CHAPITRE L1V. — LES BALS DE PARIS
la joie et le plaisir, la présence de cette bruyante et gentille Bohème si bien peinte par Balzac et Sue, et que Gavarni a illustrée. Toutes les danses leur vont et elles vont à toutes les danses : la cracovienne, la polka, le fandago et la valse à deux temps.
La ballerine de vocation et de profession est reconnaissable à son teint de camélia, à sa démarche brisée, à ses yeux braisés, et parfois à son port de reine et à son pied de roi.
L’exemple du Ranelagh, en tant que bal champêtre, doit être le guide et l’encouragement des institutions du même genre. Il a prospéré, malgré sa situation désavantageuse, parce que, dans tous les temps et sous tous les régimes, il a eu sa spécialité et gardé son caractère. Il a vécu danseur, pendant que Tivoli, Beaujon et Marbœuf ont succombé victimes de leurs programmes d’une variété trop fastueuse. Ils ont péri dans l’encombrement de leurs richesses, avec leurs orchestres d’harmonie, leurs chandelles romaines, leur ventriloquie, leurs ballons lumineux et leurs sorciers. Le répertoire actuel des établissements champêtres tend à se simplifier, et le plus attrayant prestige qu’ils exercent n’a pas besoin de se traduire en grosses lettres sur l’affiche.
Montmartre, que des fameux moulins ont fait surnommer le Pays aux Anes, est peut-être la ville la plus dansante du monde : nul ne comptera le nombre de bals publics qui y sont ouverts en concurrence au Château- Bouge. Deux méritent une mention : ce sont l’Élysée- Montmartre et l’Ermitage.
Un double perron de vingt-cinq marches conduit à l’Élysée, qui se compose de trois corps de bâtiments et d’un vaste jardin bien planté. De nombreux sentiers serpentent à l’ento'ur du carré de la danse et aboutissent a des bosquets au milieu desquels des tables sont dressées. Les chevaux de bois, 1 escarpolette, le billard, le tir à l'oiseau et au pistolet, sont les principaux jeux offerts aux amateurs qui veulent se délasser des plaisirs de la danse. Deux grands salons couverts protègent au besoin la foule contre l’intempérie des saisons. On y risque des pas fort excentriques qui n’ont de la polka que le nom, et qui donnent assez d’occupation aux municipaux préposés à la garde de la morale publique.
L ’ Ermitage , voisin de l’Élysée , possède les mêmes agréments que lui , et a en outre l’attrait d’un établissement de bains, situé au milieu d’un massif de verdure, et celui d’une
bonne cuisine. De superbes marronniers s’élèvent çà et là du sein de ses bosquets fleuris, et répandent sur tout le jardin leur ombre et leur parfum.
Nous devons convenir qu’aujourd’hui, au moment oii nous écrivons, un nom nouveau se lève sur l’hori-
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zon glorieux des protecteurs de Terpsichore, de la Terpsichore du Latium, surtout. C’est l’astre de Bullier, l’heureux propriétaire du Prado, le fondateur, ou a peu près, delà Closerie des Lilas , l’hôte et l’ami
Un bosquet à la Closerie des Lilas.
des étudiants qui viennent, deux fois par semaine, se livrer sous ses yeux aux plaisirs combinés de la danse, de la pipe et de la bierre, pratiquant ainsi cette volupté parfaite dont un philosophe qui avait du bon nous a donné les règles. Il n’y a de bonheur réel, di-
L’filysée Montmartre.
sait Fourier, que dans la satisfaction de la composite; c’est ce qu’a compris à merveille Bullier, et, bien qu il ignore parfaitement les théories phalanstériennes relatives à cette faculté divine, qui condense en elle le plus pur des autres facultés, il a su flatter d'une façon
Au* bureaux de l’Illustration, rue de Richelieu, 60.
multiple les goûts de sa clientèle, et la séduire par tous les sens à la fois. Quand même il n’aurait eu que l'idée de ressusciter la Closerie des Lilas, et d’en faire une rivale heureuse des autres lieux de délices voisins, Bullier serait un grand homme.
