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CHAPITRE LIE — LES CIMETIERES ET LES CATACOMRES

différemment par les carriers, et dont les unes sont exploitées de préférence aux autres. Au-dessous de ces couches de calcaire se trouvent onze à douze couches d’argile plastique, séparées par de petits lits de sable, dans chacun desquels existe un niveau d’eau plus ou moins abondant. Ces argiles atteignent la masse de craie dont l’épaisseur a été longtemps inconnue, et qui n’a été percée que par le forage du fameux puits artésien de Grenelle. Or, sous la presque totalité des quartiers situés sous la rive gauche de la Seine, la masse de pierre à bâtir n’existe plus. Elle a été exploitée et enlevée; en sorte qu’il ne reste plus à la place qu’une immense excavation. Nos ancêtres, ayant besoin de pierre, ont tant et si bien creusé sous leurs pieds, que ce qui était dessous est monté dessus

peu à peu, au risque d’y descendre pêle-mêle en un seul jour.

Il faut cependant être de bonne foi. Lorsque Paris était renfermé dans la moitié de bile de la Cité, ou même plus tard, lorsque ses maigres faubourgs atteignaient à peine la forteresse du Louvre, ses habitants pouvaient aller en toute sécurité chercher des pierres au milieu des bois et des marais, sans présumer que la bonne ville, après avoir brisé quatre enceintes crénelées, bâtirait sur le sol d’où ses matériaux étaient sortis. Mais nous, téfnoins de cet agrandissement incessant, nous continuons avec insouciance à creuser à nos portes. Nous exploitons les carrières d’Issy, de Passy, de Charenton, etc., etc. — Et puis nous viendrions blâmer nos ancêtres ! — Il est vrai, pour ren¬

dre à chacun la justice qui lui est due, que les carrières exploitées aujourd’hui le sont avec plus d’art et de prudence, et ne doivent plus faire craindre les accidents que présentent souvent celles qui remontent aux premiers temps de la ville de Paris.

En effet, elles existaient déjà certainement* lors de l’occupation romaine. Sur le clos Saint-Victor se trouvait remplacement des arènes, de l’ancien amphithéâtre, et il avait été probablement établi dans une grande carrière exploitée primitivement à ciel ouvert, dont les excavations avaient préparé favorablement le sol. On a reconnu, en outre, d’une manière positive, que les pierres du palais des Thermes , habité par l’empereur Julien, sont en cliquart, selon le terme employé par les carriers pour désigner une sorte de liais dur

qui se trouve dans les carrières du faubourg Saint- Marceau.

Ces premières carrières avaient été exploitées à ciel ouvert; et c’est ainsi qu’a été formée l’excavation qui porte le nom de Fosse-aux-Lions, près de la barrière Saint-Jacques. Du moment que ce système devint trop pénible par l’épaisseur croissante de la couche supérieure, les travaux furent continués à l’aide de galeries souterraines conduisant à de grandes excavations, le plus souvent irrégulières, et soutenues par des piliers réservés dans la masse. Ces excavations varient nécessairement de hauteur, suivant l’épaisseur des bancs. Habituellement elles ont de 5 à 0 mètres; quelquefois cependant elles s’élèvent fort audessus.

Ces travaux se continuèrent ainsi pendant plusieurs siècles sans surveillance, sans méthode, au gré du caprice des travailleurs. Souvent même les carriers, dans leur insouciance, creusèrent au-dessous des premières excavations, formant ainsi plusieurs étages de carrières suspendues les unes au-dessus des autres. Le danger devenait d’autant plus grand que ces trais Cent, la LIVRAISON. — 137e et 138e Li\r.

vaux étaient successivement abandonnés ; la mémoire s’en perdait, les galeries s’obstruaient, et le sol, ainsi miné de toutes parts, se couvrait de lourdes constructions. Cependant l’état de ces carrières, oubliées depuis des siècles, s’aggravait de jour en jour : la faiblesse des piliers établis provisoirement pour la sûreté des ouvriers pendant la durée des exploitations, leur écrasement, l’affaissement du ciel des carrières dans beaucoup d’endroits, et, plus que cela encore, l’enlacement funeste des galeries chevauchant les unes sur les autres, de sorte que les piliers des étages supérieurs portant souvent à faux dans les vides des étages inférieurs , tout devait amener de grandes et inévitables catastrophes. Les nombreux accidents qui se succédaient à des intervalles de plus en plus rapprochés n’éveillèrent toutefois l’attention de l’autorité que vers la fin de l’année 177G. Alors on ordonna la visite générale et la levée des plans de toutes les carrières.

