CHAPITRE LIV. — LES BALS i)E PARIS
Le matériel de ces soirées de bon ton n’exige d'autre description que celles du procès-verbal de l’huissier ou du commissaire-priseur : on peut ranger parmi les meubles, en même temps que les lustres, les candélabres, les fauteuils et les plateaux à rafraîchissements, ces domestiques en livrée, Frontins dégénérés, qui circulent comme des ombres, sans mot dire, du salon au buffet et du buffet au salon, ces musiciens cantonnés sur une estrade ou dissimulés dans un corridor, ces complaisants qui semblent se réduire à l’état de cariatide, aux alentours d’un piano, ne bougeant pas plus de leur poste que le griffon sculpté qui sert de pied à l’instrument, et sachant juste assez de musique pour tourner le feuillet à propos, lorsqu’un amateur mélomane, de l’un ou de l’autre sexe, rient faire subir ses talents à la compagnie. Partout rous rencontrerez ce monde-là; c’est l’accessoire, le complément de toute réception dansante. Citons encore les joueurs, qui, peu soucieux de musique ou l’agitation corporelle, se réfugient autour d’un tapis
vert, et passent de longues heures à épuiser les combinaisons du whist, à gémir sur une invite mal comprise, ou sur un sinyleton déplacé.
Le seul type intéressant qui se fourvoie au milieu de ces temples de l’ennui gourmé, compassé et médisant, c’est celui du pigeon ramier, agréablement décrit par M. Nestor Roqueplan dans ses Eludes sur l'histoire naturelle appliquée à la vie parisienne. Comme il ne faut pas refaire inutilement ce qui a été bien fait une fois, voici le passage : « Dans un salon, on annonce madame une telle toute seule et sans son mari : à cinq minutes d’inteivalle, apparaît monsieur un tel.
« En général, on suppose qu’ils sont arrivés ensemble et dans la même voiture, jusqu’à la porte cochère de la maison ; et que, par décence, et pour ne pas afficher les mystères du colombier, ils se sont séparés pour un instant.
« La colombe, entrée la première, s’assied avec un air d’aisànce affectée, et dirige son œil d’émail vers
la porte. Le tendre pigeon se présente, fait ses petites salutations obligées, et, tout haut, demande froidement de ses nouvelles à la colombe, comme quelqu’un qui n’aurait pas voyagé tout à l’heure dans le même coupé, patte contre patte, aile contre aile.
« Pendant la soirée, le pigeon a mille petits soins pour la colombe. Plus soumis qu’un mari, forcé souvent d’aller où il ne voudrait pas, empêché d’aller où il voudrait et où va le mari qui s’amuse, il faut que, pour l’amour-propre du volatile auquel il s’est voué, il affecte de lui tenir son éventail, de rire, de causer, comme s’il y avait encore quelque chose à dire; d’apporter des glaces, des sandwichs; de ramasser le bouquet qui tombe, de poser des tasses de thé sur les meubles, d’accomplir tous ces petits actes de domesticité amoureuse, qui font dire à chacun : « Ah! voilà des pigeons qui s'aiment d’amour tendre. »
« Quand la soirée est finie, le pigeon dit d'un air nonchalant, et comme s'il était galant par occasion :
La première contredanse.
La dernière contredanse.
«Voulez-vous, madame, que je fasse appeler vos gens? — Je veux bien. »
« Et le couple se dirige vers l’antichambre, s’enve- 1 >ppe à la bâte de tous ses manteaux, et grimpe dans son pigeonnier à quatre roues, qui devient presque toujours une arène dans laquelle on se reproche mille choses très-graves :
« D’une part,
« Avoir feint de pleurer d’attendrissement, pendant que madame”* chantait.
« Avoir fait valser madame ”* deux fois et avec des étreintes passionnées.
« D’autre part,
« Avoir agacé le pigeon de madame ***,lui avoir dit, avec intention, qu’on allait tous les jours aux Champs- Elysées à quatre heures.
« Avoir trouvé de bon goût une épingle qu il porte et qui n’est que bizarre.
