BOURSE ET TRIBUNAL DE COMMERCE
La première statue à gauche, faisant face à la place de la Bourse, représente la Justice ; elle est due au ciseau de M. Duret. Statuaire fin et élégant, M. Duret
gent de la France, et une bonne partie des espèces monnoyées du reste de l’Europe, qu’on s’empressait d’echanger contre ce papier si commode, si portatif, si riche en intérêts, dont la valeur haussa jusqu’à dix-huit fois le prix d’émission; mais ce ne fut qu un temps. Le contrôleur général, en proie à la haine unirerselle, s’enfuit avec mille louis, seul débris des milliards
La Justice, par Duret.
qu’il avait possédés, et mourut de misère dans un hôpital de Venise.
Toutefois l’habitude des spéculations financières ne se perdit pas à la suite de cette gigantesque déconfiture. Les opérations des frères Duverney pour le remboursement des dettes de l’État, et autres moins
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blés du Code de commerce, pour que l’artiste pût se dispenser d’y ajouter encore une balance dont les plateaux, évidemment inégaux, pourraient faire supposer, contre la justice commerciale, une intention d’épigramme à coup sur imméritée.
La tête et les extrémités de la statue du Commerce, par M. Dumont, sont grassement traitées; mais le manteau, dont la draperie ajustée avec une certaine raideur recouvre sans raison la main gauche de la figure, rélève d'une manière désagréable, et par des plis cassés et disgracieux, la manche de la tunique ; le ballot traditionnel de marchandises sert de siège et d'attribut à cette figure, accompagnée en outre d’une cassette bien petite et à demi entr’ouverte , de laquelle s’échappent des pièces d’or .
Si JM. Dumont s’est trompé sur la grandeur de la caisse, qui servirait à peine de coffret à bijoux à la femme d’un banquier; s’il a oublié que le commerce a en général l’habitude de tenir cette caisse mieux fermée, il a du moins donné à la tête de sa statue un mouvement et une animation auxquels ne contribue pas peu
la couronne de branches d’olivier dont il l'a élégamment coiffée.
Passant à la façade qui donne sur la rue Notre-Dame des Victoires, la première statue, que nous trouvons à gauche, est celle de Y Industrie, par Pradier. Cette figure, dont les parties nues, les épaules surtout et l’attache des bras offrent cette suavité de lignes qui
caractérisait le talent de notre célèbre et si regretté sculpteur, est en outre, comme toujours, adroitement, agréablement drapée; mais la coiffure, composée d'un diadème d’orfèvrerie délicatement ouvragé, qui retient les nombreuses boucles de cheveux dont la tête est encadrée, la coupe ciselée d’oii s’échappent des bijoux et des colliers, et enfin la ruche, emblème du
Vestibule du palais de la Bourse.
travail actit et prévoyant, feraient prendre cette statue pour la représentation de Y article-Paris, n’étaient les roues à engrenage qui la flanquent sur le côté, le pied dont elle domine la sphère terrestre, et surtout le lourd marteau dont elle surcharge ses épaules trop délicates. Les bras seuls ont l’aspect de vigueur qui convient à la grande et robuste Industrie; mais ils ne
sont pas en harmonie avec les formes arrondies dont l’artiste a enrichi le buste tout féminin de sa statue.
Quant à la dernière des statues du palais de la Bourse, l’ Agriculture , tout en félicitant M. Seurre de l'ampleur qu’il a voulu donner à cette nourrice du monde, nous lui adresserons le reproche d’avoir exagéré cette ampleur jusqu’à la lourdeur, par l'emploi
de l’immense draperie qui, sans motif apparent, recouvre, sur le côté droit de la statue, la tunique en laine rayée où l'artiste avait eu l’heureuse idée de rappeler la forme du sayon ou blouse gauloise par une ceinture bouclée à la taille; la gerbe de blé, le soc de charrue servent d’attributs ordinaires à cette figure, dont la tête, un peu massive, est coiffée d’une couronne de pampres et de grappes de raisin, caractéristiques de la production vinicole ; mais nous avouons avoir vainement cherché l’explication symbolique de l’étoile dorée qui brille sur son front.