On reconnut alors toute l’étendue du péril; et aussitôt que ce travail fut terminé (1777), on créa une compagnie d’ingénieurs spécialement chargée de la

Aux bureaux de l'IHustralion, rue de Richelieu, @0.

consolidation des voûtes. Ces mesures étaient devenues tellement urgentes, que le jour même de l’installation du premier inspecteur général , une maison de la rue d'Enfer fut engloutie à 90 pieds au-dessous du sol.

Les ingénieurs entreprirent leurs travaux avec promptitude, et les continuèrent avec persévérance et habileté. La plus grande partie des carrières fut consolidée, et ce résultat fut dû au zèle et à l’habileté déployés par M. Héricartde Thury, chargé de la direction de ce travail. Chaque galerie souterraine correspond à une rue de la surface du sol, formant ainsi, dans ces profondeurs, une représentation déserte et silencieuse de la ville peuplée et bruyante qui s’élève au-dessus. Rien ne manque à cette représentation, à cette contre-épreuve de la capitale , pas même les murs d’enceinte et le service de l’octroi. Des murs d’enceinte ont été élevés à l’aplomb de ceux qui existent à la superficie ; car de hardis fraudeurs s’étaient fait dans les carrières des passages à couvert de l’inquisition municipale. Il a fallu y remédier; et une longue, ligne de murs, baptisés murs de la fraude, sépare

PARIS. TYP. DE FIRM1N DIDOT, 56, RUE JACOB. 20 C. par la poste.

jes carrières intra-muros des carrières de la banlieue.

Ces carrières présentent en effet une étendue considérable. Tous les coteaux , depuis les hauteurs de Châtillon et de Gentilly, sont excavés, et elles s’avancent sous Montrouge, Vaugirard et Paris, a l’est et à l’oifest, presque jusqu'à la rive méridionale de la Seine. Celles du nord sont plus circonscrites , et ne minent guère que les hauteurs de Passy et de Chaillot dans Paris, au moins on ne connaît positivement que celles-ci ; mais on doit présumer qu il en existe sous les plateaux de Clichy, de la Nouvelle -Athènes et du quartier Notre-Dame de Lorette, se reliant à celles de Montmartre, de même que sous les hauteurs de Ménilmontant et de Belleville.

Au reste, malgré les soins et la vigilance de l’administration, on est encore loin de connaître toutes ces anciennes excavations. Les constructions d’une maison, rue Mézières, défoncèrent, en creusant les caves, le ciel d’une exploitation ignorée, et cet accident risqua d’entraîner la ruine des maisons riveraines; quelque temps auparavant, lors de la construction de l’égout du Luxembourg, un fontis avait menacé la solidité d’une maison rue Madame. —

Toutefois on peut être assuré que la plus grande partie est reconnue et consolidée. On a pratiqué, de distance en distance, des puits de descente, qui permettent de les visiter à chaque instant et de les parcourir dans tous les sens.

— Le plan indicatif ci-dessus donne la situation de tous ces puits.

Outre ces escaliers et ces cheminées de descente, il existe encore d’autres moyens de communication entre les carrières et la surface du sol. Comme nous l’avons dit un peu plus haut, les premiers niveaux d’eau constants sur la rive gauche de la Seine sont dans les couches d’argile plastique au delà de la masse de pierre à bâtir. Aussi . partout où cette masse a été exploitée anciennement, les puits traversent les carrières pour chercher plus lias les sources qui les alimentent. Leur enveloppe de maçonnerie forme donc, dans les souterrains, autant de tours isolées dans lesquelles on a pratiqué des ouvertures, espèces de fenêtres qui servent à renouveler l’air des carrières et à faciliter les travaux. Idée fort ingénieuse, et qui est due, croyons-nous, à M. le vicomte Héricart dcThury, auquel les carrières sont redevables de presque toutes leurs améliorations. C’est par une de ces ouvertures qu’un surveillant en tournée avait passé un bras qui fit mourir de frayeur un infortuné passant.

Au reste, cette sorte de frayeur surnaturelle et peu raisonnée est partagée avec moins de motifs encore par une foule de personnes. C’est dans les carrières que sont établies les Catacombes; et, à ce nom de Catacombes, une foule d’idées lugubres, un sentiment vague d efl roi, ne se réveillent-ils pas dans l’esprit?

Beaucoup de personnes parlent des Catacombes sans les connaître, absolument comme les enfants parlent de Croquemitaine et s’en effrayent sans l’avoir jamais vu. Il y a dans leur nom une agglomération de syllabes si sombres, si retentissantes; leur son sourd et prolongé peint d’une manière si pittoresque ce qu’il veut exprimer, qu’en l'entendant seulement pronon¬

cer, l’imagination se forme l'idée de quelque chose de triste et de grand. Pour nous en assurer, nous allons y descendre. — N’oubliez pas la petite bougie de sûreté, les allumettes chimiques, ou le prudent briquet phosphorique : double précaution fort innocente, mais dont le principal défaut est d’être parfaitement inutile... et partons !

