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mun , tant qu'ils n'eurent pas jeté à TEurope monarchique en guise de défi la tête de Louis XVI , ne songèrent pas à s'entre-déchirer. Avant d'en arriver là, la Convention avait à assurer son usurpation; et, tout impuissant qu'il fût, le captif de la prison du Temple troublait son sommeil. Ce fut la peur, bien plus que la haine , qui tua Louis XVI , et une fatalité inouïe, qui , au moment du vote , fit des plus déterminés aie sauver, ses bourreaux. On sait queVergniaud, qui opina pour la mort, avait posé le pied dans rassemblée avec l'intention de voter contre ; mais le vertige les prit tous, et les réunit aux groupes d'assassins qui avaient résolu la perte d'une majesté déchue [et sans puissance.
Mercier eut le courage de s'isoler de la majorité. Son opinion formulée à la Convention n'en est pas moins insultante pour la royauté, qu'il déclare responsable de tous les malheurs du pays, et coupable de forfaiture et de trahison , les grands mots de l'époque. Louis XVI mérite la mort; mais la mort serait impolitique. Le roi est un fantôme , au Temple , entre les quatre murs d'une prison ; il n'en serait pas de même du roi que ferait son trépas. Jugez Louis XVI, prononcez qu'il mérite la mort; mais ne prononcez pas la peine de mort. Sous cet éntortillage, l'on sent le cœur honnête qui tente d'arracher à des esprits passionnés et envenimés un vote de clémence. « Les Girondins voulaient sauver le roi, dit Mercier, mais ils ne voulaient pas en même temps perdre leur popularité; et le despotisme populacier exerçait alors tout son triomphe; c'était à qui le caresserait. Les Girondins imaginèrent l'appel au peuple , comptant bien que , en prenant cette route , l'issue du procès aurait une foule de chances favorables ; mais ils se tromp/srcnt^ et je
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ûs de vains efforts pour les dissuader. Je m*opp08ai à l'appel au peuple , et je leur dis qu'ils s'enferraient eux-mêmes. Ils auraient pu être divisés sur la peine capitale : ils se réunirent dans le même vote, et par là ils composèrent la voix de la majorité , quoique leur dessein secret fût d'épargner à la nation le spectacle d'un roi traîné à Téchafaud.
(z C'est ainsi que , dans les grandes affaires politiques, le rafiinement et la dissimulation vous font toucher au but contraire. Je crus, de mon cêté, qu'il ne fallait pas ruser, et, supérieur à la crainte, ferme dans mes principes, je me séparai, dans cette occasion, des Girondins, que j'avais toujours aimés et estimés. Je votai contre Tappei au peuple, en m'énonçant avec la même franchise contre la peine de mort.
« L'examen de cette question me donna une fièvre de quarante-huit heures, et je fis passer par ma tête des volumes de réflexions. J'en tombai malade ; et ayant rencontré (à ce qu'il m'a toujours semblé) le point véritable, je ne me cache point de dire que ceux qui ont voté différemment ont commis à mes yeux une bévue politique. Probablement qu'ils n'avaient pas fait les mêmes efforts pour parvenir à la solution dô ce grand problème , qui cependant ne sera bien jugé, et en dernier ressort , que par la plume du Tacite qu'adoptera la postérité. Quant à moi, j'ai fait mon devoir d'homme et de législateur 5 et je le fais encore ici comme écrivain indépendant et libre (1). »
« J'ai fait , dit-il autre part , ce qui était en moi pour sauver le dernier roi du supplice et de la mort; il n'est plus;
(l) Le Nouveau Paris,
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ses cendres sonl insensibles : s'il le faut, je danserai politiquement sur ses cendres (1).
« S'il a fallu beaucoup de courage à certains députés pour ne pas voter la mort, il en a fallu encore davantage en faveur du sursis; et c'est ce que j'ai fait encore. Je me souviens que l'on répondait à notre voix par des menaces et des hurlements. Oui , il est impossible de peindre l'agitation délirante de cette séance aussi longue que convulsive. Les membres qui osaient témoigner le désir de 'retarder la mort du roi étaient accablés d'invectives. Les députés de la Gironde déployèrent la plus grande fermeté dans cette pé* nible lutte. Thuriotet Barrère parlèrent comme s'ils eussent tremblé que Louis n'échappât aux bourreaux. »
Constamment du parti de la modération , Mercier, s'il ne joua pas de rôle , s'honora par une contenance dédaigneuse, stoïque, agressive. 11 ne laissait pas échapper une occasion de répondre par des boutades d'une dangereuse indépendance aux déchaînements féroces de la Montage. « Lors de l'apparition du nouveau calendrier, et même auparavant, c'était à qui prendrait pour prénoms des noms romains. Pour Gouthon, il dérogea en prenant un nom grec, et se fit appeler Aristide Couthon. Tout ce qui était au haut ou au bas de la Montagne, s'affubla des noms des grands hommes de l'antiquité , et cela m'impatienta tellement un jour, qu'à maison de quelques nouvelles sottises de leur crû ^ je leur criai de toutes mes forces : Non^ vous n* êtes pas des Romains I La sonnette furieuse de CoUot d'Herbois s'agitait sur ma tête, et étouffa quelques autres vérités qui les faisaient bon-
(1) H écrivait cela à propos de ranni versai re da Si janyler, dont on avait fait une fête républicaine.
