COLLÈGE DES QUATRE NATIONS
nommer le gros gourmand que j'ai sous les yeux ; ) voyez cet ami joufflu de la table, qui goûte un mets ou une liqueur étrangère. Il considère Tobjet et sa couleur ; il le flaire, il rapproche à plusieurs reprises de Torgane du goût ; il le retire^ il ne se livre qu'avec attention à la volupté sensuelle. Voyez comme il prend une larme de la liqueur, comme il l'interroge sur le bout de sa langue^ comme il la dépose sur le bord des lèvres ; toutes les houppes nerveuses étudient profondément la sensation. La langue et toutes les parties de la bouche, tour-à- tour et par une gradation imperceptible, s'avancent pour juger. Après une infinité de récolementSy il se détermine enfin à avaler la précieuse liqueur. Mais le gourmet suspend le dernier coup^ la rappelle et fait de nouvelles recherches, comme s'il n'avait pas encore assez analysé tout ce qu'elle a de délicieux ; il promène encore voluptueusement la dernière goutte. Cette liqueur paraît une à un palais ordinaire ; mais le gourmet a su -découvrir en elle une variété prodigieuse; et quand il a bu, son estomac goûte encore. S'enlever adroitement un cuisinier, est donc un tour affreux que l'on ne pardonne point, et qui dans le monde fait passer pour méchant quiconque a recours à cet indigne artifice.
Collcse des f|u«tre-li«tloiMi«
Le plus beau, le plus riche, le plus fréquenté des collèges de l'Université de Paris, et en même temps le plus pauvre en professeurs habiles et en écoliers instruits.
On l'appelle ainsi parce que dans l'origine il fut destiné à élever gratuitement, au nombre de soixante (1), les enfants des gentilshommes pauvres de quatre provinces protestantes, conquises par les armes de Louis XIY .
On osa compter assez peu sur l'honneur de ces quatre pro-
(I) Sous le spécieux prétexte de la dureté des temps, on réduisit à trente les pensinnnaires du collég:e. [Noie de Mercier.)
vihccs, pour croire que les pères indigents brigueraient une place pour leurs fils dans une maison où Ton devait élever les enfants au sein d'une autre religion que celle de leurs pères.
Cet établissement est dû aux remords un peu tardifs du cardinal Mazarin expirant. 11 pensa pouvoir racheter les brigandages de son ministère, en fondant une école publique où Ton enseignerait à une génération nouvelle à respecter et bénir son nom, si mal famé parmi ses contemporains.
L'intention du fondateur était d'en faire un gymnase complet. Il devait y avoir un manège et des salles d'escrime; et c'est en partie d'après ces vues que le plan du bâtiment a été conçu et exécuté. Le manège devait occuper l'une de ces deux ailes que les bourgeois de Paris, et surtout les gens à voitures, regardent de mauvais œil, parce qu'elles resserrent et obstruent la voie publique.
On a supprime les accessoires, et Ton n'a conservé que la bibliothèque, formée en partie de celle même du cardinal, rassemblée à grands frais et avec beaucoup de soins par le savant Gabriel Naudé, bibliothécaire de son éminence.
L'Eglise est d'une architectui^e recommandable par sa noble régularité. Le fondateur exigea que les trois principaux personnages de ce collège fussent choisis dans la maison et société de Sorbonne.
Le premier se qualifie de grand-maltre du collège : Summus mod^raior. C'est ainsi qu'Homère appelait Jupiter : Summus moderatoT Olympi, Cette circonstance a peut-être donné lieu à ce vers de Voltaire, qui rendit si fameux l'un des grands-maîtres de ce collège :
Craignez Dieu, la Sorbonne et le grand Riballier (1).
Pour l'ordinaire on ne parvient à ce grade suprême qu'après avoir géré l'emploi de procureur de la maison.
(1) Voltaire disait encore : Riballier, Larcher el Coger [coge pecus) sont trois lêtcs