Nous suivons la longue rue d 'Enfer ; nous arrivons à la barrière à' Enfer. Touchante perspective pour des gens qui vont descendre aux Catacombes, et allusion pleine de délicatesse et de charité chrétienne pour les

V ue de l’entrée.

milliers d’individus qui y sont ensevelis. Passons la barrière, et prenons à gauche. Nous sommes dans la voie creuse. En effet, nous marchons sur des abîmes. Cette petite maison, plus loin, s’appelle la Tombelsoire ou d ’lsoard. Arrêtons-nous : c’est là l’entrée des Catacombes. — En vérité, dans tous ces noms, il y a un parfum de souterrains et de sépulcres qui surprend agréablement. C’est un à-propos charmant ;

et le hasard a bien heureusement ménagé cette accumulai ion de mots d’enfer et de tombeau. On ne saurait douter de l’endroit où l’on va.

Il existe une autre entrée dans le pavillon même de la barrière d’Enfer, mais elle est plus rapprochée et moins pittoresque. Entrons donc à la tombe dlsoard. — Mais, d’abord, il serait peut-être curieux d’apprendre ce que pouvait être cette Tombe- Isoire ou d lsoard. La tradition en est assez confuse. Solon les uns, cet Isoard était un fameux brigand qui 1 ! s"l-iit la campagne, et qui finit par être’tué dans

son repaire; mais cette légende semble passablement fabuleuse. Il paraîtrait toutefois qu’il y a eu en cet endroit un ancien cimetière. Il est certain que ce domaine appartenait autrefois aux Templiers, et dépendait de la commanderie de Saint-Jean de Latran. Cette propriété fut acquise par l’État en 1760. On y découvrit, lors des premiers travaux des Catacombes, un escalier communiquant à des cryptes et souterrains qui avaient servi autrefois de sépultures, et peut-être de cachots, aux chevaliers de Saint Jean et du Temple. On y voyait encore la trace des gonds et des ferrures de portes. Vendue comme domaine national pendant la Révolution, on en avait fait une guinguette avec bal champêtre. Aujourd’hui elle est redevenue l’entrée d’une tombe. — Entrons-y.

Une petite cour sablée, une porte cintrée, large et basse comme l’orifice d’une caverne... c’est là. Rassemblez vos esprits; écoutez l’allocution du gardien qui vous exhorte à descendre jusqu’au bas sans vous écarter ni à droite ni à gauche, et de l’attendre sans faire un pas au bas de l’escalier, dans le salon. Plaisanterie inoffensive, qu’il accompagne d’un sourire aimable. Maintenant, comptons-nous bien avant de franchir le redoutable portique, et recevons, de trois on trois, une petite bougie allumée des mains du conducteur. — Nous commençons à descendre.

L’escalier est étroit et tournant. On ne peut y passer qu’un seul à la fois ; et fussiez-vous quarante à descendre, vous pourriez toujours vous croire seul. Votre regard ne saurait atteindre ni celui qui vous précède, ni celui qui vous suit. L’escalier achève en trois marches sa révolution sur lui-mème. Ajoutez à cela l’air humide et froid du souterrain, l’obscurité profonde, le retentissement étouffé de la moindre parole entre ces deux murs de pierre, qui vous enferment et vous touchent, ce vertige de tourner sans cesse en descendant sans fin dans l’obscurité sur des marches rapides, et vous aurez une idée du passage

le plus pénible et le plus curieux à la fois des Catacombes. Il y a là quelque chose de grand, d’effrayant, qui ne se retrouve plus. L’imagination est frappée de cette ombre, de cette profondeur qui semble immense, de ce peu d’espace que vous remplissez tout entier. De temps en temps s’ouvre à votre droite un arceau sombre et haut qui semble se perdre dans les entrailles de la terre. — On descend ainsi à une profondeur de près de cent pieds.

Nous sommes arrivés dans le salon, assez vaste caveau irrégulier dont la voûte écrasée est sillonnée de larges et profondes cicatrices.

L’eau suinte de toutes ces pierres raboteuses, et le clapotement uniforme des gouttes qui tombent retentit dans les mares formées çà et là sur le sol. Ici la caravane fait halte, et rassemble les traînards qui achèvent de descendre l’escalier. Le guide, qui fermait la marche, passe en tête de la colonne, et l’on s’enfonce à sa suite dans la galerie de face.

La galerie est assez large pour que l’on puisse marcher deux ou trois de front; elle tourne et se prolonge dans la plaine de Montrouge, ‘recevant à droite et à gauche d’autres galeries 'qui s’étendent au loin sous la plaine, ou sous les faubourgs' Saint-Jacques et

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