« Comme les maris permettent fort bien à leurs femmes de se donner au monde sans être forcés de
les accompagner, l'espèce des pigeons pullule beaucoup, et il arrive qu’on puisse souvent , dans une maison, compter jusqu’à dix couples, diversement intéressants par leur beauté, leur plumage et leur constance. »
Au premier abord, rien ne ressemble plus à cette description d’une soirée du grand monde qu une soirée de bourgeois, imitateurs passionnés des manières et des travers de l’aristocratie ; seulement, l'observateur qui regarde d’un peu près ne tarde pas a voir les différences. D’abord le salon lui-même, qui est trop neuf; la cheminée, où l’on n’allume le feu que pour les jours solennels, et qui se venge de cet abandon en vomissant des tourbillons d’une âcre fumée; les meubles, tout frais sortis de la housse protectrice et conservant le lustre qu'ils avaient chez le tapissier. Puis la livrée de louage, qui pare des domestiques maladroits et peu au courant du service extraordinaire des glaces, des punchs et des petits fours; ou bien encore la figure des serviteurs payés seulement pour la soi¬
rée, et recrutés dans cette valetaille bohème qui erre de maisons en maisons, vrai tléau pour toutes les familles chez qui elle s’introduit. D’autres fois, c’est la parcimonie habituelle des chefs de la famille, qui se traduit en petites lésineries sordides ou ridicules, telles que l’insuffisance du luminaire, la qualité inferieure de la musique ou des rafraîchissements, la frugalité Spartiate qui préside au buffet, etc. Que de bonnes fortunes pour les rieurs! quelles gorges chaudes, quelles excellentes anecdotes pour 1 édification des petits soupers de \ iveurs émérites, et pour la verve dénigrante de ces valets vagabonds que leur fortune conduit tour à tour dans tant d'intérieurs différents! Sans doute, Cham a puisé dans une assidue fréquentation de ces parvenus maladroits les sujets de malicieuses caricatures et de spirituelles légendes, texte en harmonie parfaite avec le sujet qu'il illustre : c’est sur place qu’il a copié la figure du bourgeois dont les bougies brûlent toutes seules, et qu’il a inscrit sur son album ou dans sa mémoire le mot : « Les
musiciens veulent toujours boire : ils croient donc que je les paye pour faire danser les bouteilles ! » Et cet autre type du parasite affamé, qui ne s inquiète que du souper final et qui arrête les frais, qui retire ses gants neufs, si les nouvelles du butfet ne sont pas favorables ; le jarret est faible, mais 1 estomac est bon.
Comme il y a des bourgeois riches qui singent de leur mieux les aristocraties de naissance ou de loi— tune, il se rencontre aussi de petits rentiers que les lauriers nocturnes récoltés par ces amphitiyons empêchent de dormir. Le digne commerçant, retiré des affaires après trente ans de cassonnade ou de cretonne, l’employé pourvu de sa retraite et orné d une demoiselle mobile; le propriétaire, qui se condamne à dix mois de campagne forcée pour jouir de quelques semaines d’hiver parisien, tous ces braves gens et une foule d’autres, veulent avoir aussi leurs grandes réceptions, leurs soirées de gala et de réjouissance. Soyons juste : la plupart n'y mettent ni prétention ni orgueil déplacé : leurs trais se bornent a un violon ramassé au hasard, qui donne, ou à peu près, la mesure pour de joyeuses contredanses pas trop régulières et compassées; les invités se recrutent dans la tribu entière des oncles et des petits-cousins, des alliés à la mode de Bretagne et des collatéraux ; on appelle aussi quelque vieux camarade du père, quelque amie d< pension de la mère, quelque voisin jovial, chargé d’être le boute-en-train delà gaieté. 11 se boit là force sirops suffisamment étendus d’eau, force infusion de thé avec de bonnes brioches bien massives, et, a la fin, le bol de punch ou de vin chaud, épicé de cannelle et relevé avec du citron et du clou de girolle. On n’a pas été toute sa vie épicier pour ignorer ce qu il y a de meilleur dans le fonds, et pour négligci d en taiie usage. Personne n’aurait le courage de railler quelques légers ridicules, quelques sottes bouffées de vanité, faiblesses inséparables de notre nature humaine, qui viennent parfois gâter cette bonhomie et ce sans façon Si heureux : il faut garder ses plus mordants sarcasmes pour le petit nombre de ceux qui îougissent en quelque sorte d’eux-mêmes, et cherchent à se hausser hors de leur sphere pai pui orgueil, pai amour-propre déplace, liions aux dépens du petit bourgeois qui fait de sa tille une prétendue virtuose sur le piano; qui étale à tous les regards, sous un cadre splendide, les hachures et les bonshommes de monsieur son fils; qui produit à sa société ébahie monsieur son cousin, artiste chevelu, et monsieur son neveu, poète lamartinien; mais envions le tranquille bonheur du papa et de la maman qui essayent de danser, avec leurs vieilles jambes rouillées, le menuet d’autrefois, pendant que leur postérité et leur jeune voisinage se reposent des fatigues d’un galop impétueux, d’une valse tourbillonnante.
