CHAPITRE LII. — LES CIMETIÈRES ET LES CATACOMBES
UT
Saint-Marceau. — Au milieu de ce dédale, une main prévoyante a tracé le lil d’Ariane. Une large ligne noire, peinte sur la Voûté, désigne au voyageur la véritable route, conduisant des Catacombes à la porte de sortie. Ainsi, fussiez-vous séparé du conducteur, vous n'avez rien à craindre; l’œil et la lumière fixés sur ce guide infaillible, vous n’avez qu’à le suivre , il vous conduira au port. De plus, de larges inscriptions gravées dans la pierre vous apprennent, à chaque détour de la paierie, sous quel point de la surface habitée votre curiosité vous a conduit. — Au reste , prenez patience; nous avons pour une demi-heure de route.
Dans l’état oii elles se trouvent aujourd'hui, il n’y a rien de majestueux ni de grand dans les carrières sous Paris, rien qui frappe les yeux ou l’imagination. Tout est bas et petit. On s'avance enfermé entre deux murs de moellons crépis, comme dans un corridor.
On y trouve, il est vrai, de bons et beaux travaux de consolidation qu’entreprend chaque jour la prévoyance de l'administration municipale, et cela est fort rassurant, sans doute, mais fort peu curieux, et on suit rapidement le guide, saris avoir l’envie de s’arrêter ou de tourner la tête.
Il n’v a qu’aux endroits plus négligés, lorsque la prudence administrative, faute de temps ou d’argent, n’a pas encore masqué de ses travaux récents les anciennes excavations, lorsque les tas de pierres qui encaissent la voûte viennent à s’abaisser; alors s’offre à vous un coup d'o-il imposant et pittoresque : votre regard se prolonge au loin dans l’obscurité de la carrière, dont les piliers inégaux se détachent çà et là, à la lueur des flambeaux, comme des fantômes blancs sur un fond noir. L’ombre et l’étendue qui se développent autour de vous, et dont vous ne pouvez distinguer les limites, donnent à la scène ce caractère de grandeur qui lui manquait jusque-là. Le peu d’élévation de la voûte semble accroître encore l’espace. Cette masse effraye, et fait baisser involontairement la. tête. On dirait que le peu d'intervalle rend la chute plus à craindre, et on comprend mieux le danger, parce qu’on le voit de plus près.
En effet, bientôt après se présente, dans la galerie dite du Port-Mahon, un spectacle qui le révèle tout entier. Là se trouvaient deux étages de carrières superposées. Le ciel delà carrière inférieure, trop faible, s’est écroulé tout à coup et l’a comblée de ses ruines.
Ce fontis a été causé par le poids d’un gros pilier isolé dans la carrière de Mont- Souris, au-dessus d'une très-grande excavation jusqu’alors ignorée, et qui reposait sur le banc de faux liais, ou banc de verre , selon le terme des carriers. Cette pierre n’a aucune solidité; elle a cédé sous le poids, et a entraîné toute la masse du pilier dans son éboulement. Cet amas confus de rochers brisés présente un aspect pittoresque.
La galerie du Port-Mahon à laquelle nous sommes parvenus, doit son nom à un singulier ouvrage de patience. Un ouvrier nommé Décure, qui avait découvert cette carrière, y a sculpté dans la pierre un relief du Port-Mahon, où il avait été longtemps prisonnier de guerre. Ce relief, quoique maintenant défiguré, présente encore de l’intérêt, d’autant plus que l’on raconte que le laborieux ouvrier qui l’avait exécuté dans ses heures de loisir périt accablé sous un éboulement, au moment où il venait de le terminer.
Après le Port-Mahon et l’escalier que Décure avait taillé lui-même pour arriver à la carrière souterraine qui renferme son ouvrage, le guide montre encore, comme objet de curiosité, un puits géologique qui
descend jusqu'aux bancs d'argile et de craie ; remplacement de l'ancien aqueduc d’Arcueil, qui, ébranlé par les éboulements, fut reporté dans une autre direction; ensuite un pilier de pierre, qui, tout rongé par les eaux, offre un exemple de l’action des courants
Vue de l’ëboulement de la galerie dn Port-Mahon.
souterrains; un autre pilier entièrement revêtu de stalactites d’albâtre calcaire; et enfin, après ces objets plus ou moins curieux, nous arrivons au vestibule des Catacombes, vestibule étroit, d’un dessin assez mes¬
Place du Memento.
quin, et sur lequel sont gravées deux inscriptions, l’une en latin, pour les érudits, sans doute, l’autre en français, pour les ignorants.