On déclame beaucoup contre l’agiotage, et c’est avec toute raison. Mais il est facile d’en médire, non d’en extirper les racines.
Les fonds publics, les actions industrielles ou de la Banque n’ont de valeur et ne se maintiennent en crédit qu’à la condition d’être toujours et promptement réalisables. De là ce grand marché tenu toujours ouvert au commerce des rentes et des autres effets. Or, comment empêcher que la spéculation, levier et âme du négoce, n’intervienne dans celui-ci"? En n’autorisant pas les transactions à
terme? C’est précisément ce qu’on fait. Les tribunaux refusent de sanctionner ces sortes de marchés, qu’ils traitent comme un jeu. Mais ils ne les préviennent jpas. Si les soixante agents de change de Paris qui, bon an mal an, recueillent l’un dans l’autre cent mille francs de courtage, en étaient réduits pour salaire au produit des ventes au comptant , ils ne gagneraient pas cent louis peut-être, et leurs charges, au lieu de
15 Cent. LA LIVRAISON. —140e Livr.
Cou lissiers de la Bourse.
valoir un demi-million (on en a vu atteindre un million tout entier sous le règne de Louis-Philippe), iraient juste de pair avec la plus modeste étude d’huissier audiencier ou de tabellion rural. Dans les dernières années du même règne, vers le temps de la crise ou vogue des chemins de fer, c’étaient vingt millions par an que prélevaient tant le parquet que la coulisse (deux mots que nous allons expliquer bien-
Aui bureaux de l’Illuttration.ruc de Richelieu, 60.
tôt ci-après) sur les opérations du joueur. Que l’on juge, par ces simples chiffres, de l’intensité des affaires ; et que l’on juge aussi du bénéfice net réservé aux spéculations! Et nunc erudimini ! Quel flambeau, grand Dieu ! Quelle torche ! Quel incendie à dévorer bois, châteaux, fermes, maisons des champs, maisons de ville !
Pourtant, les droits attribués aux agents de change
PARIS, TYP. DE FIRMIN DIDOT, 56, RUE JACOB. 20 C. par la poste.
p our actes de leur ministère sont modiques, et ces messieurs même s’en plaignent. Chiquante francs pour l’achat de cinq mille francs de rente ou de trois mille , ce qui est tout un (selon qu il s agit de la rente cinq ou trois pour cent), et autant pour la vente : c est pour rien. La coulisse se contente de moitié , Calcule /. ce qu'il faut de fois cinquante francs ou de cinq mille francs de rente achetés, vendus, rachetés, poui dé¬
poser, en tin de compte, entre les mains crochues de l’intermédiaire, un reliquat de vingt millions.
Le parquet, c’est la collection des agents de change privilégiés qui, seuls légalement, procèdent à la vente et achat des effets publics. Ils sont au nombre de soixante, avons-nous dit déjà, mais par le fait ils sont bien deux ou trois cents, chaque charge étant, presque sans exception, une sorte de commandite, et le
titulaire n’en étant d’habitude que le tiers ou le quart, ou tout au plus moitié. A une heure sonnante, de par les règlements du préfet de police, une cloche sonne dans la grande salle de la Bourse : c’est l’ouverture du marché. Les agents de change sont déjà dans leur corbeille, carnet en main, prêts à pointer. La corbeille est cette petite enceinte circulaire fermée par une balustrade et élevée de quelques pieds au-dessus du ni-
Vue intérieure de la Bourse.