Cette Closerie des Lilas n’était encore, dans l’ancien régime de 1847, que le jardin fort peu décoré et que le bal on ne peut plus maussade de la grande Chartreuse, ainsi appelée de l’ancienne Chartreuse de la rue d’Enfer, dont elle occupait partie de l’emplacement entre l’Observatoire et le Val-de-Grâce, à deux pas de l’endroit où tomba le maréchal Ney.
Succursale très-secondaire de la Chaumière et du Prado, la grande Chartreuse se décorait en vain d’un fac-similé de la tente marocaine prise à Isly ; elle n’avait recruté que des habitués d’occasion qui venaient y exécuter des danses prohibées, dans des toilettes de hasard. Jardin sans ombrage, salon sous toile, son illumination était lugubre, sa décoration un haillon, son orchestre une dissonnance, et son bal tout ce que vous voudrez. A force de creuser sa tombe, la Chartreuse y tomba, ne laissant qu’un nom sinistre que le nouveau propriétaire du territoire s’empressa d’effacer ; mais que d’innovations, d’embellissements et de sacrifices étaient nécessaires pour justifier ce titre fleuri et assez poétique : Closerie des Lilas! Il fallait d’abord des lilas en floraison, des massifs de verdure, des charmilles presque épaisses, des bouquets d’arbres et des bouquets de lumière; tout cela devait pousser, grandir et s’épanouir pendant que, sous l’impulsion de cette spéculation habile, l’architecte bâtirait la salle en rêvant de l’Alhambra. Je n’aime pas assez les besognes inutiles pour faire une description que notre voisin le dessinateur a bien voulu m’épargner au plus grand avantage du lecteur. La Closerie des Lilas fait merveille sous tous les rapports, et, de mémoire de roses, comme dit Fontenelle, on n’avait rien vu d'aussi orné ni d’aussi galant au pays latin. Le printemps y sourit en toutes
saisons, puisque la jeunesse y apporte sa gaieté et ses chansons.
Le dieu qui règne en ces beaux lieux, c’est Cupidon conduisant le chœur des vierges , les unes folles, les autres en train de le devenir.
S’il s’y abreuve parfois d’un nectar assez vulgaire, c’est qu’on ne peut pas toujours boire du champagne. Il y fume toute sorte de tabacs dans toute sorte de pipes, et il y danse tout ce qu’il est permis
de danser, même un peu plus. Pilodo est chef d orchestre , et, pour comble de gloire, Béranger est venu s’asseoir sous les ombrages de la Closerie des Lilas !
La Closerie des Lilas n’a rien a craindre des imita-
PARIS, TVP. DE FIRMIN DIDOT, 56, RUE JACOB' P®1" P°8*e.
lions ni des contrefaçons, qui, sous un nom modeste ou pompeux , château ou chaumière, font à la capitale une ceinture de pampres verts, et comprend tous les amusements champêtres depuis le parc princier et ses festivals jusqu’à la taverne dansante. Parmi tous ces rivaux, tout nombreux qu’ils soient, aucun n’ose se mesurera laCloserie des Lilas, dite aussi Jardin Bullier, qui les écrase tous, par la grâce de son architecture, le pittoresque et le joli de sa disposition.
Le grand art du moment, c’est l’art de dessiner les jardins publics, d’y bâtir des murailles de verdure, d’y montrer l’écharpe d’iris en cascade, et de mêler les ramages de la musique et les contorsions de la danse à ce babil de la végétation des eaux. Mais Bullier, le fondateur de la Closerie des Lilas, a su mieux que tout autre mettre cet art en pratique.