UAS ULTBA METAS RËQH1ESCUNT , BEATAM SP EM EXPECTANTES.
arrête! c’est ici l’empire de la mort.
Nous en sommes fâché pour les ignorants, mais l’alexandrin français, qui est de Delille, je crois, me paraît bien vide et bien emphatique, et son expression demipaïenne bien creuse est passablement déplacée auprès de la simplicité majestueuse, de la naïveté poétique, de la pensée sublime et chrétienne de l'inscription latine. Elle rappelle celle du grand réformateur, de Luther, s’écriant, non sans quelque amertume peut-être : Jieali, quia quiescunt! — Heureux les morts, car ils reposent ! — Les orages de la vie ne lui laissaient entrevoir de paix que dans la tombe. — L inscription des Catacombes est empruntée, croyons-nous, à la porte de l’ancien cimetière Saint-Sulpice. Son auteur est inconnu, et nous le regrettons. — Si nous osions en hasarder une pâle traduction pour les dames qui nous accompagnent dans notre voyage, nous dirions :
« Au delà de ces bornes funèbres, ils reposent, dans l’espoir et l’attente de la béatitude éternelle. »
Avant d aller plus loin, et de décrire la plus importante partie du séjour où nous entrons, nous commencerons par dire qu’on y trouve, dans une salle séparée, une collection minéralogique assez curieuse, comprenant tous les échantillons des bancs de pierre qui composent le sol souterrain depuis la superficie de la Tombe-Isoire jusqu’à la formation crayeuse; de plus, des coquilles fossiles, des bois, des végétaux transformés, etc.; ensuite une collection pathologique renfermant, dans une autre salle, les os difformes ou singuliers qu’on a trouvés dans les exhumations des cimetières. On y voit des tibias géants de trois pieds de .haut, des mains colossales, des os déviés, contournés, tortus, criblés de toutes les façons, des ruptures, des fractures, des soudures, des ankiloses, des nécroses, des exostoses, etc. Étude curieuse, mais qui, sauf meilleur avis, ne nous paraîtrait pas tout à fait conforme à la belle inscription du frontispice.
Les Catacombes ont commencé à servir de lieu de sépulture en 1785, en vertu de l’arrêt du conseil d État qui ordonna la clôture du cimetière des Innocents. Le transport et le dépôt de la grande quantité d’ossements que renfermait ce cimetière ne furent terminés qu’en l’année 1788.
L administration, encouragée par ce premier succès, résolut de poursuivre son œuvre, en supprimant successivement tous les cimetières et charniers qui infectaient Paris. Ainsi les ossements du cimetière Saint-Eustache et ceux de Saint-Étienne des (ires furent transportés dans les carrières en mai 1787 ; ceux de Saint-Landry et de Saint-Julien en juin 1702; ceux de Sainte-Croix de la Bretonnerie et des Bernardins eu 1703; ceux de Saint-André des Arts en 1701; de Saint-Jean en Grève, des Capucins - Saint - Honoré, des Blancs- Manteaux, du Petit - Saint- Antoine , de Saint-Nicolas des Champs, du Saint-Esprit en Grève et de Saint-Laurent, en 1804; de file Saint-Louis en 1811, de Saint-Benoît en 1813, etc. Des inscriptions placées sur les parois des ossuaires aux Catacombes rappellent toutes ces dates.
C’est à ces transports et à ces inhumations successives que l’ossuaire des Catacombes a dû sa formation. Les ossements y furent d’abord jetés en tas avec précipitation, et ils restèrent en cet état durant toute la Révolution. Ce fut sous le régime impérial qu’eurent lieu les dispositions et l'arrangement définitif. Ce travail fut commencé en 1810 et continué pendant les années suivantes. Il était déjà presque achevé
en 1812, et dans l’état où nous le voyons aujourd hui.
Nous devons dès l’abord faire notre profession de foi. Sous le rapport de l’utilité, de la salubrité, de la convenance, il n’y a que des éloges a donner a c eux qui ont conçu le projet, et à ceux qui 1 ont exécuté. 11 y avait de grandes difficultés à vuincie, elles ont etc surmontées. L ordre le plus parfait, le plus con\ (arable a été établi; on ne saurait trouver rien de mieux rangé, déplus salubre, de mieux entretenu. Mais si l’on oublie un moment ce point de vue de 1 utilité pratique, si l’on espère y rencontrer des émotions profondes, dramatiques... je crois qu’on y trouvera une grande déception.