veau de la salle et de la foule dos joueurs, li’ilnc heure jusqu’à trois, le marché se poursuit salle interruption aucune. La foire aux bestiaux dePoissy ou de Caen est un modèle de silence et de placidité auprès de cette mêlée tapageuse. Voilà soixante hommes, bien nés pour la plupart et appartenant tous à l’aristocratie (celle d’argent, très-fort compatible et pourtant irréconciliable avec les moins démocratiques); voilà, dis-je, ces soixante (lundis , millionnaires et hauts barons de la monnaie, condamnés deux mortelles heures au métier de stentor et à s’époumonner
comme des crieurs en plein vent dans une mêlée furibonde, dans un Conllit de fossets, de basse-tailles et de glapissements où Dieu pourrait tonner à de certains moments sans faire entendre sa grande voix. Le métier est rude, sans parler des soucis, des marches et des contre- marches, et des bouillons ; mais cent mille francs par an en moyenne, cela compense bien des extinctions de voix, bien des déboires et une culbute éventuelle suivie d’un voyage en Belgique , en Suisse ou aux Etats-Unis. C’est ce que l'on nomme un sinistre.
Que crient ces messieurs? Ils crient : Je prends, je vends, je donne ! A tel taux telle marchandise ! Il faut que du milieu de cette tempête orale grossie , enflée par les mille voix des spéculateurs subjacents, l’appelant ou l’interpellé , le demandeur ou l’offrant, distingue et extraie précisément l’article dont il a besoin, et l’on s’étonne qu’il y parvienne. Mais c’est une grande chose que l’habitude, et bien line est la perception du conduit auditif logeant le nerf de l’intérêt. Le marché, vingt marchés, que dis-je! cent marchés sont conclus en une minute : Je prends, je donne! Un
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signe, un geste de la main , une note prise au crayon (le pointage), et c’est chose faite. En cas de dissidence ou de malentendus, fort rares, je crois, le calepin fait foi devant le syndicat comme le grand livre et le journal d’un négociant en justice.
Côte à côte avec le parquet, à chaque extrémité, formant les deux anses de la corbeille , la coulisse, comme lui, en même temps que lui, s’agite, s’enroue et s’égosille. Elle offre les mêmes marchandises ou plutôt la même marchandise , celle qui est objet de spéculation, tête de marché, leading-ivare. C’est actuellement le cinq pour cent; il y a quelques jours, c’était le trois. Au reste, cette substitution est d’infiniment peu d’importance : c’est convention pure ; au lieu de cinq ou de trois, ou pourrait prendre le stockjish ou le curaçao de Hollande pour point de mire général des spéculations ou paris : les affaires , l’animation et les effets seraient les mêmes.
On peut s’étonner de voir la coulisse, clandestine et illégale de sa nature, vivre fraternellement avec le monopole, à ce point de lui monter sur les épaules et de lui oser faire une rude concurrence sous ses yeux, à sa barbe et dans son temple même. C’est à peu près comme si les contrefacteurs belges venaient s’établir à Paris et nous offrir leurs produits quai Voltaire ou rue Vivienne. Ici , et au sujet de cette anomalie apparente, doivent trouver leur place quelques explications indispensables sur le rôle et l’origine de la coulisse.
Deux heures de marché par jour sont loin de faire face soit aux besoins réels , soit à l’empressement et aux caprices des joueurs, soit enfin aux diverses éventualités qui peuvent à chaque instant surgir en dehors du délai légal et exercer une plus ou moins forte pression sur les rentes. A spéculateurs bien appris deux heures de possession par jour ne peuvent évidemment suffire. La rente est une déité que 1 on n oublie guère une fois qu elle s’est logée dans notre âme ; teveniente die , te decedenle canebat... Le matin et le soir, et le jour, et la nuit, bien qu’on en aie, il faut se préoccuper d’elle. C’est dans cette nécessité incontestable que la coulisse, parquet au petit pied, parquet ambulant et mobile, parquet sans garanties mais non sans probité et sans ressources, parquet quelquefois plus sûr que le plancher officiel, a la meilleure raison d’être. Dès l’aurore (parisienne), c’est-à-dire dès neuf heures ou dix heures du matin, elle se réunit dans son laboratoire habituel, le passage de l’Opéra; elle y tient séance jusqu’à l’heure de la bourse, oii, comme nous l’avons vu, elle accompagne le parquet, le devance même, et, dans tous les cas, lui survit; car la petite bourse (celle de la coulisse) dure jusqu’à quatre heures en Bourse même pour reprendre au passage ses opérations à peine interrompues par un dîner hâtif, et les continuer d’ordinaire jusqu’à onze heures ou minuit. Dans la saison des veilles, en hiver, il se fait des affaires toute la nuit, et l’agiotage, qui ne respecte rien, se glisse jusqu’au sein du bal de l’Opéra, où il fait dix ou quinze mille, selon le cas, sans fausse honte ni faux nez, entre un verre de punch , une salade de homard et un domino flamboyant, émerveillé de tant de rentes, malheureusement toutes à terme.