Malheureusement , Paris se trouve au quarantehuitième degré de latitude ; et si les noms d’été et de printemps sont assez habituellement peu dignes de leur réputation, en revranche les mois d’hiver n’oublient jamais leur cortège de pluies, de frimas et de glaces, toutes choses peu propres au divertissement de la danse en plein air. Aussi, tant que dure cette saison désolée, qui dépouille de leurs plus beaux attraits la Closerie des Lilas et la Grande-Chaumière , tant que le vent froid souffle et dévaste impitoyablement les bosquets qui ne sont pas couverts par un épais dôme de verre et réchauffés par des tuyaux de chaleur, comme le Jardin d’Hiver, la déesse Terpsicore se réfugie sous l'abri protecteur d’un certain nombre de salles , disséminées au milieu des principaux quartiers. Pendant l’été, ces salles servent à plu¬
sieurs usages différents : ici, les artistes errants, rossignols de passage , viennent à tour de rôle donner des concerts , égayer les oreilles du public de leurs brillantes vocalises , ou les affliger de leur musique sentimentale, de leurs exercices, plus difficiles qu’harmonieux, sur le piano, le violon, ou la harpe. Ailleurs, il y a exhibition de tableaux vivants; tantôt ce sont des athlètes qui renouvellent devant quelques amateurs les exercices d’Olympie, des boxeurs, des tireurs de canne ou de bâton ; tantôt on voit se réunir dans ces locaux à plusieurs fins un certain nombre de messieurs chauves, âgés, vêtus de noir, qui éprouvent le besoin d’entretenir les spectateurs de choses quelconques, beaux-arts, littérature, poésie, industrie ou économie politique. Puis viennent les phénomènes dont chaque été revoit une édition nou¬
velle, les magnétiseurs, les somnambules , etc. En un mot, la salle Montesquieu, le Vauxhall, Sainte-Cécile , la salle Paganini, le Prado, Valentino, etc., ne vivent, huit mois de l’année, que d’une vie factice : leur saison triomphante et fructueuse, c’est l'hiver.
Procédons par ordre: à tout seigneur, tout honneur. Les deux proverbes sont ici de mise. Le Prado, grâce à sa célébrité européenne, doit avoir le pas sur ses confrères. Ouverte sur l’emblacement de l’ancienne église de Saint-Barthélemy, en la Cité, cette salle a vu danser, et, qui plus est, danser les danses les plus étranges et les plus accentuées, depuis dix générations d étudiants. La magistrature, la politique, la diplomatie, les lettres, en un mot, toutes les sommités sociales et autres, se sont recrutées parmi les ca- \aliers qui ébranlaient, il y a vingt ou vingt-cinq ans, ces voûtes remises à neuf. Plus d’un ministre en herbe y a fait vis-à-vis avec un fils d’épicier, qui con¬
La Closerie des Lilas.
tinue aujourd’hui le commerce de son père; et il existe un assortiment considérable de plaisanteries relatives aux Hippocrates en germe et aux embryons de Cujas, qui se trémoussent sous l’impulsion de l’archet magique de Desbling.
La province surtout accorde à cet établissement une importance fort exagérée : il n’est pas écolier de rhétorique ou de bachelier ès lettres du fond de la Provence ou de la Gascogne qui ne rêve aux délices du bal de Bullier ; il n est pas non plus d’étudiant re- ' 01111 *-lc Paris qu on n assaille de questions sur ce paradis terrestre, sur ce harem mystérieux, prix 1 fr. d entrée. Beaucoup de femmes de lettres seraient heureuses d’obtenir moitié autant de notoriété que certaines houris du Prado : et en effet, bien des gens connaissent, au moins de nom, Adèle, Pochardinette, Georgette, Pavillon , qui n entendirent oneques par- Ici de madame *** , auteur de romans admirables, de
poésies dictées par l’ange des vers lui -même, et de proverbes en un acte joués sur le théâtre impérial de l’Odéon. Cette renommée s’étend même à un petit nombre des danseurs : la Grosse-Tête est plus connu que la plupart de nos hommes célèbres, et cela parce qu il a plu a quelques gens d’esprit de transformer en odalisques ravissantes, bayadères, en aimées, en tout ce qu on voudra , de pauvres créatures , nourries de bière et de pain, qui s’estiment heureuses de manger, lors des grands jours à la table plus que modeste de ô iot ou d’Obert, et qui dansent de la façon la plus indécente possible, pourvu que le municipal tourne le dos. La vraie danse française perd petit à petit ses traditions ; elle a quitté le Prado le même jour où Mimi Pinson franchit le pont Saint-Michel et se dirigea au delà des boulevards.
Valentino, de 1 autre côté de la Seine, se peuple d’un public un peu plus convenable, grâce à un or-