CHAPITRE LIV. — LES RALS DE PARIS
Un avant-deux.
le double du prix exigé pour la simple descente en char ; mais les chevaux coûtent si cher à nourrir! Chevaux et chars fonctionnent, du reste, incessamment avec un grand bruit de tonnerre de l’Àtnbigu-Comique, qui accompagne d’un faux-bourdon très-agréable le cornet à pistons et le flageolet de l’orchestre. Avec ce que coûte par soirée à messieurs les étudiants leparcours des montagnes inhospitalières que nous venons de décrire, il y aurait de quoi faire l’ascension du mont Blanc et celle du pic de Ténériffe. 11 y aurait surtout de quoi passer nombre d’examens et de thèses, sans parler des inscriptions dont la montagne en question devrait être littéralement couverte, pour peu qu’on y vit figurer toutes celles dont elle a fait tort aux facultés de droit et de médecine.
Laissons là la colline moscovite, et regagnons la salle de danse par ce sentier sinueux, coquet, peigné, sablé, qui tournoie entre deux plates-bandes, ou plutôt deux éblouissants tapis de Perse naturels. Le jardinier de la Chaumière est certainement un horticulteur de premier mérite : rien de plus judicieux et de plus savamment nuancé que le choix et rassortiment de ces belles fleurs auxquelles l’illumination du jardin prête un éclat et un coloris véritablement fantastiques, et que les experts en l'art des Tripct et des Neumann ne peuvent se lasser d’admirer.
Mais nous voici à la buvette : entrons-y un instant, non certes pour nous y attabler, mais pour jeter le coup d’œil lacédémonien sur les scènes orgiaques dont cette façon de cabaret est continuellement le théâtre.
Il est bon de dire ici que les 50 centimes, prix de l’entrée à la Chaumière, sont échangés au bureau contre un billet au porteur payable en consommation. — Quelle consommation ! Mais à vingt ans on n’est pas plus difficile sur la cave que sur le grenier. Les modérés (hélas! ils sont en petit nombre) se contentent de troquer ce morceau de carton délivré par l’administration contre la classique bouteille de bière ; mais, pour un de ces honnêtes buveurs, que de jeunes Silènes plongés dans une précoce et déplorable ivrognerie i
Il existe, avons nous déjà dit, dans chaque Faculté, un, certain noyau de fiant bards, de vieilles maisons, d’étudiants de quinzième année, qui donnent le ton ; sous ce rapport, les vénérables doyens d’âge sont entourés du respect et de l’admiration des novices qu’ils forment aux belles manières, en leur apprenant par principes une foule de jolies choses, entre autres à sonner de la trompe, à culotter les pipes, à distiller le domino, le carambolage par effet et la danse française, à ne point payer son tailleur, à fasciner le beau sexe, mais, avant tout, à boire sec. La grisette, d’ailleurs, est de sa nature essentiellement amie des rafraîchissements; elle les affectionne principalement sous la forme de grands verres de punch et de petits verres d’anisette ; tandis que l’étudiant, dédaignant ces fadeurs, s’abreuve héroïquement de dur, et s’empoisonne d’un horrible trois-six déguisé sous la fallacieuse étiquette de; vieux cognac.
Il résulte de ce système général de rafraîchissements, en grand honneur à la Chaumière, un tumulte, un délire, un vacarme dont rien ne saurait donner une idée.
C’est un concert de huées, de clameurs furibondes, de chants bachiques et autres, de bouteilles brisées, de verres choquant les tables, à se croire transporté dans quelque corps de garde de soudards ivres, ou au milieu d’une horde de frénétiques.
Pour compléter la ressemblance, plus d’une discussion se transforme en querelle, qui à son tour dégénère en rixe ou en batterie, pour employer l’élégante expression du lieu. Il y a heureusement moins de sang que d’alcool versé dans ces luttes dont une Hélène mois Cent. LA LIVRAISON. — 143e Livr.
tutti, où domine le cornet à pistons, annonce que le quadrille va commencer. Nombres de couples interrompent momentanément leurs libations pour se précipiter dans l’enceinte réservée aux jeux de la muse que nous avons nommée plus haut. Ici la scène
Aux bureaux de l’Illurtration.rue de Richelieu, 60,
change, mais elle n’offre pas un tableau plus édifiant. La danse met en mouvement tout ce peuple de jeunes fous. Qu’ils se gardent toutefois de dépasser une certaine limite dans leurs emportements chorégraphiques : un Argus veille sur eux, tout prêt à réprimer leur essor par trop impétueux; ce vigilant gardien, au poignet formidable, n’est autre que le propriétaire de l’établissement, l’athlétique M. Lahire, plus généralement désigné sous le nom de père Lahire.