De cet état dè choses viennent les écarts énormes qu’on remarque très-fréquemment entre les cours de fermeture d’une bourse et ceux d ouverture de la bourse du lendemain. Quelque nouvelle d importance, quelque on dit, rumeur ou panique est survenu dans l’intervalle, et tout cela s’est escompté, s’est exploité séance tenante sur le marché de la coulisse. Le parquet, généralement, n’a guère qu’à ratifier ce mouvement intérimaire, et c’est ce qu’il fait d habitude en reprenant sa trame non où il l’a laissée, mais où la lui rend la coulisse. On conçoit dès lors qu’il ne puisse demeurer indifférent ni étranger aux opérations de cette même coulisse qu’il consacre en les acceptant et en y prenant lui-même part. En un mot, la coulisse est la continuation et le complément tout a fait indispensable du parquet. D’ailleurs elle est, comme I agiotage, absolument inattaquable et insaisissable, au
moins par décret, règlement, loi ou ordonnance, et c’est ce qui saute aux regards de quiconque est un peu au fait des opérations de bourse, de la manière toute spéciale, toute sommaire et expéditive dont elles s’engagent et se résolvent. Il est peu de matières dont on parle plus et qui soit moins connue ; c’est pourquoi, et quelle que soit la difficulté du sujet, nous allons tâcher d’en donner quelque teinture à nos lecteurs.
Au premier abord, il semble que ce soit la chose la plus simple. Donner et ne pus recevoir, di-ait le maître d’armes de M. Jourdain , voilà toute la science de 1 escrime ; recevoir et ne pas donner , voilà au contraire toute celle de la spéculation sur les rentes ou autre et du commerce en général. 11 ne s’agit que d'acheter ou de vendre selon le cas. Cela est tout élémentaire. Eh bien ! c’est ce tout petit art d’acheter ou de vendre à propos, c’est ce tout petit tour de main qui fait qu on tue et n’est pas tué, qu’il n’est pas commode d’acquérir, et qui, fort loin d’être un vulgaire talent , n’est , hélas ! donné qu’à un petit nombre de spadassins ou de joueurs. — Je demande humblement pardon à tous deux de l’accouplement.
Je crois que la rente montera; j’ai foi dans la sagesse et dans le zèle du gouvernement; je suis optimiste. J’achète donc, j’achète fin courant ou fin prochain vingt mille francs de rente, lesquels, au cours actuel de 96 ou 97, représentent un capital de trois cent quatre-vingt-dix mille francs environ. Vous entendez bien que je n’ai ni l’intention ni le pouvoir de prendre livraison du marché à son échéance. Seulement, fin courant, ou fin prochain, ou plus tôt si les circonstances sont propices, je revendrai ma rente et je réaliserai le bénéfice que j’espère. S’il n’y a point de bénéfice , si la rente baisse au lieu de monter , je revendrai également , mais je réaliserai une perte , et je payerai la différence du prix d’achat au prix de vente, augmentée, bien entendu, de l’inévitable courtage. En un mot, mon opération consiste uniquement en ceci : Je parie que la rente montera, et le pari m’est tenu par l’agent de change ou le coulissier auquel je m’adresse au nom d’un parieur contraire inconnu de moi, comme je le suis moi-même de lui.