C’est là précisément ce qui nous est arrivé. Plein de nos souvenirs et de nos lectures, nous nous attendions à frémir, à ressentir ce saisissement involontaire d’un grand et sombre spectacle dont notre imagination avait fait à l’avance tous les apprêts... hélas!
Figurez - vous des galeries bien propres, bien alignées, bien blanchies, cpi interrompent a des intervalles réguliers de petits piliers grecs ou romains d’une architecture sèche et froide. Entre ces piliers... que dirai-je? des ossements on des bûchettes? (je sont des ossements rangés comme des bûchettes dans un chantier, et à leur forme on s y tromperait, car on ne voit que les extrémités uniformes des tibias ou des fémurs, droits, longs, minces et noircis, soigneusement superposés; en sorte qu’il tant le savoir, ou bien qu’on vous le dise, pour deviner ce que c’est.
Tout cela est aligné de manière qu’il n’y en a pas un seul qui dépasse l’autre. Au sommet règne un cordon bien rangé de crânes à peu près entiers, seule partie du corps humain que l’œil puisse reconnaître dans ce chantier, et qui puisse par conséquent faire quelque impression. Mais encore cette impression est-elle bientôt affaiblie, écrasée, anéantie par cet apprêt, cette symétrie terrible qui vous poursuit partout dans ces malheureuses Catacombes, qui semble prendre à tâche de tout affaiblir, de tout déguiser sous prétexte de décor. H y a même deux ou trois endroits, entre autres la crypte dite de Saint-Laurent parce qu’on y a déposé les os tirés de ce cimetière, et la galerie dite des Obélisques, où les constructeurs ont cru bien faire sans doute en arrangeant ces ossements en forme de piédestaux d’une architecture grecque quelconque, peut-être dorique. Les moulures, exactement copiées sur l’antique, sont exécutées en tibias de belle dimension et bien conservés. Vous pouvez juger de l’effet d’une semblable architecture, parfaitement identique à celle des chantiers où les débardeurs facétieux figurent des étoiles et des soleils en bois flotté. — Cherchez donc ensuite, après avoir considéré de pareils amusements architectoniques, les sentiments religieux et la salutaire horreur qu’on attendait à l’aspect de cet immense ossuaire !
Ce qui frappe, ce qui impressionne dans la mort, c’est le squelette. Eh bien ! vous en chercheriez vainement un seul aux Catacombes: rien n’est reconnaissable; et vous n’avez plus rien à voir dès que vous avez fait dix pas dans les galeries. C’est par-
des architectes est venue échouer contre cette malheureuse disposition dnterrain. Le pilier du memento, le sarcophage du lacrymatoire, l’autel des obélisques, la lampe sépulcrale , le tombeau de Gilbert, etc., présentent tous le même incurable défaut. Nous citerons encore la fontaine de la Samaritaine, espèce de puits alimenté par une source souterraine, et l’escalier de communication entre les hautes et basses catacombes, ainsi nommées parce qu’elles sont divisées entre deux étages différents de carrières.
En terminant ainsi l’itinéraire des Catacombes, nous
devons dire un mot des inscriptions gravées sur les
tout le même arrangement de fragments d'os alignés
contre les parois, partout le même et monotone chantier. Quant aux décorations en pierre, elles n’ont pas une grande apparence. Le défaut de hauteur de la voûte devait nécessairement en réduire les proportions à une échelle insignifiante, et la bonne volonté
piliers. C’était, je le crois, une bonne idée; mais on pourrait peut-être en blâmer la profusion. Quant aux inscriptions en elles-mêmes, il y en a pour tous les goûts; elles sont prises partout : les unes dans les livres sacrés, les autres dans les profanes; les unes dans les anciens, les autres dans les modernes; les unes en latin, les autres en français, en italien, en grec, etc. Malheureusement la comparaison n’est avantageuse ni pour les modernes ni pour le français.
Nous ne citerons pas ici toutes ces inscriptions dont la seule reproduction ferait un volume plus considérable que ce chapitre. Nous ferons seulement une observation générale qui frappe les moins prévenus :
Calorie souterraine des tombeaux sous la colonne de Juillet.
c’est l’immense supériorité des livres chrétiens et de la Bible, comme pensée et comme poésie, quand il s’agit de l'âme, de l'homme, de la mort et de la vie. L’antiquité peut à peine leur opposer quelques auteurs d’élite, Virgile, Caton, Lucrèce, Marc Aurèle et Cicéron. Quant aux modernes, c’est pitié; pitié surtout pour le français, presque uniquement représenté par le vers académiquement pâteux de l’abbé Üelille. Nous en excepterons peut-être Malherbe et Gilbert, mais c’est petite chose auprès des pensées évangéliques ou des magnificences de la Bible. Le Dante seul et son terrible vers de l’espérance peut lutter contre l’énergie des' prophètes. Mais, je le demande, fallait-il mettre sur la porte des Catacombes l’infernale inscription qu’il a gravée sur le portique de son Enfer?
