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CHAPITRE UV. — LES BALS 1)E PARIS

domicile aérien ; niais la propriétaire ne voulut jamais se résoudre à chasser ces locataires incommodes; et quand ses héritiers eurent mis la succession à l’enchère et le marteau dans le monument , les rats sortirent par bandes de la place assiégée. Encore quelques mois, et d’autres rais devaient les remplacer et y faire figure en compagnie de lions et autres animaux.

Comme la Jérusalem du poète, la vieille habitation de la belle Gabrielle devait sortir du tombeau , brillante de clarté, et prendre une face nouvelle.

On ne peut pas dire que ce Châteai - Rouge de brique offre des dimensions prir.cières; la végétation y est assez maigre, la verdure semble suspecte, et le jardin n’est qu’une broderie; mais l’habileté britannique a passé par là : au dehors, la vue n’est point arrêtée par des champs de craie et un horizon de pierres de taille, et le paysage intérieur est agréablement composé. Les Champs-Élysées s’y retrouvent en miniature : c’est à la fois une promenade, une salle de danse, un cirque musical. A l’appel de l’heureux propriétaire, on a vu accourir dans ce fortuné séjour les ris et les jeux , jeux de billard, jeux d’oie et de balançoire, tir au pistolet et à l’arbalète. Faut-il parler de ses illuminations, qui ressemblent tant à des incendies organisés , et de ses feux d’artifice qui éclipsent les soleils de son devancier, l’ancien Tivoli'? Jamais Château- Rouge ne fut mieux nommé. Quant à l’ensemble de ses fêtes, on les désigne par . des noms nouveaux pour nous , par l’ex-

Au chàteau-Kouge.

cellente raison que des idées neuves exigent des expressions inattendues : les cérémonies du Château Rouge sont des kermesses et des rhamasans.

Le Château des Fleurs est un nouvel établissement aux Champs-Élysées, qui a succédé au Jardin d'Hiver, et s'est voué à la musique au détriment de l’horticulture. Comme nous cherchions obstinément à découvrir le château annoncé, un officieux nous déclara que cette construction attendait encore un corps de bâtiment, ses trois étages, ses tourelles et son colombier, enfin tous ses attributs de château. Quittant ce langage métaphorique, l’officieux finit par nous dire que ce château était un mythe, un titre illusoire et emblématique, et que l’établissement se serait appelé le Jardin des Fleurs, si la grammaire et l'horticulture n’eussent également repoussé le pléonasme. A défaut de la danse, la musique devait y prendre racine et y pousser parmi les fleurs, puisque tout jardin qui s’ouvre aux plaisirs du public devient immédiatement la proie et le séjour d’un orchestre quelconque.

Quoique l’on dise merveille de ce mélange de promenades et de sérénades, nous craignons pour la plante le voisinage de la note : la musique est une reine qui ne souffre guère de rivale; elle usurpe volontiers le premier rôle, et réduirait même les roses à l’état de comparses. Le Château des Fleurs pourrait donc bien voir, avant peu, son parterre changé en orchestre. Cette invention de jardinage musical sent son origine britau-

l.e Château des Fleurs.

nique; seulement John Bull va beaucoup plus loin dans l’art de composer les jardins : il mêle a son amusement la distraction scientifique; ses platesbandes sont émaillées de plantes affreuses, mais d’une espèce rare; il décore ses lieux de plaisir de tigres et de fontaines, de verres de couleur et de boas constrictors, afin d ajouter a la gaieté naturelle de l’établissement.

En poursuivant cette petite revue, nous arrivons au Ranelagh, qui célébrait naguère le quatre vingtième anniversaire de sa fondation. Cet octogénaire a conservé la verdeur et l’entrain qui distinguent la jeunesse. Le Ranelagh fut encore une importation britannique, et son nom était celui d’un lord d’Irlande, grand amateur de musique, qui avait fait construire, à Chelsea, près de Londres, un jardin

abondamment garni de fleurs, pour y donner des concerts. Au milieu du siècle dernier, il n’y avait devant la Muette qu’une vaste pelouse dépourvue de plantations, oii la population de Paris allait néanmoins danser le dimanche en plein air; c’est ce qu’on appelait le Bal de Passy. Une pièce de Legrand , représentée en 17 41 sous ce titre, atteste cette origine dansante du Ranelagh. Mais l’établissement ne s’éleva et ne fut

V ue intérieure du Ranelagh.

ouvert que dans la dernière année du règne «h; Louis XV.

Il vit bientôt et la cour cl la ville Dans son enceinte arriver à la file.

La mode est tout chez le peuple (t ançais,

a dit son historien. Le privilège du Ranelagh avait été concédé par le prince de Soubise, gouverneur du château de la Muette, au sieur Morisan, garde

du bois; mais il est rare que les fondateurs meurent dans la possession paisible de leur empire : ht fortune de Morisan tit surgir des prétendants qui parvinrent à le déposséder du Ranelagh, et la révolution seule rendit à sa race la jouissance du domaine paternel. Sous le Directoire, le Ranelagh dut sa grande vogue au célèbre Trenitz.

Le public dansant qui se presse dans les salles du

Ranelagh ne diffère pas essentiellement de celui qui peuple Mabilleet le Château-Rouge. Les femmes vertueuses n’y sont pas plus rares qu’ailleurs, mais elles doivent à leur vertu le bénéfice de l’anonyme : tous les jardins publics ont leurs Lucrèces et leurs Virginies auxquelles la chronique doit l’hommage de son silence. Par compensation, il n’est pas défendu à la chronique de signaler, dans ces lieux où elles fixent

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