Chapitre ILIV
LES BALS DE PARIS
Souvenirs du carnaval. — Le carnaval sans masque. — Les plaisirs des divers pays. — La danse en Europe et en France. — La dansomanie à Paris. — La chorégraphie à la portée de tout le monde. —
Les bals officiels. — Les bals par souscription. — Les bals particuliers. — Aristocratie et bourgeoisie. — Bals sans gène. — L’introduction et la présentation. Les tapisseries. — Les pigeons.
La première et la dernière contredanse. — Éclectisme de la danse. — Les bals publics. — La Grande-Cbaumière et le père Lahire. — Les montagnes russes. — Les frais d’ascension. — Le Château-Rouge. — L’Élysée-Montmartre. — L’Ermitage. — Le Château des Fleurs. — La Closerie des Lilas. — Le Ranelagb. — Historique du Ranelagh. — Les bals de barrière. — Les bals d’hiver. — Le Prado. — ; Yalentino. — Le Vauxhall. — Le Salon de Mars. — La salle Montesquieu. — Le Cocher Fidèle. — Le bal des nègres. — Le bal du Guillotiné — Moralité.
Nous parcourions paisiblement, dans le premier volume de cet ouvrage, les boulevards de Paris, ce lieu de rendez-vous des flâneurs, des musards et des observateurs, aussi bien que des industriels, des commerçants et des hommes d’affaires, quand tout à coup, si le lecteur veut bien se le rappeler, a retenti dans les rues et dans le livre un bruit de grelots mêlé de chants, de rires, d’éclats de voix joyeuses. C’était le carnaval qui passait, le carnaval parisien, avec ses pompes bouffonnes et sa gaieté immortelle, avec ses souvenirs de Rome, de Venise, du moyen âge, de tous les temps, de tous les lieux, qui venait se jeter au milieu du voyage, et interrompre le pèlerin, le moraliste, le curieux, pour le rendre témoin de ses folies et de ses exploits. Il a été impossible de rester sourd à cet appel : l’auteur, et à sa suite le dessinateur, cédant à un entraînement irrésistible, ont consacré la plume et le crayon à reproduire toutes les débauches d’imagination, toutes les fêtes carnavalesques par lesquelles le tyran des mois de février et de mars signale son règne éphémère dans l’immense cité. Ils ont couru, l’un écrivant, l’autre esquissant ses croquis, partout où l’orchestre se faisait entendre, partout oii trépignait la danse, oii partait le champagne, où éclataient en bruyantes fusées les bons mots et les mots d’amour, les vins capiteux et les folles musiques. Puis, après cette offrande au dieu Carnaval, après ce sacrifice, fait de bonne grâce d’ailleurs, le cours des études et des investigations a recommencé : chaque semaine a offert au public son trésor d’observations, de recherches, de flâneries fixées et solidifiées sur le papier, grâce à la double ressource de l’imprimerie et de la gravure ; il y a eu un mélange d’études morales et de descriptions artistiques, de monuments et de tableaux,
' de types et de morceaux d’ensemble. Bref, le Tableau i de Paris s’est efforcé de tenir toutes ses promesses, et cela a duré un an. Aujourd'hui les grelots sonnent encore : aujourd’hui il nous semble encore voir apparaître les fantômes masqués et rieurs qui nous entraînèrent jadis à leur suite, et qui tentent de nous ravir j une seconde fois en employant la séduction la plus puissante : « Vous n’avez pas tout dit : venez ! il y a du nouveau à voir et à décrire. » Non, non, apparitions gracieuses! le peintre de Paris ne peut vous écouter ni vous suivre ! La grande ville n’est pas une courtisane insoucieuse qui ne songe qu’à se revêtir d’habits d'emprunt, qu’à bondir, le visage masqué, la taille onduleuse, le pied agaçant, aux accords d’une délirante musique; la grande ville est sérieuse dix mois de l’année : elle danse à ses jours ; elle a ses heures pour réfléchir, pour créer, pour pleurer aussi. Tout ce qu’il est en mon pouvoir de vous accorder, jours heureux dans lesquels nous nous retrouvons après un an d’attente, et vous, ombres séduisantes qui peuplez les nuits du carnaval, je vais le faire : je vais revoir et achever mes notes, mes esquisses sur ces fêtes moins brillantes, dans lesquelles les heureux sujets du carnaval attendent que leur roi ouvre ses grands jours, sa cour plénière. Je ne parlerai pas des bals parés et travestis, qui peut-être tiennent déjà une place bien large, et je me bornerai à peindre quelquesuns des lieux de délices ouverts, soit pendant les jours et les nuits de la mascarade, soit pendant les dix mois qui séparent la mi-carême des premiers cris du carnaval. Plus de masques , plus de travesti; - ! sements : on danse à l’Hôtel de ville, on danse dans ! les réceptions officielles et autres sans autre déguisement peut-être que le masque trop souvent trompeur
de la gaieté et de la bonne humeur, masque aussi menteur que le morceau de velours, de soie ou de carton dont se couvre le visage du pierrot ou du débardeur ; on danse également au Wauxhall , à la Chaumière, aux divers palais des Fleurs, et l’on ne quitte également pas pour cela le costume, l’air, la physionomie de tous les jours. Après le carnaval masqué qui dure deux mois, parlons du carnaval à figure découverte, qui dure toute l’année.