C’est ici que se terminera notre voyage dans les Catacombes. Peut-être un jour, en nous glissant dans quelque forage artésien miraculeux, pourrons-nous trouver à 1,500 pieds sous terre, comme le Gulliver suédois, des mondes nouveaux et pittoresques; mais, jusqu’à ce jour, le tube du puits de Grenelle est trop étroit pour que nous puissions y pénétrer.
I n mot encore cependant, pour réparer un oubli incioyabie. Dans un voyage aussi consciencieux, nous avons donné la géographie scientifique, historique et
pittoresque du Paris souterrain, nous avons parlé de ses habitants, vivants et morts, et nous n’avons décrit ni le commerce ni la flore des carrières ! Grand Dieu que diraient les économistes et les botanistes? — Eh bien! la tlore des carrières se compose... de champignons ! C’est dans les excavations de Montrouge que de soigneux jardiniers cultivent en grand et font éclore à l’aise ce précieux comestible. — Et c’est le seul produit commercial indigène que les habitants des Catacombes exportent sur les marchés de Paris.
Nous en aurons entièrement fini avec la nécropole parisienne si nous mettons ici quelques mots relatifs aux caveaux de la colonne de Juillet.
Ce n’est pas là une demeure ordinaire, et les seules victimes des révolutions y ont été admises jusqu’à ce jour. Deux fois déjà ces caveaux ont reçu des morts ‘ qu’un glorieux trépas a illustrés.
La colonne de Juillet, que nous avons reproduite dans notre premier volume, s’élève sur la place de la Bastille. Le roi Louis-Philippe en posa la première pierre le 27 juillet 1831 ; elle fut complètement achevée en 18 40, et dans le mois de juillet de la même année on plaça dans des caveaux, réservés sous le piédestal, la cendre des victimes de 1830 dont les noms sont inscrits sur le bronze de la colonne.
Entrez avec nous sous ces vastes caveaux où dorment
tant de braves ; ne vous sem¬
ble-t-il pas que de ces voûtes humides, de ces froids cercueils, sortent de populaires enseignements ? Là , en effet, ce sont les morts victorieux ; mais leurs adversaires, mais ceux que le pouvoir avait armés pour sa défense, les vaincus, n’étaient-ils pas du peuple aussi, n’étaient-ils pas les frères de ceux qui dorment sous ces sombres caveaux ?
Oh ! ne nous le dissimulons pas ! c’est en cela que les révolutions , quelque légitimes , quelque glorieuses qu’elles soient, ont un côté si profondément triste ! Vainqueurs et vaincus, c'est le peuple qui fournit tous les morts ; c’est lui qui souffre de l’interruption des travaux; c’est toujours lui que les partis poussent sur la place publique au-devant des baïonnettes du pouvoir ou sous le glaive de la justice, à moins que le pouvoir ne l’enchaîne, momentanément, il est vrai, par des promesses trompeuses, avec une expectative de bien-être et d’adoucissement dans ses fatigues, promesses dont il éloigne toujours l’exécution, car si le peuple ne souffrait plus, il penserait et c’est ce que le pouvoir doit redouter.
Sous le régime de 1830, à chaque anniversaire des journées de Juillet, la colonne de la Bastille se couvrait de banderoles, et les parents des victimes allaient déposer une couronne sur la pierre tumulaire, ainsi que sous notre dernière République à l’anniversaire des journées de Février.
Nous n’avons oublié dans ce chapitre aucune des tristes demeures qui, chaque jour, reçoivent de nouveaux habitants et qui s’étendent chaque jour.
C’est que Paris, avec sa population d’un million d âmes, en abandonne, année commune, de 25 à 30 mille aux cimetières qui l’environnent, et encore ce nombre s’élève-t-il bientôt à 60 miile, pour peu qu’une épidémie, comme en 1839, s'abatte sur la capitale.
Dans le total de la mortalité parisienne, les hommes et les femmes fournissent une part presque toujours égale : ainsi, en 1850, année pendant laquelle les décès se sont élevés au chiffre de 25,126, les hommes ont fourni 12,616 morts et les femmes 12.510.
CHAPITRE LUI. — LA BANQUE DE FRANCE, LA CAISSE D’ÉPARGNE, LA BOURSE, ETC.