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(lir comme des cabris. J'avoue que je m'amusai infiniment ce jour-là, lorsque j'eus le plaisir de dire à Robespierre, écumantet pâlissant : Tais-toi ^ et écoute-moi une seule fois, car tu es r ignorance personnifiée; avez -vous fait un pacte avec la victoire? — Non I nous l'avons fait avec la mort l—Il y parait à tout ce que vous faites^ elc. » C'est Bazire et non Robespierre qui lui jeta celle réplique trop vantée^ et s'il fallait en croire Nodier, Mercier, •dont l'émotion extrême explique seule une pareille méprise, s'amusa infiniment moins que cela lui plaît à dire, à celte séance que son interpellation changea en un orage épouvantable. « Et voilà, écrit l'auteur des Souvenirs et portraits^ une platitude oratoire qui retentit comme un coup de foudre dans les rangs des tricoteuses^ arbitres suprêmes alors de nos gloires tribunilicnnes. J'ai vu le pauvre Mercier encore sillonné des éclats de ce tonnerre. 11 ne s'en releva jamais. Que faudrait- il penf^er cependant d'un peuple qui transige avec la mort quand il s'agit de sa liberté? Quel béroïsme ose- t-on admirer dans cette infâme capitulation de la peur? Bazire monta toutefois à l'échafaud de Danlon, rayonnant encore de l'auréole qu'avait attachée à sou front ce qu'on appelait ridiculement le mot du siècle. Étrange siècle ! Étrange mot!»
Après le 31 mai, qui fut un jour de triomphe pour la Mon-* tagne, il signa une protestation contre les décrets arrachés à la Convention opprimée et fit partie des Soixante- treize que l'on incarcéra. Riouffe nous a laissé des documents fort curieux sur les prisons, les mœurs des captifs -, Mercier vient les compléter par des détails non moins piquants. Si l'on jouait à la guillotine pour tuerie temps, l'on était préoccupé avant fout de bien vivre -, il restait si peu de jours, si peu d'heures! Ton se faisait apporter les viandes les plus exqui-
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ses, les vins les meilleurs, les pâtisseries les plus fiues, soit par le traiteur grassement rétribué, soit par un parent ou un ami. tt Jamais, raconte Tauleur du Nouveau Paris, l'on ne vit plus de propension à la gourmandise que dans ces jours de calamité et d'horreur 5 j'en atteste les six prisons où j'ai été plongé.
« Eh ! je ne m'en cache point ; quand je me vis séparé du monde et de la société, je ne voulus pas mourir, pour laisser à mes bourreaux ce triomphe et cette satisfaction. Je voulus vivre pour voir la fin de ces singuliers événements. J'ai déclaré à tous nos compagnons d'infortune, que je me constituais homme-plante^ que je ne voulais être que cela; je me lis une affaire capitale de mes quatre repas, ou plutôt d'un seul repas que je faisais du matin au soir, ne mangeant, comme les enfants , que lorsque j'avais faim. C'est avec ce régime que j'ai dompté Tennui, le mauvais air, la solitude, et je me suis mis en état d'attendre le grandjour de la justice nationale, et de voir tomber ces odieux tyrans, dont il m'était réservé de peindre la figure, les mœurs et le caractère. »
Il est fort à parier qu'il fût monté comme tant d'autres sur réchafaud sans le 9 thermidor, qui inaugura une ère moins terrible, bien que l'hydre eût conservé plus d'une tête. Les prisons ne se rouvrirent pas tout aussitôt la chute de Robespierre. Barrère, Collot d'Herbois, Billaud Varennes étaient demeurés debout, et la Convention, habituée à courber le front sous leur joug despotique, fut quelque temps sans oser profiter de sa victoire.Ce ne fut qu'après plusieurs mois d'attente et d'angoisses, que les cachots commencèrent à se vider et à relâcher leurs victimes. Les Soixante-treize, rentrés dans leurs droits, s'empressèrent de demander le rappel des Vingtdeux mis hors la loi. Mercier porta la parole* Legendre s'é-«
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leva audacieusement contre cette proposition : a Je mourrai plutôt à la tribune! s'écria-t-iL — Eh bien, lui repartit Mercier, tu mourras ! n Et les Vingt^deux furent rappelés, ceux qui existaient encore. C'est ce même Legendre qui s'avisa de dire, lors du procès de Louis XYI : « Voilà bien des formules , des lenteurs ^ qu'on le mette à mort , qu'on le coupe en quatre-vingt-trois morceaux, et qu'on l'envoie ainsi aux quatre-vingt-trois départements. »
A la formation du Directoire > Mercier fut du nombre des Conventionnels qui passèrent au conseil des Cinq-Cents. Son attitude y fut parfois étrange. L'on se demanda avec quelque raison la cause de cette opposition virulente , brutale contre un projet auquel son rôle était plutôt d'applaudir. Chénier, grand amateur de processions et de cérémonies^ dit Mercier^ ouvrit l'avis de transférer les cendres de René Descartes au Panthéon. Au lieu d'appuyer cette motion, l'auteur du Tableau de Paris la combattit aigrement.Le discours qu'il prononça à ce sujet figure dans le Nouveau Paris, où le curieux peut aller le chercher sous le titre de Panthéonisé. C'est une longue et acerbe appréciation de Descartes et de sa doctrine. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que Mercier publia dans sa jeunesse, en 1765, un Éloge de Descartes; mais il était alors, ajoute-t-il ingénument, la dupe des noms prônés dans les académies, ne sachant point encore que les plus grands charlatans de ce monde sont quelquefois les hommes les plus célèbres. La matière subtile de Descartes, sa force centrifuge, sa matière globuleuse, sa fine poussière dont il forme la terre habitable, tout son système du monde enfin est un délire : il s'égara dans la dynamique, dans l'optique; il fut fantastique et romanesque jusque dans sa physiologie. Vbomme de Descartes n'est pas celui de la nature; il n'en