La musique et la danse, à chaque étage de la société, sont les éléments fondamentaux de toutes nos fêtes, de tontes nos réjouissances. En Angleterre, on préférerait une lutte de boxeurs ou un combat de coqs. L’Espagne ne se livre à ses boléros les plus enthousiastes qu’après avoir savouré l’odeur du sang et la fumée du carnage dans une belle corrida. L’Allemagne ne trouve pas de réjouissance supportable sans la pipe et la bière. En Italie, on préfère généralement se bercer dans les vagues harmonies de quelque musique douce et molle plutôt que de se livrer à ce divertissement fatigant qui se nomme la danse. Pourtant ces peuples divers ont élevé tous des temples à la vieille déesse Terpsychore ; ils l'honorent tous d’un culte plus ou moins fervent ; tous ont leurs pas nationaux , leurs danses spéciales et préférées. Mais la France seule, la France, qui eût mérité d’être la vraie patrie de Vestris et de Taglioni, la France seule sait danser. En vain les exhalaisons du tabac, en vain la chope à bière ont envahi la plupart des sanctuaires; en vain, dans la plupart des lieux consacrés à cet exercice éminemment patriotique , il se forme des nuages composés de plus de fumée encore que de poussière, la chorégraphie est toujours la reine, elle triomphe toujours. Depuis la cour du souverain, où les grands dignitaires, les fonctionnaires publics, les membres des corps diplomatiques font gravement vis-à-vis aux femmes, aux tilles, aux sœurs des ministres, des généraux, des sénateurs, jusqu’au fond du plus obscur cabaret de barrière , qu’égayent les tristes sons d’un misérable violon à quatre sous l’heure, il se fait partout une égale consommat ion de musique et de danse : la quantité est partout la même, et, s’il y a de la différence, elle est surtout dans la qualité. Pour resserrer les liens qui existent entre deux puissances amies, pour adoucir les frottements qui entravent la machine gouvernementale et menacent d’amener la dislocation d’un ministère, pour célébrer une fête officielle , un anniversaire glorieux ou bien consacré par l’usage, on danse aux Tuileries, à l’Hôtel de ville, chez les ministres, chez les hauts dignitaires. S'agit-il de se compter et de se passer en revue, on danse dans les faubourgs dissidents, et l’on recrute l’armée des opposants dans les entr’ades qui séparent une valse d’une polka : c’est là, d'ailleurs, une conspiration peu dangereuse; et comme l’orchestre est d’ordinaire excellent, la bonne harmonie ne peut subir que de trèslégères atteintes. On danse avec frénésie pour les œuvres de charité, et tout jeune homme un peu bien posé dans le monde frissonne en calculant ce que va lui coûter cette application du précepte : « Donnez aux pauv res votre superflu.» Plus d'un, après avoir fait brillante figure aux bals pour les salles d’asile , aux bals pour les crèches, aux bals pour les pauvres de tel arrondissement, pour les Polonais, pour telle ou telle œuvre pie; après avoir favorisé de sa présence et de son tribut le bal des artistes peintres et sculpteurs, le bal des artistes dramatiques et celui des artistes comiques, se trouve dans une situation telle, qu’il ne
lui serait pas inutile d’ouvrir un bal par souscription à son profit personnel.
Dans la vie intérieure des familles, et surtout de ces familles qui forment l’estomac du corps social, pour me servir de l’apologue fameux de Ménénius, quel est donc le mode le plus usité de réjouissance et de gala pour solenniser une date mémorable dans les souvenirs domestiques? Mon Dieu! la danse, toujours la danse! Aussi, quel que soit le quartier où, pendant la nuit , le voyageur égaré dirige ses pas , à coup sûr il rencontrera tout à coup, stationnant au milieu de la rue déserte, de longues files de voitures silencieuses, et il verra, assoupis sur leurs sièges, ou soufflant dans leurs doigts, le nez enseveli sous d’énormes manteaux, les cochers oisifs attendant les invités de la fête. Qu’il lève alors les yeux, et ses yeux découvriront non loin un étage aux fenêtres illuminées, qui tranchent sur le noir mat des maisons voisines, et peut-être son oreille saisira quelques notes égarées d’un quadrille ou d’une mazurka.
