‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 109 sur 146 · PROMENADES PUBLIQUES · texte numérisé non relu

PROMENADES PUBLIQUES

point se tromper, et pour les distinguer d'une honnête bourgeoise.

On s'aperçoit dans toutes ces promenades, que les femmes ont grand besoin de voir et d'être vues.

L'oeil fait à lui seul presque toute la physionomie. Point de visages gracieux, quelques réguliers qu'ils puissent être, sans l'expression du regard. On rencontre de ces fronts polis et colorés qui sont des figures fort insipides^ faute de l'œil qui n'exprime pas quelques qualités de l'esprit. L'œil doit être transparent comme le diamant. tJne certaine langueur douce le rend bien plus beau que ne fait la vivacité. L'œil ne doit prendre aucune forme géométrique. Les yeux ronds ou absolument oblongs, ou saillants ont peu d'agrément. Comme c'est l'âme qui fait le regard et que les belles âmes sont en petit nombre, les beaux yeux sont assez rares. Il y a le feu de la jeunesse qui, à un certain âge, leur prèie du bnllant; mais Ton reconnaît que ce sont des yeux passionnés, et non des yeux qui aient l'expression du sentiment.

Lorsque les plumes flottaient sur les têtes de nos belles, c'était un coup d'œil fort agréable que de contempler du haut de la tentasse des Tuileries tous ces panaches mobiles et ondoyants, qui brillaient parmi les flots de promeneurs.

Il n'est pas difficile d'y deviner les états. Ici un gros procureur foule pesamment la terre et brise la chaise sur laquelle il s'assied ; un abbé légèrement penché sourit à propos, et sa face joyeuse et chérie annonce qu'il vif dans une molle et profonde indolence à l'appui d'un riche bénéfice. Une douarière immobile parait insensible à tout ce qui se passe autour d'elle. Ici l'on voit des visages étourdis ; là des fronts soucieux. L'iin vient pour se reposer,, l'autre pour se distraire d'un sombre désespoir.

On s'entasse quelquefois dans la partie la plus désagréable du jardin, et là lesgroupes tumultueux qui vous piétinent sans miséricorde, obligent le convalescent et le goutteux à se réfugier dans des allées écartées et solitaires.

Depuis peu, des filles publiques et bien vêtues se rangent en plein jour sur des ebaises au coin d'un arbre, et de là raccrocbent les passants, non avec le bras, mais avec un regard qui vous fait baisser la vue. Elles attendent vers le midi que quelqu'un leur offre à dîner. Rarement manquent-elles leur coup; il y a toujours quelques gffîciers en semestre quelques libertins désœuvrés qui s'en emparent : elles se rallient entre elles, et se prêtent la main pour embaucher les dupes et les imprudents, et former ce qu'on appelle parties carrées.

Cette impudence si visible qu'éclaire encore Tœil du soleil, au milieu d'un jardin^ où l'honnête bourgeoisie est obligée de détourner les regards ; ce mépris non voUé des bienséances est ce qui révolte le plus le partisan de la décence publique.

Il devrait être enjoint à ces créatures d'attendre du moins l'ombre et les ténèbres^ comme elles faisaient ci-devant, aûn que le désordre n'eût point ce front scandaleux qui déshonore un jardin royal, et qui force la mère de famille à sortir précipitamment de telle allée, et à n'oser aller s'asseoir sur tel banc. La jeunç fille à ses côtés, qui tient l'aiguille toute la semaine, n'ose lever les yeux; elle n'aperçoit que la chaussure de Faîtière courtisane, et cette chaussure suffit pour lui inspirer des envies qu'elle n'avait pas. Où est donc la récompense de la vertu ? se dit-elle à elle-même.

xcm.

Déponllleiuies d'enfante*

Je viens de parler de certaines allées : en voici d'autres où les femmes dont j'ai à faire le portrait n'y habillent point ceux qui sont nus ou qui attendent un vêtement pour aller à vêpres et de là à la Courtille. Au contraire, ces femmes dépouillent des enfants pour s'emparer de leurs habits.

Plusieurs allées longues, ténébreuses (et où tous ceux qui en-

Page 1