligence droite et ferme,
M. Badin, fut appelé, avec la révolution de 1 848, à la direction de la manufacture des Gabelins. Il sut la tirer
simple, tels que les chefsd’œuvre des grands maîtres, ou bien de cartons composés pour elle dans un style ap-.
proprié, il fit exécuter, d’après une copie de feu Papety, une reproduction du tableau de Raphaël à la Farnésine, représentant la Réception de Psyché dans l’Olympe. Nous avons pu admirer la perfection de travail des habiles* \ artisans qui, cachés derrière le réseau des fils tendus de, la haute lisse, et opérant à/i l’envers, modèlent avec des dégradations d’un clair-obscur si délicat les carnations de figures qu’ils ne voient pas. Ce chef-d’œuvre est un des titres les plus glorieux de l’industrie des Gobelins et de la rénovation introduite par M. Badin.
M. Badin a dû étendre la réforme sur le procédé même du travail, et chercher à le simplifier de manière à rendre la main-d’œuvre moins coûteuse. L’abus des petits détails, l’amusement des fines dégradations chromatiques, avait été poussé à l’extrême, et les délicatesses de ce travail se jouant autour d’un seul ton avec cent brins de laine de teintes différentes, si elles étaient perceptibles à la distance oü l’ouvrier se trouve de son métier, disparaissaient complètement à la distance oii elles devaient figurer, soit qu’il s'agit d’un tapis, soit qu’il s’agît d’une tenture. Il en résultait une mollesse contraire au juste effet à produire. M. Badin a cherché à économiser cette dépense inutile de temps, de travail et d’argent, qui aboutissait en somme à une infériorité de rendu.
Les améliorations commencées par cet ex-administrateur sont continuées avec zèle et intelligence par l’administrateur actuel, M. Lacordaire; on ne saurait trouver de personnage trop capable pour mettre à la tête d’un établissement qui assure à la France la suprématie sur tous les autres Etats dans ce genre d’industrie.
Outre l’administrateur, le personnel supérieur de la manufacture des Gobelins comprend un aumônier, un directeur teinturier, un contrôleur, plusieurs chefs et sous-chefs d'ateliers.; viennent ensuite les peintresartistes, les teinturiers et enfin les gardes-magasins.
Les produits des Gobelins sont d’une nature plus relevée, d’une exécution plus artistique que celles des tapisseries de Beauvais, destinées à meubler les palais et les châteaux appartenant au chef de l'État, et a être données en présents par lui.
A Beauvais, la fabrication s’effectue sur les métiers de basse lisse, et, tout en présentant les mêmes résultats , elle diffère de celle des Gobelins. Le travail s’y exécute à l’envers et à l’endroit. Ce procédé, récemment découvert, a apporté une grande perfection dans les produits de cette manufacture.
Le Christ, d’après Sébastien del Piombo; devant d’autel en tapisserie de haute lisse.
de ses vieux errements, et travailla à la ramener dans une meilleure direction. Comprenant que la
marquable qui soit jamais sortie des exécutée en six années, et terminée.
rauteuil style Louis XIV en tapisserie de haute lisse.
tapisserie est une décoration monumentale, et ne doit s'inspirer que de modèles d'un style large
Vue de a salle d’exposition des tapisseries.