Le dimanche, à la barrière, que vont donc faire et cette jeune ouvrière, avec quelques amies, souvent avec sa mère ou son fiancé, et cet ouvrier bon garçon, laborieux, rangé, qui ne dépense pas son temps et sa santé dans les cabarets borgnes et les restaurants équivoques où siège la Saint-Lundi, patron des ivrognes, des fainéants et des débauchés? La distraction qu’ils y vont chercher n’a rien que de très-simple et de très-avouable : c’est la danse, la danse oii le corps se repose presque en se fatiguant, au son d’une musique qui entraîne, dans la liberté et le laisser-aller d’un jour de repos; la danse où la jeune fille peut échanger avec son prétendu quelques paroles que n’entendront pas des oreilles trop vigilantes, et où tous deux, dans le vertige de la valse, dans les tourbillons de la polka, oublient le passé, espèrent en l’avenir, en créant pour le peupler les plus séduisantes chimères. Il y a encore des degrés intermédiaires qu’il serait fort malaisé d’énumérer ici. Où croyez- vous donc que le commis, que le petit employé, que le surnuméraire vont désapprendre un peu le chemin de leur bureau ou du rayon chargé de marchandises, et dégourdir leurs jambes rouillées par une stagnation de douze heures quotidiennement passées sur le fauteuil de cuir et derrière le comptoir de sapin verni? Certes, quelques-uns, malavisés, vont achever leur abrutissement et leur ruine morale dans un estaminet quelconque, où ils s’ingurgiteront de bière et s’assoupiront dans les délices du tabac et les voluptés du domino; mais, si ceux-là se trompent, soyez bien persuadé que la plupart connaissent mieux l’endroit où gîte le vrai et salutaire plaisir. La Chaumière, le Ranelagh, Valentino, et tant d’autres enceintes plus ou moins opulentes, toutes aussi joyeuses, les comptent, ceuxlà, parmi leurs hôtes, leurs habitués les plus fidèles. Faut-il citer encore le Prado, la Closerie des Lilas, le Château des Fleurs? Faut-il descendre jusqu’aux plus infimes taudis des barrières encombrées par une populace de carriers, de chiffonniers, d’égoutiers, d’équarrisseurs, qui, tous, le jour du repos arrivé, partagent en deux leurs heures de loisir, la danse et l’ivresse! Non ; on m’accordera, comme point démontré, que la danse n’existe nulle part que dans notre pays, en Europe, et que, dans toute la France, il n’y a qu’une ville, que Paris, oii l’on sache danser.
Pour arriver à la perfection presque idéale où nous la voyons parvenue, la danse a procédé comme la philosophie; elle a employé, mais avec plus de succès,
la méthode éclectique. J’étonnerais beaucoup, sans doute, M. Chicard, et même MM. Desblins, Pilodo, Marx et autres notabilités chorégraphiques, y compris le grand Musard, père et fils, lui-même, si je leur apprenais qu’ils appartiennent à 1 école de M. Cousin et des néoplatoniciens d’Alexandrie : cependant le fait, pour être miraculeux, n’en est pas moins un fait constant. Voici de quelle manière; et faites attention, s’il vous plait, car il s’agit d'une démonstration rigoureuse.
L’Angleterre offre à l’étude et à l’admiration des visiteurs la gigue, sa danse nationale; l’Allemagne est le pays de la valse, et la Pologne enfanta la polka. On accuse la Hongrie d’avoir donné naissance à la mazurka et à la redovva ; 1 Écosse, Scotland, parait être la mère de la schotisch. Personne n’ignore que l’Italie donna le jour à la tarentelle, que l’Espagne produisit une foule de danses en o, telles (juc le bo¬
léro et le lapatendo ; l’art des pirouettes arrive en droite ligne des derviches tourneurs de la Turquie, et les Indiens Ioways nous ont initiés à la danse du scalp. Si nous jetons un coup d’œil sur la mère-patrie, nous y trouvons encore certains pas nationaux qui ne manquent nullement de caractère, comme la gavotte, la bourrée, la sabotière, etc. Bref, chaque nation avait apporté sa pierre à l’édifice chorégraphique; chaque peuple avait inventé une combinaison nouvelle dans les évolutions simultanées ou successives des danseurs des deux sexes et dans les mouvements individuels de chacun. Tous y trouvaient leur compte : l’un faisait valoir ses jarrets d’acier, l’autre sa taille flexible; celle-ci sa hanche onduleuse, celle-là sa jambe fine et son pied nerveux. Pour les uns, amateurs passionnés des scènes mimiques et des jeux de physionomie, la danse n’était qu un drame muet, oii la mobilité des traits, l’expression du visage et des
attitudes servaient plus que l’agilité et la vivacité de mouvements; pour les autres, au contraire, le plus grand charme consistait dans la complication des figures, dans l’enchevêtrement, des pas, dans la multiplicité des marches et des contre-marches. Toute danse avait son caractère ; il fallait en inventer une qui réunît en un faisceau ces caractères divers : un homme de génie se trouva, et la danse pittoresque fut inventée.
