‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 104 sur 146 · CUISINIERS · texte numérisé non relu

CUISINIERS

Les grands dans leurs petites maisons ou petits appartements ne sont pas si originaux dans leurs plaisirs : des priapées sont bientôt faites et bientôt entendues. 11 semble néanmoins qu'on pardonnerait plus volontiers à un homme en place toutes les recherches de la volupté, lorsqu'il y mettrait quelque chose d'ingénieux, de neuf, ou du moins de singulier. Comment l'opulence n'a-t-elle pas su encore diversifier ses jouissances au milieu de tant d'arts qui ne demandent qu'à se perfectionner, en lui payant le tribut renaissant de- leurs rares découvertes? Quoi ! nous serons encore imitateurs jusque dans nos plaisirs?

Culaliiioni*

Et tout pour la tripe, a dit Rabelais. Ce délicat parasite, sybarite efféminé, si vohiptueux, si sensuel, dont la table est chargée des productions de tous les climats et les plus propres à flatter et réveiller le goût ; qui va au-devant de toutes les sensations agréables, qui s'environne du charme profond des arts pour prévenir l'ennui, est-il à votre avis, de même espèce que le Lapon qui boit, en place de vin de Tokai, l'huile puante qu'il exprime de la graisse des poissons? Et cette belle femme parée, traînée dans un char transparent qu'emportent six nobles coursiers, habite-t-elle la même teri*e que la Samoyede aux mamelles noires et pendantes, errante sur la mer Glaciale, ou i-espirant l'air humide et étouffé d'une tanière?

Après cela verrez-vous sans étonnement sur le même Globe le maitre-d'hôtel apportant le menu à Monseigneur ? Celui-ci le jette avec dédain : toujours les mêmes plats ! mais vous n'avez poin d'imagination, voilà des répétitions qui medonnent des nausées. — Mais on variera les sauces, monseigneur. — Tout cela est détestable, vousdis-je, je nepuisplusmanger. — Ehbien, mon-

seigneur, je vouspréparerai un sanglier àlacrapaudinc. Quand? Demain : il aura bu soixante bouteille de vin de Champagne. Je veux vous faire manger ensuite une tortue de la Jamaïque. — A ïa bonne heure ! Et quand ? où est-elle ? — A Londres. — Qu'on prenne la poste ; qu'on aille la chercher.

On prend la poste et Ton apporte la tortue. Grand conseil pour savoir comment on l'apprêtera : on prodigue autant de paroles qu'il en faudrait pour former une Encyclopédie. Enfln^ la tortue est servie ; c'est un plat qui revient à un millier d'écus : sept ou huit gourmands s'en gorgent; et tandis qu'ils boivent le vin de la Romanée, ils examinent ce qu'il faut à un paysan pour vivre. Ils décident que trois sols par jour lui suffisent; on accorde dix-sept sols aux bourgeois des villes. Monseigneur et ses adhérents ont décidé qu'au-delà c'était un vrai surperflu.

Qui pourrait nombrer tous les mots de la nouvelle cuisine; c'est un idiome absolument neuf. Les Languedociens sont les meilleurs cuisiniers; on leur donne le quadruple des appointements d'un préc^teur.

On ne mange pas le quait de ce qui est servi ; et ce. n'est pas sans raison que les domestiques sont gros et gras, ils font bien meilleure chère que l'ordre de la bourgeoi&ie ; ils le savent, ils en sont fiers. Le domestique d'un seigneur rencontrant un de ses camarades qui venait d'écrire une lettre, et qui avait encore sur sa veste un peu de poudre à mettre sur le papier^ lui dit d'un ton avantageux : secoue donc cette poudre; on te prendrait pour tin commis.

Un sanglier à la crapaudine ! s'écrie-t-on ? oui je l'ai vu de mes yeux sur le gril ; celui de Saint-Laurent n'était pas d'une plus belle taille. On l'environne d'un brasier ardent ; on le larde de foie gras^ on le flambe avec des graisses fines ^ on l'inonde avec des vins les plus savoureux ; il est servi tout entier avec sa hure devant monseigneur^ qui sourit à l'énorme service.

On attaque tantôt la hure, tantôt les côtes, et Ton disserte savamment sur la partie la plus fine et la plus délicate.

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