Or, je le demande, comment législation, justice, police, peuvent-elles empêcher des paris sur un objet déterminé, entre gens qui n’ont qu’une parole, qu’un signe, qu’un geste à échanger? Autant vaudrait défendre au public du Champ-de-Mars de ponter mille louis, mille francs, ou mille sous sur le garrot des miss Annette et des Arabian du jour. La même raison qui fait que les marchés à terme ne sauraient être absolument interdits aux agents de change, fait que ceuxci ne peuvent non plus les interdire à la coulisse et qu'ils doivent vivre côte à côte et sur un pied d’apparence toute fraternelle avec ce pharaon du trottoir, bien qu’il leur ôte évidemment une grande part, sinon la meilleure de leurs énormes bénéfices.
II n’y aurait qu’un seul moyen de prévenir l’agiotage : ce serait un profond changement dans les mœurs publiques, non le mépris du gain, qu’il ne faut guère prévoir, mais la séparation de deux choses distinctes, de la politique d’avec les intérêts matériels qui, jusqu’ici se sont liés fort étroitement, au préjudice des uns et de l’autre; ce serait que la rente, devenue paisible et sûre propriété comme toutes les autres, cessât d’être le régulateur capricieux et fraudé de toutes les transactions et de l’intérêt de l’argent; ce serait qu’un bruit de paix ou de guerre, habilement, perfidement jeté au milieu du marché, moins que cela, une harangue princière ou présidentielle , un meeting de Châlons-sur-Marne, une vocifération royaliste ou républicaine poussée à Verdun ou à Sens, ne parût plus de nature à influer sur les destinées d’un grand pays ; ce serait enfin que lui-même prit assez de confiance en son honnêteté et en sa solvabilité pour ne pas croire, au moindre émoi, que le sol tremble sous ses pieds, voir les nombreux créanciers réduits à la misère et luimême à la banqueroute. C’est ce qui arrivera certainement le jour où les gouvernements, loin d’entrer, je veux dire, de persister dans la voie des dépenses té¬
méraires et indéfinies, s’occuperont d’établir nettement le doit et l’avoir du pays, d’assurer sur des bases solides le payement de sa dette et de nous la montrer diminuant au lieu de l’accroître; c’est dire assez que l’agiotage a poussé et conserve encore de profondes racines en France, et que notre génération ne paraît point destinée à le voir s’éteindre du milieu de notre état social si haletant et si troublé.
La coulisse, composée d’éléments fort divers et fort hétérogènes, mérite d’exercer le crayon de l’observateur. On y voit des gens qui ont longtemps brillé sur la scène du fin courant et du report officiels, et que des malheurs, une ou deux liquidations désastreuses ont rejetés hors du théâtre de leurs prospérités légales. Nombre d’anciens agents de change y tiennent le simple carnet de l’intermédiaire ou du courtier marron , voire de l’humble parieur. Plusieurs aussi y ont refait sur ce terrain plus ignoré, mais non moins riche et productif, leur fortune perdue sur une plus haute scène, leur million qui s’est fondu au feu dévorant de la rampe. A fort peu d’exceptions près, la coulisse passe pour solide, et les sinistres n’y sont pas plus fréquents qu’au parquet de la Bourse. Elle est le llio-Sacramento où s’expatrient les agents ou les joueurs désarçonnés, et par conséquent offre toute la bigarrure énergique et passionnée d une naissante colonie fondée sur l’amour des pépites. Il y a là tels chercheurs d’or dont les aventures, comme drame, comme intérêt, comme soudaines et étonnantes fluctuations, ne le cèdent point à la vie accidentée des plus rudes et des plus éprouvés mineurs des plaeers de San Francisco.