Grâces au ciel , qui créa frères
Le cancan et la cachucha !
Hélas! le cancan, puisqu’il faut l’appeler par son nom, n’a pu arriver à conquérir son droit de cité dans les salons aristocratiques et dans les réunions dites i comme il faut, oii le suprême bon ton consiste a T s’ennuyer, parce que l’on s’ennuie avec distinction.
Ne vaudrait-il pas mieux regarder au bas de l’échelle.
L’introduction.
La présentation.
pour y surprendre les secrets de cette vive et franche joie du laisser-aller et du sans-gêne? Malgré l’esprit incontestable de leurs chroniqueurs, les bals du grand monde, et, je le dis en tremblant, les bals officiels, les bals de charité eux-mêmes, sont très-parfaitement insipides et somnifères. Je ne parle pas de leur signification politique , sociale ou diplomatique , mais seulement de leur aspect général et du sentiment parfaitement défini qu’ils laissent dans l’esprit des invités. 11 n’y a pas lieu de décrire encore une fois les fêtes publiques dont les Tuileries, l’Hôtel de ville, l’École militaire, etc., ont été le théâtre : contentonsnous de frapper discrètement à la porte des salons. Commençons même par un salon parfaitement tenu. Nous avons pour sauf-conduit notre lettre d’entrée : « M. X... prie le Tableau de Taris de lui faire l’honneur d'assister à sa soirée ; on dansera. »
Après la présentation, qui consiste en une simple révérence donnée et rendue, l’invité se trouve abandonné à lui-même. A peine a-t-il le droit d’échanger avec les maîtres quelques brèves paroles de politesse :
ceux-ci s’occupent des visiteurs de haut parage. Le seigneur du logis cause politique ou chemins de fer, actrices ou bourse avec un gros bonnet, un illustre dans sa spécialité ; la dame s’efforce d’activer la conversation entre les dames ([ui attendent leurs danseurs, et dépense tout son esprit, toute sa malice, pour ranimer les piquants souvenirs de la chronique scandaleuse, pour déchirer, par quelque méchanceté bien noire, l’absent ou l’absente, à qui, dès le lendemain, on fera fête d’une embrassade, d’un serrement de main, des paroles les plus chaleureuses et les plus cordiales.
Toujours la vieille scène de Molière; toujours ce même rôle de Célimène, qui se jette au cou d’Arsinoé, au moment même ou elle vient de l’accabler de sarcasmes et de plaisanteries, en parlant aux deux marquis. La Médisance, accompagnée souvent de sa sœur aînée la Calomnie, règne surtout dans le cercle des beautés sur le retour que l’impolitesse du monde appelle des tapisseries : terme peu honnête, qui rappelle, par sa crudité et sa brutale énergie, celui d’es-
smyevses de plâtres, dont on affuble les vierges folles du quartier Bréda. Quant au personnel actif de la danse, il cède peu à cette manie dénigrante : la succession précipitée des quadrilles, des valses, des polkas, s’oppose aux longues conversations; mais, grâce à la rigueur de l’étiquette chorégraphique dans le grand monde, la danse devient, non plus un plaisir naïf et délicat, mais un exercice violent, du ressort de la gymnastique. Allez donc échanger de gais propos au milieu des figures compliquées de la contredanse, ou dans le tourbillonnement de la valse, ou bien encore quand une fantaisie de l’orchestre vous condamne à braver les difficultés d’une schotisch ou d’une redowa! Bon nombre de danseurs, après avoir passé la nuit entière dans l'accomplissement de cette rude corvée, se trouvent avoir pirouetté, avoir tourné, avoir battu des pas élégants et pénibles en vis-à-vis avec d'insignifiants automates, beaux et froids comme les figures de cire qui décorent la devanture d’un coiffeur, et stylés à ne répondre, à ne causer que par monosyllabes, comme l’Olympia d’Hoffmann.