LES PETITS SOUPERS
liOfl petits soupers*
Ah ah! mes grands hornmes d'état, mes graves plénipotenflaires, mes fameux ministres, je vous tiens ; mais je serai discret. Étes-Yous les mêmes qui donniez audience ce matin? Quelle différence de Thomme en place et de Thomme qui soupe avec Fathraé! Cette bouche d'où sortait le bruit du canon, qui ordonnait les guerres et. les manifestes, murmure agréablement de petits mots doucereux. Le mipistve a raison ; et pourquoi se fatiguerait-il tant latête, si ce n'était pour jouir à son tour?
Vous vous adressez à sa personne, à ses commis liautains, à ses alentours, à ceux qui lui prêtent de l'argent. Ehl non : allez droit à sa msdtresse; c'est elle qui dans un souper, sous l'air de l'ingénuité, lui fera promettre ou signer tout ce* qu'elle voudra.
Depuis le ministre qui arrange la perte de telle puissance, jusqu'à l'auteur d'un opéra-comique, chacun ne médite le matin que pour pouvoir jouir le soir. Le pauvre genre humain travaille pour les petits soupers.
Un Anglais, possesseur d'une immense fortune, voulant en jouir selon son goût, avait acquis une petite maison magnifique, où tout ce que le luxe peut imaginer de plus 3*affîné pour les plaisirs des sens, se trouvait réuni. Voici le récit qu'en fait un de ses compatriotes qui avait été témoin de son genre de vie. « M. B. s'était fait une règle de satisfaire chaque jour ses a cinq sens^ jusqu'au plus haut degré de jouissance dont ils « étaient susceptibles. Une table exquise, des parfums, les « charmes de la musique et de la peinture; enfin tout ce que « Tart, aidé de la nature, peut créer d'enchanteur, flattait succi cessivement son goût, son odorat, ses oreilles et ses yeux.
« Quelque recherchés que fussent ces plaisirs, ceux du sixième i( sens les surpassaielit encore davantage. Dans un salon sutt perbe où il me conduisit^ étaient six jeunes beautés, habil- « lées d'une manière extraordinaire, dont au premier couptt d'œil la figure ne me parut pas étrangère; il me semblait <K avoir déjà vu ces physionopiles-là plus d'une fois, et j'allais a les aborder en conséquence, lorsque M. B. souriant de mon a erreur, m'en expliqua la cause. J'ai dans mes amours, me « dit- il, un goût particulier; la plus rare beauté de Circassie « n'a aucun prix à mes yeux, si elle ne ressemble au portrait « de quelque femme célèbre des siècles passés; et tandis que « les amants font cas d'une miniature qui rend fidèlement les « traits de leur maîtresse, je n'estime les miennes qu'autant « qu'elles sont ressemblantes à d'anciens portraits.
« D'après cette idée, j'ai fait voyager l'intendant do mes « plaisirs par toute l'Europe, avec des portraits choisis, ou des « gravures copiées d'après les originaux. 11 a réussi dans ses a recherches comme vous le voyez, puisque vous avez cru a reconnaître ces dames que vous n'avez jamais vues, mais tf dont vous aurez sans doute rencontré les figures. Leur haa billement doit avoir contribué à votre méprise : elles ont
toutes le costume du personnage qu'elles représentent ; car je « veux que toute leur personne soit pittoresque,* par ce moyen « j'ai regagné plusieurs siècles en possession des beautés que le » temps avait placées bien loin de moi.
a On servit le souper. M. B. s'assit entre la reine d'Ecosse et « Anne de Boukn; je me plaçai vis-à-vis, ayant à mes côtés a Ninon de Lenclos et Gabrielle d'Estrées; plus bas étaient (( Rosamonde et Nelly Gioinn; (1) il y avait au haut de la table a un fauteuil vide, surmonté d'un dais, destiné à Cléopâtre qui « venait d'Egypte, et dont on attendait Tarrivée au premier « jour. »
^1) MailiTssc de Charles ir. IJ p] (Xole de JttfTtier^)