Le menuet jadis, aujourd’hui la contredanse, tel est le tribut que la France, celle du moins qui s’intitule monde comme il faut, apporte a 1 art de Terpsichore. Les salons cultivent concuremment les danses étrangères, mais on n’y obéit qu’aux lois sévères formulées et imposées par les leçons de Cellarius et de ses confrères; la danse de fantaisie, la danse chicarde, la haute chorégraphie, le cancan, en un mot, n’a pas d’accès dans les lieux qui prétendent se respecter. Et dire que c’est là le triomphe, le nec plus ultra de l’art, et que nul n’ose briser cet ostracisme impitoyable ! observez que je ne veux pas défendre l’incroyable déhan¬
chement, l’effrayante dislocation de membres qui usurpe ce nom et qu’on connaît à la barrière, sa patrie, sous un nom plus spécial; je ne soutiens qu’une cause, celle du cancan gracieux, élégant, leste sans obscénité, voluptueux et gazé comme un joli roman du dixhuitième siècle. Cette danse, rebutée dans le monde, a pris pour elle la jeunesse entière, cette jeunesse
Entrée de la Grande-Chaumière.
qui, en définitive, doit être un jour la France, et vous allez voir ce que, par pure vengeance, elle en a fait. Entreprenons ce voyage de long cours.
A tout seigneur, tout honneur : commençons parla Grande-Chaumière.
Ce qu’on appelle Grande-Chaumière est un petit jardin, situé sur le boulevard Montparnasse, et qui sert à la fois de bal, de concert, de café, d’estaminet,
de restaurant, de promenade ; on y fume, on y danse, on y boit, on y mange, on y jase, on y rit, on y chante surtout, et avec des éclats de voix à faire tomber les murailles de n’importe quelle ville assiégée. Ici est la buvette; auprès, la salle de danse, qui a pour dôme le firmament et pour lambris les verts panaches des acacias et des tilleuls. Autour de la balustrade, qui
forme l’enceinte continue du terre-plein chorégraphique, circulent gravement, la pipe ou mieux encore le havane à la bouche, deux ou trois cents jeunes Abélards avec bon nombre d’Héloïses qu’ils promènent triomphalement. Les costumes les plus excentriques, les cravates les plus hasardées, les gilets les plus impossibles brillent dans cette façon de raoût, qui serait à la fois allemand et britannique, s’il n’était avant tout français. Toutes les variétés de casquettes et d’accents sont représentées dans ce tourbillon, dans cette mêlée confuse de créatures et de voix humaines. Les chapeaux, en minorité, ne s’y maintiennent sur l’oreille de leurs propriétaires respectifs que par un miracle d’équilibre ; les moustaches naissantes ou la barbe à l’état de forêt vierge y décorent toutes les physiono- , mies. C’est à qui se donnera l’air le plus formidable, ‘ le plus solennellement rébarbatif. Une crinière digne des rois de la première race complète l’ornement naturel de ces majestueux visages. Quant aux jeunes Héloïses, dont la tenue de bal se compose d’une capote de crêpe ou d’un chapeau de paille cousue savamment incliné sur le front, d’une robe aux longs plis flottants comme la draperie antique et du crispin de rigueur, sinon d’un immense châle qui retombe jusqu’à la cheville, elles sont généralement, et ce n’est pas peu dire, aussi échevelées que MM. les Abélards sont chevelus.
D’autres promeneurs s’engagent dans les étroits sentiers qui serpentent entre les berceaux de feuillage et conduisent par ici à la salle du billard, par là aux jeux de bagues, ou mieux encore au jeu de la rose des dames, et plus loin aux montagnes russes, d’où l’on descend si prestement le coteau de la vie dans une rapide dégringolade. Dix-sept secondes de bonheur, pas davantage. C’est bien court ; mais M. Scribe l’a dit : « le bonheur a des ailes ! » Et puis, on peut recommencer.
Les montagnes russes de la Chaumière sont, je crois, le seul sommet qui reste encore debout de toute cette chaîne artificielle de montagnes cosmopolites dont le soulèvement, non constaté par M. Élie de Beaumont, remonte à la fin de l’Empire, et fit les délices de la première moitié de la Restauration. Un instant Paris
fut le rendez-vous de toutes les sommités du globe : il eut le vertige, et la suprême félicité d’imiter le torrent et l’avalanche dans leur course impétueuse, en se laissant rouler du haut d’un pic de cent trente pieds au-dessus du niveau de la terre, tourna pendant quelques années toutes les têtes féminines. Aujourd'hui, Paris, redevenu plaine, se contente de jouissances infiniment plus terre à terre, et se voit réduit, comme ci-devant, à l'unique butte Montmartre, les montagnes russes exceptées, qui même passent de mode chez la légère et aventureuse population du Latium.
Les grisettes surtout raffolent de cet exercice. 11 en est qui ne craignent pas de gravir vingt fois de suite les six étages qui conduisent au haut de la montagne par un charmant escalier de bois, soit cent vingt étages, pour se lancer autant de fois dans l’infini entre les bras d’un fauteuil en velours d’Utrecht. Les plus intrépides, les lionnes, cumulent les délices de l’équitation avec celles d’un si délirant pèlerinage : elles s’élancent à corps perdu sur les alezans de bois que l’administration fournit à son aimable clientèle , moyennant la faillie bagatelle de cinquante centimes par coursier et par course,
Eal de la Grande-Chaumière, boulevard Montparnasse.