L’est là qu’il faut étudier, si l’on veut le connaître à fond, ce jeu abstrait et singulier de hausse et de baisse oii n’apparaît ni carte, ni flambeau, ni enjeu, oii un seul mot, un signe, une ligne au crayon, suffisent pour creuser la tombe ou jeter les bases des fortunes les plus énormes. Au parquet, il est impossible de rien démêler dans ces cris confus qui frappent l'air et assourdissent les oreilles des spéculateurs; d'ailleurs ils n’en approchent pas. Dans la coulisse ils sont mêlés aux agents, qui opèrent pour eux, et ils ont le grandavantage de les voir travailler, en s’assurant ainsi que leurs instructions sont exécutées à la lettre, c’est-à-dire au chiffre, car c’est là le point scabreux. Essayons donc de pénétrer dans ces périlleux arcanes du passage de l’Opéra et du Café-Divan, qui en est le laboratoire et l’annexe, et tâchons de saisir le jargon qui s’y parle, argot aussi intelligible au profane que pouvaient l’être au vulgaire l’oracle de Delphes ou le langage ésotérique des prêtres de la haute Thèbes. En voici quelques spécimens :
«En tiquid , envoyez trois mille ! ( Dquid est mis ici pour liquidation, le coulissier facétieux et ami des belles manières se plaît à abréger ses formules comme la jeunesse dédorée de l’époque, et elle dit en tiquid, comme ailleurs on dit : d ’aulor, d ’achar, soc ou déni oc.) — Pour fin prochain, j’ai quinze cents. — Envoyez dont dix pour demain ! — A cinquante (c’est le taux en centimes de la rente) ; quatre-vingt-seize cinquante, quatre-vingt-quinze cinquante (le principal demeure ici sous-entendu) , à cinquante, je prends cinq mille. — Qui veut dont deux pour fin courant? etc.
Les mots : dont deux, dont dix, dont un, dont cinquante , incessamment répétés, révèlent l’existence d’un ordre tout particulier de spéculation : c’est la prime, dont les nombreuses combinaisons avec le ferme font d’un jeu simple en apparence une suite d'opérations très-compliquées et très-ardues, difficilement accessibles à l'intelligence et surtout à la pratique de quiconque n’a pas fait une étude spéciale de ces dangereuses formules, et encore cette étude lui serait-elle vaine et funeste s’il n’a du ciel ou d’ailleurs reçu cette flamme secrète d’âpreté, d’astuce et de savoir-faire qui brille aux rares fronts des héros de la Bourse et fait le vrai spéculateur.
L’article Ier du règlement du lu juin 1802, relatif à la pc lice des bourses de commerce, porte que : « les
Bravant le qu'en clira-t-on.
bourses sont, ouvertes à tous les citoyens , et même aux étrangers, mais que les femmes n'y sont point admises, non plus que les banqueroutiers et les taillis non réhabilités. »
Pourquoi cette injurieuse prohibition, dont un législateur peu aimable en vérité n’a pas craint de frapper la plus belle moitié delà nation française? Quel motif assez grave a pu engager le pouvoir, il y aura de cela bientôt cinquante années, à fouler ainsi aux pieds les règles si respectables et si respectées de la galanterie française, et, par une assimilation insultante, à placer sur le même rang les femmes et les banqueroutiers ou faillis non réhabilités? La première raison est toute de convenance : il ne convient pas, a-t-on dit, de voir les femmes se mêler à des occupations qui répugnent aux conditions d’existence que la nature leur a faites, soit au sein de la société, soit dans la famille; il serait aussi indécent que ridicule qu’elles donnassent le triste exemple de l’amour effréné des jeux déboursé; elles doivent d’autres enseignements à leurs enfants. Certainement le législateur ne peut les empêcher de trafiquer sur le prix des rentes, des effets publics et autres valeurs officiellement cotées à la Bourse, mais du moins il tentera tout ce qui sera possible pour empêcher le scandale de se produire au grand jour: si toutes les femmes peuvent jouer, si l’autorité du législateur ne peut prévaloir sur les mœurs, sur des habitudes enracinées, sur certains besoins inhérents à l'humaine nature, aucune d’elles du moins ne donnera publiquement le spectacle d’occupations exclusivement maritales ou viriles , aucune ne sera admise à la Bourse.
