CHAPITRE LIV. — LES BALS DE PARIS
chestre excellent, dirigé d’habitude par Marx, le premier après Musard; grâce surtout à la population de jeunes gens aisés et parisiens, et de jeunes ouvrières décentes, sinon vertueuses, qui l’environnent. La salle Montesquieu descend à un étage au-dessous du Prado et de Yalentino; il y a là, une nuée de cuisinières, de femmes de chambre, de petits commis, de garçons bouchers, tailleurs, épiciers, et autres, dont l’assemblage forme une société des plus mêlées : on pourrait même dire que cette société-là n’est pas mêlée du tout. Les autres bals de ce niveau, qui méritent une mention, se rencontrent plus particulièrement dans la ville nouvelle, peuplée, comme ; on l’a vu, de lorettes et de femmes faciles, pour ne , pas dire pis. Aux diverses classes de cette cité, qui s’étend entre le boulevard et les barrières voisines de Montmartre, sont ouverts les bals de Sainte-Cécile , Paganini, le Vauxhall , etc. L’été, le lieu de rendezvous est la Grande-Chaumière, ou bien les succursales, telles que le Ranelagh, l'Ermitage, etc., etc.
La disposition générale de ces salles de bal ne varie guère. A l’entrée, d’un côté, le bureau de contrôle, de l’autre le vestiaire; le tout suffisamment embelli de gendarmes, de municipaux ou de sergents de ville. Autour de la salle de danse, plus ou moins illuminée, plus ou moins décorée, enguirlandée, peinturlurée, règne une galerie que supportent des poteaux déguisés en colonnes; le dessous de la galerie est j occupé par des stalles garnies de banquetj tes, que l’on rembourre avec du crin, avec de la paille ou avec rien du tout, selon la richesse du local. La buvette est établie au premier étage , et les consommateurs se tiennent dans la galerie, d’ou ils aperçoivent l’ensemble des danses; le contraire a lieu au Prado, où l’on consomme dans une sorte de cave, au bruit des trépignements de la polka supérieure. Dans les établissements de premier ordre, il existe encore plusieurs pièces latérales, dites salons de jeux. D’abord les billards ordinaires, puis le billard égyptien , servant à jouer aux quilles, et sur lequel les habiles ! gagnent des bouquets et des boîtes de bonbons, qui centuplent leur galanterie natuirelle et les moyens de séduction dont la nature les a doués. Non loin, un tir à l’arbalète, jeu éminemment propre à prouver la justesse du coup d’œil et la galanjterie des habitués, qui sont ainsi forcés à offrir des sucres de pomme, fruits de leur (adresse. Vient- une troisième variété : le bit- ! lard champêtre. Le jeu du billard champêtre consiste à faire vingt-cinq points javec sept boules, en les lançant dans des casiers sur lesquels sont inscrits des numéros.
Indépendamment de ces divers accessoires, Yalentino offre à ses visiteurs le délassement du tir au pistolet. Le prix de chaque coup, le loyer du pistolet et le nombre de poupées que l’on s’expose à éborgner, d’œufs que l’on casse, de cartons que l’on crève, induisent les amateurs trop adroits à des dépenses que tout le monde ne peut pas se permettre.
Nul ne pourrait poursuivre jusque dans ses dernières limites l’énumération des bals et lieux quelconques où on se livre à la danse : il faudrait écrire un livre spécial, et encore. II y a des salles de bal où l’on n’est admis qu’en blouse ! d’autres où la bourrée règne sans partage, et où le contrôle fait subir un interrogatoire dans l’idiome le plus pur du Cantal ou de l’Aveyron. Telle enceinte ne reçoit que des messieurs en livrée et leurs dames; telle autre n’ouvre sa porte qu’aux casques des pompiers. A il’enseigne du Bœuf rouge, on ne danse que la valse; (peut-être que la redowa seule pénètre dans les salons du Moulin vert ou du Violon noir.
Les chiffonniers, par droit de conquête, se sont ré¬
servé d’inabordables sanctuaires à la barrière du Maine ; les gens de maison expulsent impitoyablementtout intrus qui pénétrerait dans leur Salon de Mars. Un nègre bon teint ferait triste figure parmi les nègres a la détrempe qui se livrent aux danses échevelées en usage un peu partout : qu’il frappe à la porte du bal du Mont-Blanc, et un confrère aussi noir que lui recevra la rétribution, et il trouvera des belles à la peau d’ébène, des danseurs fraîchement arrivés de Guinée pour lui faire vis-à-vis. Je me demande seulement pourquoi cette salle s’est revêtue d’une pareille enseigne? bal du Mont -Blanc!