Ancien grenadier de la garde, le père Lahire cumule aujourd hui, avec la profession de marchand de vin, la direction de la Chaumière. C’est la plus grande célébrité du quartier latin ; vingt générations d’étudiants le portent dans leur cœur, après l’avoir passablement porté sur leurs épaules. C’est que le père Lahire, dont certes le rigorisme n’a rien d’outré, ne badine pas avec les danseurs trop fougueux qui ne savent pas se maintenir dans les bornes de la gaieté plus que suffisante tolérée par les statuts de l’établissement. Il est certains pas que l’ex-grognard réprouve de toute la vigueur de ses sonores poumons, et réprime de tout le nerf de ses robustes bras , véritables colonnes d’ilercule opposées aux écarts de sa jeune et pétulante clientèle. Les relaps et les incorrigibles sont consignés par lui, c est-a-dire que l’entrée du jardin leur est interdite. Quant aux simples suspects, embusqué derrière eux, il suit de l’œil tous leurs mouvements et les interpelle par leur nom à haute et intelligible voix, si par hasard ceux-ci se permettent des poses un peu trop risquées. « Gobillard, dit-il, voilà un avant-deux qui ne me convient pas ! — Grenouillet, c’est joli, ce que vous faites là! — Patureau, si vous recommencez cette pastourelle, je vous insinue à la porte! — Berlinguet, si ça ne va pas mieux, je vous envoie incessamment voir sur le boulevard si j’y suis! » et autres avis du même genre. Les coryphées susdénommés murmurent, haussent les épaules en signe d’impatience ;
mais, comme ils savent que l’effet suivrait de très-près la menace, ils s’empressent de déférer à l’impérative exhortation du vénérable débris de notre grande armée.
Quelquefois, cependant, cette autorité vénérable est méconnue; mais, j’y pense, ici se place une réflexion. En parlant du père Lahire, dois-je employer le présent ou le passé? Le père Lahire continue-t-il à héberger, au plus juste prix , les amours et les danses du Latium; ou bien vit-il retiré dans sa tente, comme un autre Musard, sous l’abri 'hospitalier d’une maison commune de quelque village de la banlieue, et a-t-il échangé son tablier de marchand de vin contre l’écharpe muni cipale? Grave question , que nous laisserons en suspens; car le père Lahire, comme le père Ramponneau, est plus qu’un homme : c’est un type, un modèle accompli, qu'il faut mettre en pied et peindre au complet, pour donner l’idée de la perfection du genre. Quoi qu’il en soit, pour achever son portrait, disons que, dans plusieurs rébellions terribles, le père Lahire a soutenu lui-même les sentences dont il était à la fois l’auteur et l’exécuteur , et qu’il a rendu presque inutile chez lui l’assistance du garde municipal, ce protecteur traditionnel de la pudeur et des bonnes mœurs, avec garantie du gouvernement.
Empruntons maintenant, pour quelques minutes, la cape du diable boiteux, ou , si vous préférez l’allemand à l’espagnol, le manteau dont Faust était enveloppé dans ses fantastiques voyages, et volons d’un seul élan de Montparnasse à Montmartre , de la Grande-Chaumière au Château-Rouge.
11 y a peu d’années, le promeneur aventureux qui gagnait Montmartre par la chaussée de Clignancourt ne trouvait sur cette côte inhospitalière que de rares guinguettes, au centre desquelles un pavillon qua-
PARiS. TYP. DE FIRM1N DIDOT, 66, RUE JACOD. 20 C. par la poste.
diste est trop souvent l’indigne prix. Après quelques gourmades échangées, les Grecs et les Troyens sont séparés de vive force par les garçons aidés de la garde.
Montagnes russes à la Grandes tiamuière,
qui met les plus furieux à la porte : puis tout rentre dans l’ordre, c’est-à-dire dans le désordre accoutumé. Mais l’orchestre vient de préluder, et un formidable
ÎABLEAU DE PARIS.
drangulaire levait son front mélancolique protégé contre la destruction par un souvenir historique et une tradition amoureuse, Henri IV et la belle Ga-
brielle. En dernier lieu , le pigeonnier royal était devenu la propriété d’une revendeuse a la toilette , mademoiselle Ozanne, qui le conservait comme un joyau
et une sainte relique, quoiqu’il ne fût ni l’un ni l’autre. Longtemps les hirondelles et les chauvessouris de la plaine Saint-Denis y construisirent leur
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\ ne générait* du chàteau-Kouge, près la grande salle de bal.