Était-ce un préjugé de la part du législateur ? ou bien cette exclusion dont il frappait les femmes était-elle fondée sur la raison et le bon sens? Nous laissons au moraliste le soin de vider la question; qu’il nous suffise, à nous simple observateur, de constater un fait, c’est que les mœurs ont été plus fortes que la législation : les femmes ont joué et jouent encore. On leur a prohibé l’intérieur de la Bourse : qu’ont - elles fait? Elles se sont installées à sa porte; elles ne vendent, ni n'achètent, ni ne jouent dans le sanctuaire de l’agio, mais elles vendent , achètent et jouent sur la voie publique. Le législateur a-t-il atteint son but? La morale en est-elle mieux protégée? Les convenances sociales en sont-elles plus respectées ?
A Dieu ne plaise qu’il entre dans notre pensée d’appeler des mesures de rigueur sur la tète de quelques rentières désœuvrées dont le monde ne prend pas garde, et auxquelles, de bon compte , pas plus qu a nous autres porte-culottes, on ne peut refuser la liberté commerciale ; tout ce que nous entendons démontrer, c’est que les mœurs échappent au législateur; c’est que, quelque serré que soit le réseau d une législation, il est toujours des points
Sifvactus illabatur orbU, Impavidas / crient ruina'.
père, que la force de caractère et le sang-froid sont l’apanage de l’homme seul (ah! si les femmes professaient le droit commercial , comme elles se vengeraient!); que tel est le motif plausible de la prohibition du législateur. Il importait, en effet, autant dans l’intérêt de l’ordre public que dans leur intérêt propre, de soustraire les femmes aux émotions trop fortes de la hausse ou de la baisse, qui les eussent portées parfois à des démonstrations peu pacifiques. Le législateur, encore une fois, a-t-il eu raison? a-t-il eu tort? Je n’ose pas me prononcer, je craindrais de me faire trop d’ennemies; mais la réponse à la question se trouve dans la conclusion même qu’il sera facile au lecteur de tirer de cette étude.
Arrêtez-vous sur la place de la Bourse vers les une heure ou deux heures, et tournez vos regards vers le coin nord -ouest de la barrière qui entoure le palais : vous ne tarderez pas à remarquer une réunion de femmes d’un âge fort mûr, aux apparences plus que simples, aux visages frais ou tristes, selon l’influence du moment; de leurs deux mains elles saisissent les forts barreaux, au travers desquels elles glissent leurs visages aux traits convulsivement agités par la colère ou la joie, le découragement ou l’espérance, attendant les rapports que leur fournissent à chaque minute les courtiers et commis des agents de change, porteurs d’un petit carnet sur lequel sont inscrits les derniers cours, et qui, à chaque instant, gravissent ou descendent les degrés du palais; heureux personnages, de qui dépendent l’heur ou le malheur de plus d’une Cidalise déchue ! messagers de la fortune ou de la ruine, qui sont à la femme de cinquante ans ce que les messagers du cœur sont à la jeune fille dont le souffle impur des convoitises égoïstes n’a pas encore fané les doux instincts, les sentiments de pureté poétique. C’est le groupe des agioteuses, c’est la Bourse des femmes. Quel que soit l’état de l’atmosphère, qu’il tonne, qu’il grêle, qu’il gèle, qu’il neige ou qu’il pleuve, elles sont là, intrépides et bravant l’intempérie des saisons, s’occupant peu de ce qui se passe autour d’elles, indifférentes à tout ce qui n’est pas affaire de Bourse :
reste; il n’est pas un professeur de droit commercial qui, chaque année, en commentant le titre des Bourses de commerce , n’apprenne bien bas, il est vrai , mais enfin qui n’apprenne à ses élèves que la femme est de nature emportée et irritable, qu’un rien l’exas-
Leur visage est en flammé , leurs yeux sont injectés, leur geste est violent et leur parole irritée ou injurieuse .‘Des groupes distincts se forment, on se chuchote à l’oreille, on se précipite à la barrière d’où arrivent les bonnes ou fâcheuses nouvelles. — A combien le 5? — A combien le 3? — Avezvous vendu? — Mais vous ne m’avez pas dit de vendre! — Gomment! je ne vous ai pas dit de vendre! — Mais non, c’est madame. — Oh! le misérable! S . Man¬
drin! (historique). — Mais madame ne vous fâchez pas; je rentre, je vendrai. — Et, grâce aux énormes barreaux qui le séparent de son interlocutrice,
par oü la nature humaine s’échappe avec efforts , quelques mailles qui donnent passage à des passions par trop tenaces et persévérantes. Le diable est bien fin, a dit Béranger.