En général, l’originalité n’est pas le caractère saillant de ces réunions démocratiques en apparence, mais au fond plus exclusives que les salons du noble faubourg. Le local, qui sert tour à tour de goguette, de cabaret, d’estaminet, de salle de bal, et qui réunit souvent ces diverses destinations, ne brille que par l’absence totale de décorations. Éclairé, soit par des chandelles, soit par des lampes économiques, meublé
Vu Prado.
de bancs de bois et de tables éclopées, il ne se distingue en rien d’une grange ou d’un atelier dévasté ; on cite le salon du Guillotiné, dont le plafond est si bas qu’il a fallu le surélever sur un point, afin de faire place aux musiciens ; de telle sorte que la tête du chef d’orchestre devient invisible pour le public. Dans la plupart de ces endroits chéris du populaire, on peut se donner à bon compte le divertissement de la danse : le contrôleur, en échange de la modeste somme de 25 centimes, délivre un billet qui représente une consommation, au choix. Le canon, la chopine, le polichinelle et autres diminutifs du litre, obtiennent la préférence et figurent au premier rang sur la carte des rafraîchissements. Le trait d’union entre ces bals et les bals de la haute, c’est l’inévitable sergent de ville; il est là, toujours là, statue vivante et presque toujours inanimée, de la pudeur : adossé soit à une colonne, soit à un poteau, soit simplement au mur, il contemple, silencieux et. ennuyé, les quadrilles, les valses, les polkas; nul ne lui adresse la parole, et quand il parle, il n’a rien d’agréable à dire. Parmi les autres personnages, qui se retrouvent sous diverses
formes dans tous ces lieux publics, vous remarqueriez la bouquetière, tantôt chargée de fleurs artistement entrelacées, représentant une valeur de 10 à 15 francs, tantôt portant de groupes en groupes des sélams plus modestes, et accommodés à la fortune présumée des acheteurs. Dans les bals infimes, la bouquetière exerce trop souvent une industrie moins avouable, qu’il suffit d’indiquer.
Je ne terminerai pas ce chapitre sans accorder une rapide esquisse aux musiciens des orchestres, âme de toutes ces réjouissances de valeur et de sincérité si différentes ! En général, dans les grands comme dans les petits bals publics, le chef d’orchestre fait exécuter des morceaux qu il a composés, ou tout au moins arrangés, sur des motifs connus.
Parmi les plus célèbres, on cite le prédécesseur de Huilier, Carnaud, qui fut en même temps chef d’orchestre, premier violon, restaurateur, cafetier, compositeur et de plus littérateur ; je pourrais même dire littérateur et néologiste, coloriste par excellence, car ni Théophile Gautier, ni certains de ses élèves encore plus truculents que lui, n’ont enrichi de plus de mots la langue... celle qui ne se parle qu’au pays latin. A chaque fête nouvelle, et les fêtes étaient nombreuses avec lui, il y avait un quadrille et un mot, également nouveau et de plus en plus super c oque nlieux. Tantôt c’était- la fête des vendanges , tjüadrille dèchirancochicandard, ou bien P hôtel des haricots, avec accompagnement de clefs et de chaînes froissées ensemble, grand quadrille exhilaran-déliran-chocnosophe. Ses successeurs ont renoncé à le suivre dans la carrière du barbarisme dont il a franchi les extrêmes limites; mais ils se sont rejetés sur les barbarismes en musique. Tout est bon pour concourir à l’harmonie : les sacs d’écus, les coups de pistolet, les rangées de capsules fulminantes, les enclumes, les plaques de tôle : il y a des solos et des morceaux d’eùsemble sur le mirliton, le tambour et l’enclume; et, pour rehausser le tout , quelques musiciens ont imaginé d’accompagner l’exécution avec des cris et des hurlements imités du lion, du tigre ou du loup affamé.
11 est vrai cependant que cette haute musique, digne à tous égards de figurer avec la haute chorégraphie, n’est, en usage que dans les hais qui ne peuvent prétendre à des orchestres bien composés ; mais ces derniers tombent dans un excès non moins déplorable. D’accord avec des Cellarius subalternes , ils importent ou inventent des danses étrangères, d’un style et d’un goût souvent très -contestables, et les imposent au public , sous ombre de nouveautés. Ainsi ont été reçues à titre de chefs-d’œuvre , la mazurka , la redowa, la schotisch, la sicilienne, la varsovienne, etc., au lieu et place de la vieille danse, gaie , vive, franche, et. pas trop difficile. Nous ne demandons pas que les danseurs du dix-neuvième siècle rétrogradent jusqu’au menuet, mais au nom de la muse protectrice ! qu’on nous délivre des Allemands et des Hongrois! Plutôt que de nous étourdir à ces évolutions savantes, compassées, qui exigent toute l’attention du couple d’exécutants, pour dessiner les pas et marquer la mesure, rendez-nous la chaloupe orageuse, avec son entrain, sa verve, et les vives conversations qu’elle permettait débonnairement!
Quoi qu’il en soit cependant des danses adoptées par la mode, parmi les cent cinquante -six lieux de divertissements , tels que cafés-lyriques , cafésthéâtres, bals publics, goguettes, etc., que l’on trouve à Paris, les bals publics, entrent pour plus delà moitié; et quant aux neuf millions d’individus que ces divers lieux fie divertissements reçoivent en moyenne dans une année, les bals peuvent en revendiquer le tiers.