Le second motif du législateur est puisé dans la na-
La joueuse discrète.
ture même de la femme. J’en demande pardon à ces dames, elles me trouveront sans doute très-incivil ; mais tout ami sincère ne doit que la vérité, je la dirai, à mes risques et périls. Je n’invente rien, du
CHAPITRE LUI. — LA BANQUE DE FRANCE, LA CAISSE D’ÉPARGNE, LA BOURSE, ETC.
l’homme au petit carnet parvient à s’arracher sain et sauf de ses mains agressives. Évidemmfent , s’il était possible d’apprécier sainement, à l’aide d’un seul fait fourni par l’expérience, une prescription du législateur, nous ne pourrions que rendre hommage à sa perspicacité et à la sagesse de ses prévisions.
Heureusement que toutes ces dames ne se ressemblent pas. A côté de la joueuse emportée, vous voyez l’agioteuse tranquille et calme, maîtresse souveraine de ses émotions ; bonne et grosse commère, assez ordinairement, elle est nonchalamment appuyée sur une de ses voisines, sourit quand elle gagne, reste impassible quand elle perd ; elle possède à merveille la philosophie du jeu. — Puisque nous jouons, jouons, ditelle sentencieusement, et en accompagnant ces paroles d'un mouvement de physionomie qui peut se traduire ainsi: Après moi le déluge ! ce fameux mot d’un roi tristement fameux.
Il y a des joueuses superstitieuses que le nombre treize effraye. Que la rente hausse ou qu’elle baisse, quand elle arrive à ce chiffre, systématiquement elles jettent l’ancre des spécu lations et s’arrêtent. Mauvais nombre, disent-elles, et elles se croisent les bras; ne leur proposez aucune opération : la superstition est opiniâtre et tenace, les excitations n’y feront rien. Ces joueuses-là appartiennent au genre naïf.
Pour être complet , nous devons ajouter qu’il est une autre catégorie d’agioteuses qu’ilne faut pas oublier, précisément parce qu’elles s’efforcent de s’effacer, de n’être pas en vue ; elles ne veulent pas avoir l’air d’y toucher, comme on dit; ce sont les agioteuses grandes dames qui se promènent çàet là, se tiennent éloignées et n’osent afficher une passion dont elles rougissent, mais qu’elles entretiennent à cause même de l’âpreté du plaisir qu’elles y trouvent. Il est des pauvres honteux, il est des joueuses honteuses d’elles-mêmes,
honteuses du métier qui les enrichit ou les perd. Leur toilette est en général élégante, autre motif qui les empêche de se mêler à la plèbe des joueuses vulgaires ; le cœur humain est ainsi fait, la vanité perce toujours quelque part; c’est la première passion qui nous arrive, c’est aussi la dernière qui s’en va.
J’espère que ces dames me pardonneront cette esquisse peu révérencieuse, mais fidèle. Je tenais à soulever le voile qui recouvrait ce tout petit coin du tableau de Paris, pour qu’il fût bien établi que la passion du jeu est aussi opiniâtre et incurable que malheureuse. On dit que le ridicule tue en France; mais je gage qu’il ne tuera pas la Bourse des femmes.
Le bâtiment que nous venons d’essayer de dépeindre avec tous ses mystères porte ces mots sur son fronton: Bourse et Tribunal de commerce, nous l’avons déjà dit. Il ne nous reste rien à ajouter sur la Bourse; réservons alors quelques lignes au Tri-
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